ORGANON DE L'ART DE GUÉRIR


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Notes:

- Les ajouts Belges sont en Marrons. Il suffit de les effacer pour retomber sur la version originale.

- Les chapitres "Principales différences entre la 5ème et la 6ème édition" ; Traductions des citations" ; Résumé du plan de l'organon ; et Plan détaillé de l'organon... Sont aussi des ajouts Belges.

- Le chapitre "Traductions des citations....." et la "Table analytique des matières" comportent des numéros de pages qui ne correspondent pas à ce fichier mais au livre original.

SAMUEL HAHNEMANN

 

ORGANON DE L'ART DE GUÉRIR

 

CINQUIÈME ÉDITION

 

Editions de l'
ÉCOLE BELGE D'HOMŒOPATHIE

A. S. B. L.
1984

 

 

[Le document qui a servi de base
à cette réimpression est une photocopie de l'édition de 1873,
publiée à Paris par J.-B. Baillière et fils.]


 

 

EXPOSITION DE LA DOCTRINE MÉDICALE HOMŒOPATHIQUE

 

ou

 

ORGANON DE L'ART DE GUÉRIR,

 

PAR S. HAHNEMANN,

 

TRADUIT DE L'ALLEMAND

Par LE DOCTEUR A.-J.-L. JOURDAN.

 

CINQUIÈME ÉDITION,

 

AUGMENTÉE

D'UNE NOTICE SUR LA VIE, LES TRAVAUX ET LA DOCTRINE DE L'AUTEUR, PAR M. LÉON SIMON, PÈRE,

 

ET ILLUSTRÉE DU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

 

Réédition de 1984 Revue, corrigée et complétée.


 

PRÉFACE.

 

C'est pour moi un grand plaisir de présenter au public ce premier livre des Éditions de l'École Belge d'Homœopathie.

L'Organon de l'Art de Guérir, de Samuel Hahnemann, est l'ouvrage fondamental où sont définis les principes et les lois sur lesquels se base la véritable homœopathie scientifique, celle qui fait l'objet de l'enseignement de l'École.

L'application rigoureuse, dans leur totalité, des principes fondamentaux de l'homœopathie hahnemannienne, bien que difficile, permet d'obtenir des résultats thérapeutiques inégalés par toute autre méthode.

Il ne peut y avoir de véritable homœopathie sans la compréhension profonde de la pensée hahnemannienne.

L'Organon de l'Art de Guérir et le Traité des Maladies Chroniques qui lui fait suite sont les deux documents de base à étudier pour pénétrer cette pensée et comprendre que Samuel Hahnemann nous donne une méthode thérapeutique efficace parce que celle-ci découle logiquement d'une compréhension claire des concepts de santé, de maladie et de guérison. Voilà de grandes définitions qu'on s'attendrait à trouver au début de tout enseignement médical, or seul Hahnemann apporte la réponse à ces questions.

De plus, par l'obligation qu'il nous impose de prendre en compte la totalité des symptômes du malade, de relier entre eux les différents épisodes de son histoire clinique et d'analyser exactement le résultat du traitement médical, Hahnemann rétablit l'unité de l'Homme dans l'Espace et le Temps, agissant ainsi une fois de plus en précurseur.

Ce n'est qu'en maniant l'ensemble de la doctrine homœopathique face à la totalité spatio-temporelle du patient que l'on pourra obtenir le résultat thérapeutique optimal.

 

Bruxelles, le 9 septembre 1984.

Docteur Daniel Bucken


 

AVERTISSEMENT.

 

La présente édition de l'Organon est une réimpression, avec des additions, des suppressions et des corrections, de la soi-disant cinquième édition Française, parue en 1873 à Paris, chez J.-B. Baillière et fils.

Il s'agit en fait de la traduction, par le Docteur A. J. L. Jourdan, de la cinquième édition allemande, parue elle-même à Dresde et Leipzig en 1833.

En effet, l'Organon, dont le texte allemand a connu cinq éditions originales du vivant de l'auteur, n'a pas fait l'objet de moins de sept éditions françaises au siècle dernier.

Les deux premières étaient des traductions, par Brunnow, des 2ème et 4ème éditions allemandes, publiées en 1824 et 1832. Jourdan réalisa une traduction de la quatrième édition allemande, puis de la cinquième. La traduction de Jourdan fut éditée en tout cinq fois, de 1832 à 1873, par Baillière. Celui-ci les numérota tout simplement de 1 à 5, sans tenir aucun compte des traductions de Brunnow.

Au siècle dernier, l'Organon connut encore une sixième édition allemande apocryphe en 1865, des éditions anglaises et américaines, dont certaines portent des numérotations encore différentes, etc.

Enfin parut en 1921 la sixième édition allemande authentique, publiée par Richard Haehl, d'après le manuscrit de Hahnemann.

Pour éviter que le lecteur ne se perde dans l'imbroglio de ces numérotations disparates, nous avons adopté pour convention, lorsque nous parlons de la nième édition de l'Organon, de toujours nous référer à la numérotation des éditions originales allemandes, à savoir :

1810 : 1ère édition,

1819 : 2ème édition,

1824 : 3ème édition,

1829 : 4ème édition,

1833 : 5ème édition,

1921 : 6ème édition.

 

Un mot sur cette sixième édition. Pierre Schmidt la traduisit en français. Cette traduction a été rééditée récemment et peut se trouver assez facilement dans le commerce. Malheureusement Pierre Schmidt s'est contenté de traduire les 291 paragraphes du texte de l'Organon proprement dit et a laissé tomber la longue introduction que Hahnemann avait placée au début de son œuvre. Il y a donc aujourd'hui plus d'un siècle que le lecteur de langue française est privé du texte complet de cette introduction (du moins dans sa version définitive, car on a vu, il y a quelques années, une réédition, assez confidentielle il est vrai, du texte de la première traduction de Brunnow, mais où la première moitié de ladite introduction n'avait pas encore été rédigée).

La différence essentielle entre la cinquième et la sixième édition de l'Organon est l'adoption, dans cette dernière, de la méthode de dynamisation au globule, dite encore cinquante-millésimale. Ceci entraîne un certain nombre de modifications des paragraphes relatifs à l'administration et à la répétition du remède, ainsi que des passages qui ont trait à l'aggravation homœopathique et aux hautes dynamisations. Mais comme l'homœopathie s'est fondée, jusqu'en 1921, sur le texte de la cinquième édition, le lecteur qui ne possède que la sixième se heurte forcément à quelques difficultés lorsqu'il aborde l'étude des ouvrages de J. T. Kent ou de H. A. Roberts, pour ne citer que les plus classiques.

Il était donc devenu impératif de fournir, au lecteur de langue française, le texte complet, y compris l'introduction, de la cinquième édition de l'Organon.

De là la présente édition.

 

Justification des additions, suppressions et corrections.

 

1° Ajouts de Léon Simon.

Les éditions françaises de 1856 et de 1873 comportent, en plus du texte de l'Organon, une notice sur la vie, la doctrine et les travaux de Hahnemann, par le Docteur Léon Simon père. Nous avons jugé intéressant de la conserver.

On y trouve également près de trois cents pages de commentaires, de la plume du même auteur. Nous avons estimé que ces commentaires ne présentaient plus, pour le lecteur de 1984, le même intérêt que pour celui de 1856 ou de 1873, aussi les avons-nous résolument supprimés.

 

2° Mise en conformité avec l'original.

Possédant une photocopie des 4ème et 5ème éditions allemandes, il nous a été possible de faire une comparaison étroite entre l'original et le texte publié par Baillière en 1873. C'est ainsi que nous y avons découvert une série de non-concordances avec l'original, que nous nous sommes fait un devoir de rectifier, dans la mesure du possible.

Nous avons par exemple remarqué l'absence de la note du § 246. Celle-ci avait été publiée par Baillière dans un autre ouvrage (Études de médecine homœopathique, 1855). Nous l'avons rajoutée à la fin du texte et nous l'avons complétée d'une traduction personnelle du dernier alinéa, curieusement "oublié" par l'éditeur (ou le traducteur) au siècle dernier.

Nous avons corrigé un certain nombre de fautes de typographie, quelques erreurs de traduction ou de transcription et même une faute d'orthographe.

Nous avons tenu à signaler ou même à supprimer un certain nombre d'ajouts que l'éditeur de 1873 n'avait pas hésité à faire. Nous tenons en effet à restituer un texte le plus proche possible de la pensée du Maître. Il ne nous a toutefois pas été possible de corriger toutes les erreurs ni de signaler tous les ajouts. Que le lecteur nous le pardonne ! Nous espérons cependant n'avoir laissé passer aucun point vraiment important dans cette révision.

Il nous parait utile de signaler ici deux ou trois points :

Hahnemann fait fréquemment référence à d'autres livres ou pamphlets de l'époque. Systématiquement, l'éditeur de 1873 a remplacé les références aux textes originaux allemands par des références aux traductions françaises, lorsqu'elles existaient. Nous n'avons pas jugé impératif de faire toutes ces corrections.

Dans le même esprit, nous nous sommes abstenu d'un certain nombre de corrections de détails qui n'altèrent nullement la pensée de l'auteur. Par exemple, dans une série de notes, où Hahnemann fait référence à des travaux d'autres auteurs, l'éditeur de 1873 a systématiquement rajouté le nom de l'auteur en note, alors que ce nom figure en toutes lettres dans le texte du corps du paragraphe (voir p. ex. le § 46, particulièrement démonstratif à cet égard).

De même, nous nous sommes bien gardé de retirer du corps du texte de l'introduction les titres que Baillière y avait introduits pour en signaler les divisions, mais que Hahnemann n'avait donnés que dans sa table des matières. (Il s'agit des titres des §§ III et IV, pp. 151 et 157.)

Dans la préface de l'édition précédente de 1856, l'éditeur signale que "parmi les notes mises par Hahnemann à la suite d'un grand nombre des paragraphes de l'Organon, il en est plusieurs qui se lient tellement au texte dont elles sont le développement, que M. le docteur Léon Simon a cru pouvoir les mettre à la suite du paragraphe auquel elles se rapportaient, dans le texte lui-même." Fidèles à la mémoire de Samuel Hahnemann, nous avons chaque fois signalé la chose de manière bien visible, sacrifiant ainsi (encore une fois) l'élégance de la présentation à la recherche de l'authenticité.

Si nous en avions eu le temps et les moyens, au lieu de nous contenter d'une reproduction en fac-similé, avec de grossières corrections et des surcharges dactylographiées, nous aurions refondu entièrement le texte que nous avions en main, pour le rapprocher davantage encore de l'original allemand ; mais cela nous aurait pris de longs mois durant lesquels nos étudiants auraient continué à être privés d'un texte fondamental. Aussi avons-nous préféré mettre en leurs mains, et en celles de tout lecteur de langue française, un ouvrage, imparfait sans doute, mais suffisant pour leur permettre de se pénétrer dès aujourd'hui de la pensée de celui qui fut certes un des plus grands, si pas le plus grand penseur médical de tous les temps.

En ce qui concerne la très longue introduction de Hahnemann, il faut signaler ceci : en passant de la 4ème à la 5ème édition, l'auteur n'a modifié que légèrement quelques alinéas, mais il a supprimé près des deux cinquièmes du texte (savoir l'énumération des exemples de guérisons homœopathiques dues au hasard), les remplaçant par cette simple note en bas de page : "Des exemples de ceci se trouvent dans les éditions précédentes de l'Organon de l'art de guérir". L'éditeur de 1873 n'a pas voulu suivre Hahnemann dans cette voie et a réintroduit dans le texte la partie supprimée. (Celle-ci va de la page 113 "Je vais rapporter ici ..." à la page 149 "... dans l'inflammation du cerveau".) Personne, à notre avis, ne s'en plaindra.

 

3° Additions originales.

 

a) Comparaison entre les 5ème et 6ème éditions de l'Organon.

Nous avons pensé rendre service au lecteur qui possède déjà un exemplaire de la 6ème édition (la plus répandue actuellement dans le public, tant dans sa version allemande que dans ses traductions française ou anglaises), en ajoutant en fin de volume un tableau des principales différences entre la 5ème et la 6ème édition. (Il va de soi que ce tableau se base uniquement sur les textes allemands originaux, et non sur les traductions, adaptations et résumés actuellement existants.)

 

b) Citations latines et grecques.

Les médecins du siècle dernier lisaient couramment le latin, certains même le grec. Ce temps est aujourd'hui révolu. Certains médecins même n'ont plus appris le latin. Et ceux qui l'ont appris, que leur en reste-t-il ? Aussi, il nous a paru indispensable de compléter l'Organon par une traduction des citations latines et grecques qui en émaillent certains passages. Nous nous sommes attelé à cette traduction et pouvons donc présenter pour la première fois au public de langue française un texte complet de l'Organon dans sa langue maternelle.

(Comme il n'était pas possible d'inclure ces traductions dans le corps de l'ouvrage, nous les avons reportées en fin de volume, p. 353 sqq.)

 

c) Plan de l'Organon.

La pratique des séminaires et le contact avec les étudiants nous ont appris que, lorsqu'on aborde pour la première fois la lecture de l'Organon, ce texte apparaît souvent comme une longue digression sans grande structure, où les répétitions trop fréquentes finissent par lasser et parfois par faire manquer l'essentiel.

Or il n'en est rien : en fait, l'Organon est un texte très fortement et très logiquement structuré mais on pourrait le comparer à un arbre dont le feuillage trop riche empêche au premier regard de voir le tronc et les maîtresses branches.

C'est pourquoi nous avons tenu à dégager cette structure fondamentale et à tracer le plan de l'ouvrage, que nous donnons tout en fin de volume, en deux parties : d'abord le tronc et les grosses branches sous la forme d'un "résumé" en une page, puis la structure complète sous la forme d'un "plan détaillé" de dix-huit pages. C'est également la première fois qu'un tel travail est présenté au public de langue Française.

 

d) Foliotage.

La pagination habituelle d'un livre n'est pas d'un grand secours dans un ouvrage tel que l'Organon, où l'on fait fréquemment référence aux numéros des paragraphes. C'est pourquoi nous avons complété le foliotage d'origine par l'inscription de ces numéros, innovation dont le lecteur nous saura certes gré.

 

Bruxelles, le 9 septembre 1984.

Docteur Jean-Claude Grégoire

 

EXPOSITION DE LA DOCTRINE MÉDICALE

HOMŒOPATHIQUE

 

OU

 

ORGANON DE L'ART DE GUÉRIR.

 

PAR S. HAHNEMANN,

 

TRADUIT DE L'ALLEMAND SUR LA DERNIÈRE ÉDITION, PAR LE DOCTEUR JOURDAN.

 

CINQUIÈME ÉDITION,


AUGMENTÉE DE COMMENTAIRES ET D'UNE NOTICE SUR LA VIE, LES TRAVAUX ET LA DOCTRINE DE L'AUTEUR,


PAR
M. LÉON SIMON, PÈRE,

Docteur en Médecine de la Faculté de Paria et de l'Université de Cleveland (Ohio), membre titulaire de la Société Gallicane-Homœopathique de Paris ; Correspondant de la Société des Sciences et des Lettres de Blois, de la Société homœopathique Britannique de Londres, de la Société Hahnemannienne de Madrid ; de l'Académie homœopathique de Palerme et de celle du Brésil.

 

ET ILLUSTRÉE DU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

PARIS.

 

LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE ET FILS,

Rue Hautefeuille, 19, près du boulevard Saint-Germain.

Londres,

Baillière, Tindall and Cox.

 

Madrid,

C. Bailly-Baillière. 1873.


 

AVERTISSEMENT.

DE LA CINQUIÈME ÉDITION.

 

L'Organon de l'art de guérir est le livre classique de l'homœopathie, le seul qui contienne une exposition complète de la nouvelle doctrine.

La quatrième édition avait reçu de notables augmentations :

Des Commentaires embrassant les points principaux de la doctrine de Hahnemann et dans lesquels M. le docteur Léon Simon père a cherché à développer et à expliquer les questions les plus vitales de la doctrine, celles qui paraissaient les plus susceptibles d'interprétation. Ces Commentaires ont pris une telle étendue que l'ouvrage est aujourd'hui doublé.

Une Notice sur la vie, les travaux et la doctrine de Hahnemann, que nous devons également à M. le docteur Léon Simon, notice dans laquelle on trouvera une juste appréciation des droits du fondateur de la doctrine médicale homœopathique à la reconnaissance des hommes.

Enfin, un beau portrait gravé sur acier, et qui retrace avec une grande fidélité les traits du vénérable Hahnemann.

La cinquième édition que nous publions aujourd'hui présente les mêmes avantages, et nous espérons qu'elle trouvera auprès du public le même accueil que les précédentes éditions.

 

Paris, le 15 mai 1872.

J.-B. BAILLIÈRE ET FILS.

 

Remarque : Comme on l'aura lu dans l'avertissement, nous n'avons pas jugé utile, pour cette réimpression de l'Organon, de reproduire les très longs commentaires du Docteur L. Simon.

L'éditeur.


 

NOTICE.

 

SUR LA VIE, LES TRAVAUX ET LA DOCTRINE

DE SAMUEL HAHNEMANN.

 

 

§ I. - Vie et travaux de Hahnemann.

 

Le nom de Samuel Hahnemann se lie à la réforme la plus radicale et la plus complète qu'ait encore subie la médecine. Sans qu'on puisse dire de lui qu'il ait excellé dans aucune des parties de la science qui ont absorbé d'une façon trop exclusive l'activité des médecins depuis près de deux cents ans, il faut reconnaître qu'il a tout abordé, tout jugé et donné à chacun des éléments dont se composent la science et l'art sa place légitime.

La postérité a commencé depuis douze ans pour Hahnemann, et sa place me paraît marquée à côté des hommes de génie et des grands praticiens, qui, à l'exemple d'Hippocrate dans l'antiquité et de Sydenham dans les temps modernes, ont cultivé la médecine pour elle-même et surtout en vue des services qu'elle peut rendre à l'humanité souffrante.

On ne peut dire du fondateur de l'homœopathie qu'il fut un grand physiologiste, non plus qu'un pathologiste éminent à la façon dont on apprécie de nos jours les qualités et les œuvres des hommes adonnés à l'étude de ces deux sciences.

Si la matière médicale doit être une science de formules, certes Hahnemann ne fut pas non plus un pharmacologiste d'une grande portée. Si la supériorité du thérapeutiste se mesure à la quantité des moyens simultanément employés, si la thérapeutique gît tout entière dans l'art de tracer savamment ce qu'on nomme les indications, sauf à manquer de moyens pour les remplir, on ne peut voir en lui qu'un médecin assez vulgaire, un praticien fort médiocre.

Tel est, en effet le jugement porté sur Hahnemann par nos contemporains. Grâces à Dieu, ce jugement n'est pas sans appel ; et le temps approche, nous l'espérons, où il sera soumis à une révision solennelle.

Alors on verra dans Hahnemann le penseur hardi, mais toujours judicieux, ayant une foi assez vive en l'art de guérir pour croire que la médecine est une science susceptible de vivre de son propre fonds et se constituer elle-même sans emprunter sa méthode et ses principes à d'autres sciences qu'à la logique générale, à l'observation et à l'expérience.

On dira qu'il fut un réformateur assez conséquent pour s'affranchir de la servitude trop longtemps acceptée des sciences physiques, chimiques ou métaphysiques ; logicien trop rigoureux pour enfanter un système après les avoir condamnés tous.

On dira de lui encore, que s'il n'a doté la science ni d'une théorie physiologique, ni d'un système pathologique, il a montré aux savants qui cultivent ces deux connaissances les sources auxquelles ils doivent puiser, et signalé les écueils sur lesquels ils sont venus trop souvent échouer.

Comme pharmacologiste et comme thérapeutiste, on reconnaîtra en lui le génie créateur qui sut ouvrir à la matière médicale une voie nouvelle, jusqu'à lui inexplorée ; le praticien heureux qui sut faire plus qu'aucun contemporain pour le soulagement des souffrances humaines ; l'homme habile qui dota l'art de guérir du seul principe thérapeutique que justifient l'observation et l'expérience.

On dira enfin, de Hahnemann, que sa méthode et ses travaux auront puissamment contribué à ramener les médecins à l'étude de leur art et à leur montrer que, sans méconnaître l'importance relative de la physiologie et de la pathologie, ces connaissances doivent être cultivées en vue de la thérapeutique, fin dernière de la médecine.

Ce n'est pas ainsi qu'on en juge de notre temps, où, selon le caprice ou la fantaisie de chacun, on rapporte la médecine tout entière à la physiologie, à la pathologie, quelques-uns même à la chimie, jugeant que de la connaissance des maladies et des altérations qu'elles produisent, on peut légitimement induire les indications qu'elles présentent et le choix des agents propres à remplir ces dernières.

Hahnemann fut un médecin complet, en ce sens qu'il comprit l'unité vers laquelle doivent converger les études médicales, qu'il ne substitua pas le moyen au but, ni le but au moyen ; en ce sens aussi qu'il enrichit la médecine d'une méthode et de principes ignorés jusqu'à lui.

En attendant que luise le jour où toute justice sera rendue à sa mémoire, disons ce que fut Hahnemann et donnons une idée de ses travaux.

Hahnemann (Samuel-Chrétien-Frédéric), docteur en médecine, conseiller aulique du duché d'Anhalt-Koëthen, membre de plusieurs académies et sociétés savantes, fondateur de la doctrine médicale à laquelle il a donné le nom d’Homœopathie, est né le 10 avril 1755 à Meissen, petite ville de Saxe située au confluent de l'Elbe et de la Meissa, ville qui s'enorgueillit d'avoir donné le jour à l'historien Schlegel et au poète du même nom. Son père, Chrétien Godefroy Hahnemann, peintre sur porcelaine, était employé dans la fabrique de Meissen. Il est auteur d'un petit traité sur la peinture à l'aquarelle. Les premières années de Samuel Hahnemann se passèrent au sein de la famille, où il reçut sa première éducation et les plus précieux exemples. Dès sa plus tendre enfance, il se fit remarquer par un caractère grave et studieux, un esprit judicieux et observateur, par l'égalité et la douceur de son caractère. A l'âge de douze ans, il entra dans l'école provinciale. Le docteur Muller, directeur de cette école, homme d'une haute probité et d'un zèle remarquable, se prit d'une vive affection pour le jeune Samuel. Il distingua en lui une intelligence si vive et si prompte, une ardeur au travail tellement prononcée, que par une exception aussi flatteuse qu'elle était inusitée, il lui accorda toute liberté dans le choix de ses lectures, et lui abandonna le soin de désigner les classes qu'il voulait suivre. Souvent, il le chargea de la fonction de répétiteur auprès des élèves de son âge. Cette atmosphère de liberté dans laquelle le docteur Muller permettait aux forces naissantes de Hahnemann de se déployer à l'aise, convenait bien à celui qui devait s'ouvrir des voies nouvelles et s'affranchir si complètement du joug de la tradition.

Les premières études de Hahnemann terminées, son père, obligé de mesurer l'étendue de ses sacrifices à l'étendue de ses ressources, voulut lui faire embrasser une profession industrielle. Le docteur Muller l'en dissuada aisément en se chargeant de faire achever gratuitement les études du jeune Samuel.

Ayant parcouru le cercle des études académiques, le moment était venu de choisir une profession. Hahnemann se décida pour la médecine ; et, en l'année 1775, il se rendit à Leipzig, emportant pour toute ressource vingt ducats que son père lui remit en partant. C'était peu pour qui les recevait ! c'était tout ce que pouvait offrir la tendre affection de celui qui les donnait !

Quelle triste position pour un jeune homme de vingt ans ! que de privations l'attendaient, que de soucis et de préoccupations allaient assaillir son esprit, éprouver son courage ! Hahnemann accepta sans hésiter une position si difficile et si nouvelle. Il se décida à traduire en allemand des ouvrages anglais et français, et il attendit de ce travail ingrat les ressources nécessaires à ses besoins et à ses études. Un seul point l'embarrassa. Comment pourra-t-il suffire au double travail des traductions et à celui des études médicales ? Il imagine de dérober au sommeil une nuit sur deux. "Ceux qui, en voyant fumer presque incessamment le vieux docteur, n'ont pu s'empêcher d'observer malicieusement qu'il proscrit l'usage du tabac, devront se rappeler, dit l'un de ses biographes (1), que le pauvre étudiant qui attendait du travail de la nuit son pain du lendemain, fut obligé de chercher dans l'habitude de la pipe un moyen de vaincre le sommeil pendant ses laborieuses veillées."

 

(1) Voy. Perry, Notice biographique sur Samuel Hahnemann.

 

En 1777, Hahnemann partit pour Vienne où il savait rencontrer de plus grands moyens d'instruction. Mais un séjour de neuf mois dans cette capitale avait épuisé ses ressources. Alors, il quitta Vienne pour Léopoldstadt où, grâce à l'amitié et à la protection de l'archiâtre J. Quarin, il fut autorisé à soigner les malades de l'hôpital des Moines, et même à exercer la médecine dans la ville : faveur singulière, qu'expliquent l'estime et la confiance qu'il avait inspirées à ce docte et tout-puissant professeur. Cependant, il ne fit qu'un court séjour à Leopoldstadt. Le Gouverneur de Transylvanie l'appela bientôt à Hermannstadt en lui offrant à la fois une place de bibliothécaire et celle de médecin privé. Hahnemann trouva, dans l'exercice de ces deux fonctions, l'occasion d'étendre beaucoup le cercle de ses connaissances et de se créer une clientèle étendue. Mais il sentit que la médecine exercée en vertu d'une simple autorisation, quelque flatteuse que fût pour lui cette dernière, n'était pas une position à la hauteur de son caractère et de son talent. Aussi, en 1779, il quitta Hermannstadt et se rendit à Erlangen, où, le 10 août, il soutint publiquement sa thèse inaugurale sous le titre de Conspectus affectuum spasmodicorum ætiologicus et therapeuticus.

Aussitôt commença pour Hahnemann une série de migrations auxquelles des motifs très divers semblèrent le contraindre. Il habita Hettstadt, Dessau, où il employa ses loisirs à l'étude de la chimie et de la minéralogie, dont jusque-là il ne s'était pas occupé. Il passa ensuite à Gommern près de Magdebourg, y accepta un assez mince emploi de médecin public, et se maria, en 1785, avec Henriette Kuchler, fille d'un pharmacien de la ville. En 1787, il se rendit à Dresde, où il rencontra de nombreux amis, de puissants moyens d'instruction et une grande clientèle. Le conseiller aulique Adelung, Dasdorfs et Wagner, premier médecin de la ville, se lièrent avec lui d'une étroite amitié. De Wagner l'estima assez pour lui confier, avec l'assentiment du magistrat, les fonctions de médecin en chef des hôpitaux, pendant une longue maladie dont il fut affecté.

Des témoignages si nombreux d'estime et d'affection de la part d'hommes si haut placés s'expliquent sans doute par les qualités qui distinguaient Hahnemann, mais aussi par les travaux dont il était l'auteur et qui déjà commençaient sa renommée.

Dès 1786, il avait publié à Leipzig un opuscule sur l'empoisonnement par l'arsenic, les moyens d'y porter remède et ceux de le constater légalement. En 1787, parut un Traité sur les préjugés contre le chauffage par le charbon de terre, et les moyens tant d'améliorer ce combustible que de le faire servir au chauffage des fours ; en 1789, il adressa aux chirurgiens une Instruction sur les maladies vénériennes avec l'indication d'une nouvelle préparation mercurielle (1). Dans le même temps, il insérait dans les Annales de Crell, plusieurs travaux d'une importance et d'une actualité incontestées. Ainsi, il indiquait les moyens de vaincre les difficultés que présente la préparation de l'alcali minéral par la potasse et le sel marin ; il recherchait l'influence que certains gaz exercent sur la fermentation du vin ; il publiait des recherches chimiques sur la bile et les calculs biliaires, faisait connaître un moyen très puissant d'arrêter la putréfaction (1789), publiait une lettre sur le spath pesant, annonçait la découverte d'un nouveau principe constituant de la plombagine (1789), quelques réflexions sur le principe astringent des végétaux (1789), donnait, dans le Magasin de Baldinger, le mode exact de préparer le mercure soluble (1789), s'occupait de l'insolubilité de quelques métaux et de leurs oxydes dans l'ammoniaque caustique ; enfin, il enrichissait la Bibliothèque de Blumenbach de réflexions judicieuses sur les moyens de prévenir la salivation et les effets désastreux du mercure, et il insérait dans les Annales de Crell une note sur la préparation du sel de Glauber (1792).

 

(1) Trad. en français et publiée dans Études de médecine homœopathique. Paris, 1855, t. I, p. 1 à 256.

 

Tant de travaux divers, se rattachant tous de la façon la plus directe au maintien de la santé publique, devaient fixer les regards sur Hahnemann, et les fixèrent en effet. Il n'y a donc pas à s'étonner si sa réputation s'étendait déjà au loin, et si, dès 1791, la Société économique de Leipzig et l'Académie des sciences de Mayence l'appelèrent dans leur sein.

Après quatre années passées à Dresde, Hahnemann revint à Leipzig, théâtre de ses premières études et de ses veilles les plus pénibles. Mais il y revint précédé de la bonne renommée que lui avaient value ses travaux, ses succès et les amitiés puissantes dont j'ai parlé.

Alors, Hahnemann était arrivé à cette époque de la vie où tout médecin a donné à la société les garanties de savoir, d'expérience et de moralité qu'elle a droit d'exiger. Les différents services publics qui lui avaient été confiés, les succès d'une pratique étendue, les connaissances aussi profondes que variées qu'il avait acquises dans les positions différentes où il s'était trouvé, tout devait lui faire présager un heureux avenir. Il renonça à tous ces avantages. Par un acte de volonté dont sa vie offre de nombreux exemples, il brisa son avenir en renonçant à la pratique de la médecine, revint à son ancienne pauvreté et à ce métier de traducteur, désormais son unique espoir et l'unique soutien de sa famille.

Où Hahnemann avait-il puisé les motifs d'une détermination si étrange et si peu raisonnable en apparence ? La médecine n'avait plus sa foi ! Pour lui, l'art de guérir était chose vaine et stérile dans ses promesses et ses résultats. Sa conscience se révolta à l'idée de rester attaché à une profession qui promettait toujours un bien qu'elle ne donnait jamais. Par devoir et par dégoût, il l'abandonna donc. La Providence le récompensa avec usure d'avoir obéi au cri de sa conscience ; mais elle le soumit à de dures épreuves. Ainsi fait-elle avec ceux qu'elle conduit à de hautes destinées.

A dater de ce moment, tout le temps de Hahnemann fut partagé entre les occupations de traducteur et les études de chimie auxquelles son goût et ses succès l'attachaient chaque jour davantage. Si ses travaux et ses découvertes, sous ce dernier rapport, lui avaient valu une réputation européenne, la fortune ne suivait pas un chemin aussi rapide que la renommée. Pour un homme chargé d'une nombreuse famille (Hahnemann eut de Henriette Kuchler onze enfants, dont huit sont encore vivants), les soucis matériels entraînent avec eux de pénibles préoccupations. Gagner son pain à la sueur de son front, vivre aujourd'hui incertain des ressources du lendemain, s'imposer des privations et les imposer aux êtres qui nous sont le plus chers, est une bien dure épreuve pour une âme élevée. Cependant, cette douleur a ses allégements, lorsque ceux qui partagent notre destinée sentent notre peine ou la devinent, et par leur douceur et leur résignation, nous aident à en porter le fardeau. Hahnemann n'eut pas cette consolation. Henriette Kuchler ne comprit pas ses scrupules ; longtemps elle le tourmenta de ses plaintes, le poursuivit de ses reproches et lui créa des obstacles de tout genre. A tous ces tourments d'intérieur, il opposa sans cesse une patience à toute épreuve, et chercha dans le travail et dans l'étude les seules consolations qu'alors il pouvait ambitionner. Ses travaux ne furent pas sans résultat. Il publia, en 1792, à Francfort, le premier cahier d'un ouvrage ayant pour titre l'Ami de la santé, et l'année suivante, la première partie d'un Dictionnaire de pharmacie. Au même temps, il indiqua la véritable préparation du jaune de Cassel, si souvent employé dans les arts, et dont jusqu'à lui la composition était restée un secret (1).

 

(1) Vers la même époque, Hahnemann a fait d'autres publications d'un moindre intérêt.

 

Cependant, des graves maladies attaquèrent ses enfants. Alors, ses doutes, ses scrupules furent à leur comble. Le père tremblait pour la vie des siens, le médecin n'avait aucune confiance dans les ressources de l'art. Quelle cruelle incertitude ! Serait-il donc possible, se disait Hahnemann, que la Providence eût abandonné l'homme, sa créature, sans secours certains contre la multitude d'infirmités qui l'assiègent incessamment ? Il se posa cette question dans un moment bien solennel, dans le moment où la tendresse du père veille avec anxiété et prie avec ferveur ; où toute prière est écoutée, où toute demande est répondue ; et alors il s'écria : "Non, il y a un Dieu qui est la bonté, la sagesse même, il doit y avoir aussi un moyen créé par lui de guérir les maladies avec certitude (1)." Cet élan de son âme lui fut comme une révélation. Il se mit à la recherche, convaincu qu'il trouverait ; et telle est l'origine de l'homœopathie.

 

(1) Hahnemann, Études de médecine homœopathique, t., I. (Lettre sur l'urgence d'une réforme en médecine, p. 403).

 

L'idée qu'il devait exister un moyen de guérir les maladies avec certitude n'abandonna plus Hahnemann ; et désormais, tout ce qui lui restera d'existence sera consacré à la solution de ce vaste et utile problème. "Pourquoi, se disait-il, ce moyen n'a-t-il pas été trouvé depuis vingt siècles qu'il existe des hommes qui se disent médecins ? C'est parce qu'il était trop près de nous et trop facile, parce qu'il ne fallait, pour y arriver, ni brillants sophismes, ni séduisantes hypothèses. Bien ! ... Je chercherai tout près de moi où il doit être, ce moyen auquel personne n'a songé, parce qu'il était trop simple... Voici, ajoute-t-il, de quelle manière je m'engageai dans cette voie nouvelle... Tu dois, pensai-je, observer la manière dont les médicaments agissent sur le corps de l'homme lorsqu'il se trouve dans l'assiette tranquille de la santé. Les changements qu'ils déterminent alors n'ont pas lieu en vain, et doivent certainement signifier quelque chose ; car, sans cela, pourquoi s'opéreraient-ils ? Peut-être est-ce là la seule langue dans laquelle ils puissent exprimer à l'observateur le but de leur existence (2)."

 

(2) Hahnemann, Études de médecine homœopathique, t. I. (Lettre sur l'urgence d'une réforme en médecine, p. 404, 405).

 

Cette pensée à la fois simple et profonde germait dans la tête de Hahnemann, lorsqu'un jour, traduisant la Materia medica de Cullen, et étant arrivé à l'endroit du quinquina, il fut frappé des hypothèses multipliées et contradictoires par lesquelles on avait tenté d'expliquer son action. Ce tableau aussi fastidieux qu'incohérent d'explications qui n'expliquaient rien, devait éveiller son attention. Il résolut de chercher par lui-même et sur lui-même les propriétés d'un agent aussi précieux pour la guérison d'un grand nombre de maladies. A cet effet, il prit, pendant plusieurs jours, de fortes doses de quinquina, et bientôt il ressentit les symptômes d'un état fébrile intermittent, analogue à celui que le quinquina guérit. La même expérience répétée à plusieurs reprises sur lui et sur quelques personnes dévouées, ne lui permit plus de douter que, si le quinquina guérit certaines fièvres intermittentes, c'est qu'il peut développer sur l'homme sain des troubles artificiels entièrement semblables à ceux dont il triomphe. Mais était-ce là un fait isolé dont les conclusions ne s'étendaient pas au delà du fait lui-même, ou bien en serait-il des autres médicaments comme du quinquina ? Arrivé à ce point, aucun homme ne resterait sous le poids de l'incertitude. Aussi Hahnemann expérimenta-t-il successivement le mercure, la belladone, la digitale, la coque du Levant, et partout il obtint une seule et même réponse. Plus de doute ! une loi thérapeutique est trouvée ; et par elle la science est assise sur une base certaine, l'art possède un guide assuré. Désormais, le rapport naturel et véritable qui lie l'un à l'autre et d'une manière indissoluble, le médicament à la maladie, et la maladie au médicament, est découvert ! La médecine venait donc de subir une entière révolution. Quel en serait le sort, quelles destinées lui étaient réservées, quelles phases devait-elle parcourir ? Hélas ! l’auteur de cette découverte devait se résigner à mille persécutions, toutes plus pénibles les unes que les autres. Peines d'intérieur, dont j'ai déjà dit un mot, rupture complète des liens de confraternité dont plusieurs lui étaient chers ; basses calomnies, se rapportant à son caractère et venant le frapper dans sa délicatesse et dans sa conscience, lui qui avait donné une preuve si éclatante et si rarement imitée de conscience et de délicatesse ; tout se réunit pour le faire douter de lui-même et de sa découverte, s'il était jamais possible qu'un inventeur en vînt à méconnaître la vérité qui s'est fait jour dans son esprit. Les pharmaciens eux-mêmes ne craignirent pas d'invoquer contre lui le bénéfice des lois protectrices de leur profession.

Hahnemann s'était fait une loi de n'administrer que les médicaments préparés par lui-même. La législation allemande, semblable en cela à la législation française (1), interdit aux médecins la dispensation, même gratuite, des médicaments. Hahnemann résista aux prescriptions de la loi, et les pharmaciens, instruments actifs des petites et misérables jalousies des médecins, le poursuivirent, la loi à la main, de Georgenthal, où il appliqua l'homœopathie pour la première fois, à Brunswick, de Brunswick à Keingslutter, à Hambourg, à Eclembourg et à Torgau, jusqu'en 1811, époque où, pour la troisième fois, il reparut à Leipzig, y professa et y pratiqua publiquement l'homœopathie, jusqu'en 1820.

 

(1) Voy. A. Trébuchet, Jurisprudence de la médecine, de la chirurgie et de la pharmacie en France. Paris, 1834, in-8, p. 344. -Guibourt, Manuel légal des pharmaciens. Paris, 1852. - Briand et Chaudé, Manuel de médecine légale. 8e édition, Paris 1869.

 

Pour ceux qui savent juger de la valeur d'une découverte par la conduite de celui qui la proclame, l'homœopathie est certainement une grande pensée digne de toute leur attention. Pour supporter avec calme, patience, noblesse et résignation les mille tracasseries que l'envie suscite à un homme de cœur et de talent, il faut à cet homme plus que des motifs ordinaires. Une demi-conviction aurait fléchi dans un moment ou dans un autre ; tandis que le propre de la foi, quand elle est ardente et sincère, est de ne se démentir jamais. Socrate avait foi dans sa doctrine ; il lui resta fidèle, il la confirma jusqu'à la mort. Dans un ordre moins général, et par conséquent moins élevé, Guillaume Harvey eut foi dans ses découvertes, et il sut braver les persécutions de ses adversaires, voire même les dénonciations qu'ils adressèrent à Charles 1er, son protecteur et son unique appui. Hahnemann ne fut pas au-dessous de ces exemples. Avait-il raison ?

Braver la loi d'un pays est toujours chose grave de sa nature, surtout lorsque cette loi a pour elle la sanction du temps, de l'opinion, et, il faut le dire, lorsqu'elle repose sur des motifs respectables, au moins en apparence. Les occupations du médecin sont si multipliées, tellement étrangères à tout travail de manipulation, qu'il lui est difficile de consacrer à la préparation des médicaments un temps suffisant pour acquérir l'habileté nécessaire à leur bonne confection. Dans ces limites relatives, la loi est sage. Mais lorsqu'elle est conçue en termes absolus, qu'elle oblige dans tous les cas et dans toutes les conditions, la loi est despotique. Comment Hahnemann, qui avait découvert une loi thérapeutique nouvelle à laquelle se rattachaient des moyens d'application nouveaux, se serait-il confié à d'autres qu'à lui-même du soin de remplir ses prescriptions ? Le mauvais vouloir qu'il rencontrait à chacun de ses pas, les persécutions auxquelles il était en butte ne l'autorisaient-ils pas à se défier de tout secours étranger ! Quel pharmacien aurait pu, voulu ou su exécuter avec intelligence et fidélité des préparations en si complète désharmonie avec ce qu'il avait appris et ce qu'il était dans l'habitude de faire ? Si on ajoute à toutes ces raisons, que Hahnemann avait découvert des propriétés curatives dans un certain nombre d'agents considérés jusqu'à lui comme inertes ; qu'on le poursuivait sans fin et sans relâche des imputations les plus grossières, qui pourrait le blâmer de sa fermeté et de sa résistance aux prescriptions d'une loi qui ne pouvait atteindre sa doctrine ? Jusqu'à lui, les médecins n'avaient pas encore imaginé que le lycopode, le sel marin, l'or métallique et quelques autres, pussent être d'aucune utilité dans le traitement des maladies. Il se fait de nos jours des découvertes thérapeutiques signalées depuis plus de quarante ans par le génie de Hahnemann. J'en citerai un seul exemple. L'ancienne médecine crut, il y a quelques années, avoir trouvé dans le sel marin un moyen très puissant contre l'affection tuberculeuse des poumons ; elle le dit avec assurance, et pendant environ deux ans, tous les phtisiques furent soumis à cet agent aussitôt oublié que préconisé. Dès 1828, dans la première édition de son Traité des maladies chroniques, Hahnemann avait dit dans quelles espèces et dans quelles périodes de cette cruelle affection le sel marin peut être utile. Que de découvertes en ce genre ne nous sont pas réservées ! Combien de fois n'arrivera-t-il pas, qu'entraînés par la force des choses, les médecins de l'ancienne école donneront pour nouveaux des faits que l'école homœopathique reproduit tous les jours ? Par toutes ces raisons, la résistance de Hahnemann fut sage. Supposons, pour un moment, qu'avec moins de lumières et une volonté moins ferme, il eût réclamé les secours de la pharmacie. Soit mauvais vouloir, soit ignorance du pharmacien, il aurait eu de mauvaises préparations. Dès lors, marchant d'insuccès en insuccès, sa confiance en lui-même se serait ébranlée ; il en serait venu à douter de sa doctrine ; au doute aurait succédé la négation. Une grande vérité était perdue ! Hahnemann sut et comprit ces choses, et ne mit jamais en balance le texte brutal de la loi avec le salut du malade ou l'avenir de sa doctrine. Que son nom soit honoré !

Ce fut à Georgenthal, comme je l'ai dit, dans un hospice d'aliénés fondé par le Duc Ernest de Gotha, qu'il obtint les premiers succès qui occupèrent l'attention publique. Il y guérit un homme de lettres, Klockenbring, auquel une épigramme de Kotzebue avait, dit-on, fait perdre la raison. Les blessures d'amour-propre sont toujours dangereuses ; chacun le sait. Il est rare, cependant, qu'elle aient d'aussi funestes conséquences. Depuis longtemps Hahnemann avait appris à ne pas confondre la cause avec l'accident qui met souvent en jeu une cause virtuelle inhérente à la constitution ; doctrine qu'en 1828, il développa avec le soin qu'elle méritait, dans sa Doctrine des maladies chroniques. Sans doute, il dirigea son traitement d'après cette vue ; et c'est pourquoi il réussit.

Au milieu des migrations que lui imposaient les persécutions de ses confrères ligués avec les pharmaciens allemands, Hahnemann ne discontinua pas d'un instant ses recherches sur les propriétés curatives des médicaments. Dès 1805, il rassembla dans deux petits volumes toutes ses découvertes en matière médicale, et les publia sous le titre de Fragmenta de viribus medicamentorum positivis, sive in sano corpore humano observatis (1). Ce fut à la même époque qu'il donna deux opuscules de haute et judicieuse critique, l'un sur les effets du café, et l'autre intitulé la Médecine de l'expérience, critique à laquelle il serait encore aujourd'hui difficile de répondre avec succès (2).

 

(1) V. l'édition donnée par le docteur Quin à Londres, 1834.

 

(2) Hahnemann, Études de médecine homœopathique, première série. Paris, 1855 (Des effets du café, p. 606 ; et la Médecine de l'expérience, p. 285).

 

Dans ses Fragments sur les propriétés positives des médicaments, Hahnemann donne la symptomatologie de vingt-six substances, dont les différents tableaux sont reproduits avec de nombreuses additions dans la Matière médicale pure. Aussi, ce premier des ouvrages dogmatiques de Hahnemann n'a-t-il plus qu'une valeur historique. Sous ce rapport, son importance est grande ; car c'est là que, pour la première fois, il définit, avec une précision que personne n'avait encore atteinte, ce qu'il faut entendre par le mot médicament, et qu'il pose la matière médicale sur une base inébranlable.

"Quæ corpus merè nutriunt alimenta, dit-il, quæ vero sanum hominis statum (vel pravâ quantitate ingestâ) in ægrotum, -ideoque et ægrotum in sanum mutare valent, medicamenta, appellantur.

Instrumentorum artis suæ habere notitiam quam maximè perfectam, primum artificis est officium, medici vero esse, nemo, proh dolor ! putat. Quid enim medicamina per se efficiant, id est, quid in sano corpore mutent, perscrutari, ut indè pateatquibus in universum morbis conveniant, nemo hucdùm medicorum, quantùm scio, curavit." (1)

 

(1) Note de l'éditeur : la traduction se trouve dans le chapitre : Traduction des citations.

 

De 1805 à 1810, époque où il publia à Dresde la première édition de l'Organon de l'art de guérir, sous le titre d'Organon de la médecine rationnelle, sa vie fut silencieuse. Il s'occupait alors de rassembler en un corps de doctrine les différents principes qu'il avait découverts et d'en faire une exposition méthodique.

Il repartit donc à Leipzig en 1811, non plus en simple traducteur, encore moins en homme dont toutes les illusions sont tombées une à une ; mais avec l'assurance d'un réformateur qui frappe audacieusement le vieil édifice de la science, et apporte cette bonne nouvelle, qu'enfin il a touché la terre promise. Il revint à Leipzig fatigué des ennuis et des dégoûts inséparables de toute existence fortement agitée, mais résolu à poursuivre sans relâche l'œuvre qu'il avait entreprise. Une année ne s'était pas écoulée depuis l'apparition de l'Organon, que déjà il commençait la plus difficile et la plus importante de toutes ses publications.

Dès 1811, il donna le premier volume de la Matière médicale pure, dont le sixième et dernier ne parut qu'en 1821.

Des travaux si remarquables n'avaient point désarmé les petites passions déchaînées contre lui ; mais elles n'avaient ni lassé sa patience, ni amolli son courage. Fatigué, cependant, de la violence des persécutions qu'on lui suscitait, il finît par accepter, en 1820, l'asile que le Duc Ferdinand lui offrit à Anhalt-Koëthen. La haute et puissante protection du Duc lui assurait au moins la liberté du travail et de l'exercice de son art. Elle fut impuissante à le garantir de toute insulte. Il eut à lutter non plus contre les intrigues des médecins, contre les invocations à la loi faites par les pharmaciens : il eut à se défendre contre l'animadversion de la populace.

Il lui était impossible de franchir le seuil de sa demeure sans être exposé, lui ou les siens, aux railleries les plus insultantes, aux injures les plus grossières. On en vînt même jusqu'à assaillir sa demeure et en briser les vitres à coups de pierres. L'autorité fut obligée d'intervenir. De tels procédés lui inspirèrent un tel dégoût, qu'il résolut de ne plus sortir de sa maison ; et pendant quinze années qu'il habita Koëthen, c'est à peine s'il s'est montré quelquefois hors de chez lui.

Les commencements de l'homœopathie ne furent donc pas heureux pour son fondateur. Mais aucune de ces afflictions n'eut prise sur son âme, aucune ne l'empêcha de marcher dans la voie qu'il s'était ouverte. Un an avant son départ pour Koëthen (1819), parut la deuxième édition de l'Organon, et en 1823, il publiait aussi une seconde édition du Traité de matière médicale pure.

D'où venait donc cet empressement à lire les ouvrages d'un homme que la critique ne craignait pas de flétrir des épithètes de visionnaire, d'homme à imagination malade, quelquefois même de charlatan ? De toutes les circonstances de la vie de Hahnemann, celle-ci est la plus étrange et la plus inexplicable. Dans le court intervalle de vingt-quatre ans (1810 à 1834), l'Organon a eu cinq éditions allemandes : il a été traduit dans toutes les langues européennes ; et notre France médicale, si dédaigneuse de tout ce qui touche à l'homœopathie, a déjà épuisé trois éditions du même ouvrage. Elle épuisera la quatrième. La Matière médicale pure et la Doctrine et traitement des maladies chroniques ont eu deux éditions dans un moindre intervalle de temps (1). D'où vient, je le répète, cet empressement à étudier les œuvres d'un homme si hautement dédaigné ?

 

(1) La Doctrine et traitement des maladies chroniques a eu deux éditions françaises. La deuxième a été publiée à Paris, 1846, 3 vol, in-8.

 

Si encore la critique s'était acharnée après lui, avait pris ses livres et les avait soumis au contrôle d'un examen consciencieux et sévère, on concevrait le succès de ses livres et le peu de fortune de ses idées. Mais en Allemagne, comme en France, de même que dans tous les autres pays, rien de semblable n'a eu lieu. Si Hahnemann avait voulu descendre dans l'arène, prendre ses adversaires corps à corps et les forcer à s'expliquer sur leur attitude dédaigneuse, quel beau jeu il avait ! S'il les avait sommés de s'expliquer sur la loi thérapeutique, par lui proclamée, sur la valeur de l'expérimentation pure, sur sa manière d'envisager la nature des maladies chroniques et sur le traitement à leur opposer, qui donc se serait constitué le champion du principe de Galien ? Qui aurait osé soutenir que la matière médicale était en sûreté, assise qu'elle se trouvait, jusqu'à lui, sur le principe ab usu in morbis ? Quel médecin expérimenté aurait défendu avec la moindre apparence de succès, l'origine organique des maladies chroniques, ou se serait établi le défenseur des hypothèses solidistes, humoristes ou vitalistes du passé ?

Hahnemann dédaigna les injures qui lui étaient personnelles ; il ne voulut ni lire ni réfuter les libelles et les journaux où il était si outrageusement diffamé. II passa sa vie à attendre un juge sévère, intelligent et consciencieux de ses œuvres. Il mourut sans l'avoir rencontré.

C'est qu'en effet, la seule manière de réfuter un homme comme Hahnemann était de produire une doctrine supérieure à la sienne. Cette doctrine ne s'est pas encore montrée. Lorsque Galien, introduit en Europe à la suite des Arabes, régnait despotiquement sur l'école, que fit Paracelse ? A la doctrine de Galien il en substitua une qui lui était propre. Le temps a fait justice de Paracelse sans relever Galien du discrédit où son antagoniste le fit tomber. Lorsque le solidisme chercha à s'introduire, l'humorisme vint se poser à ses côtés et lui disputer l'empire ; lorsque enfin le brownisme eut envahi l'Europe, son règne fut paisible jusqu'au jour où Broussais renversa la célèbre dichotomie pour y substituer son organicisme éphémère. Cette loi est absolue. N'avons-nous pas vu Aristote se poser en face de Platon, comme, en un autre temps, Descartes régner à côté de Bacon, et Leibnitz menacer Locke ?

Aussi, lorsque les amis de Hahnemann se plaignaient de son indifférence et du peu de soin qu'il prenait de sa réputation : "Ne suis-je pas, leur disait-il, le même homme que vous avez connu autrefois ? Alors on m'encensait, aujourd'hui on m'injurie ; pourquoi serais-je plus sensible à d'injustes reproches que je ne l'ai été à des louanges méritées ?"

Il continua donc ses travaux, vivant dans la plus complète indifférence sur les critiques dont il était l'objet, toujours occupé d'ajouter à ses découvertes, d'apporter, dans la pratique, une précision de plus en plus grande, et de répondre à ce qu'attendait de lui une clientèle tellement nombreuse, qu'elle absorbait la plus grande partie de son activité.

En 1827, Henriette Kuchler mourut. Mais, bien avant cette époque, la tranquillité, la gloire et le bien-être avaient succédé aux longs tourments qui avaient troublé la vie de Hahnemann. Les nombreuses guérisons qu'il avait opérées, le respect dont l'entouraient les hommes marquants de tous les pays, qui, ayant eu recours à ses soins, avaient pu l'apprécier, formaient autant d'heureuses compensations aux injustices dont il avait eu à se plaindre.

Le 18 janvier 1835, dans sa soixante-dix-neuvième année, il épousa en secondes noces mademoiselle Mélanie d'Hervilly, Française, venue à Koëthen pour recevoir ses soins. Ce fut alors qu'il se décida à quitter l'Allemagne pour se rendre à Paris, où sa doctrine commençait à être connue et à se répandre.

Lorsque la population de Koëthen connut le projet de départ arrêté par Hahnemann, elle s'en émut au point de menacer de retenir par la force le vieux docteur, qui était pourtant le même homme que, quinze ans auparavant, elle poursuivait de ses injures, le même qu'elle voulait lapider. Pour éviter des scènes de violence, Hahnemann résolut de partir secrètement et de nuit. Que les caprices de l'opinion sont chose bizarre et de peu d'intérêt ! Quel compte devons-nous tenir de ses arrêts, lorsqu'elle-même les brise si facilement ?

Le 25 juin 1835, Hahnemann arriva à Paris. Il y pratiqua l'homœopathie avec un succès incontestable, et les guérisons qu'il obtint ajoutèrent encore à sa renommée. Malgré son grand âge, il conserva jusqu'à ses derniers jours toute l'énergie de son intelligence, une activité sans égale et une santé robuste qui lui permettait de se livrer chaque jour au travail le plus assidu.

Cependant, sa santé s'affaiblit au milieu de l'hiver de 1843. La vie l'abandonnait ; et, le 2 juillet de la même année ; il s'éteignit, emportant avec lui l'assurance qu'un demi-siècle de travaux et de services rendus à la médecine porterait d'heureux fruits ; sûr d'avoir banni à jamais de la science les vaines théories et les séduisantes hypothèses, et d'avoir élevé un édifice que le temps agrandira et perfectionnera, mais qu'il saura respecter.

 

 

§ II - Doctrine de Hahnemann.

 

Quels services Hahnemann a-t-il donc rendus à la médecine ? Ces services sont-ils réels, ou ne faut-il voir en eux qu'un nouveau système à ajouter aux mille systèmes dont abonde l'histoire de la science, et qui s'éclipsent après avoir brillé pendant quelques instants ? C'est ce qui me reste à dire et surtout à faire comprendre, à expliquer plutôt qu'à justifier.

Je dis expliquer l'homœopathie et la faire comprendre ; car il n'entre dans mes vues ni de la juger, ni de prédire ses destinées. Pour juger une doctrine, il faut la dominer, lui être supérieur, et, pour cela, il faut posséder soi-même une doctrine plus rigoureuse et plus compréhensive que celle qu'on prétend juger. Une semblable doctrine m'est inconnue. Quant aux destinées qui attendent l'homœopathie, il n'appartient qu'au temps de les indiquer. Nous sommes à une époque où chacun a prophétisé le sort le plus brillant aux idées qui lui étaient chères. De toutes ces prophéties, combien en est-il que l'avenir ait respectées ? Du reste, ceux qui voudront lire avec attention l'exposition de la doctrine de Hahnemann, méditer sur les principes dont elle se compose, et que l'Organon résume d'une façon si heureuse et si concise, ceux-là comprendront combien est ferme et solide la base sur laquelle il a édifié.

 

I. Une première lecture de l'Organon leur permettra de saisir l'esprit et la tendance de la doctrine homœopathique. Ils verront qu'elle offre le double caractère d'une séparation complète, radicale avec le passé de la science, en ce qui touche à la théorie ; c'est la partie critique de sa méthode, et celui d'un dogmatisme absolu dans l'exposition de ses propres principes. Ils verront aussi que l'homœopathie forme un tout tellement homogène, que celui qui accorderait l'un de ses principes serait forcément conduit à accorder les autres. Unité et liaison étroite de tous les principes de la doctrine, peu de respect pour la tradition, tel est donc l'esprit de l'homœopathie. Cependant, il ne faut pas croire que, par une sorte de réaction indigne d'un homme doué d'un génie incontestable, Hahnemann ait été injuste envers le passé. Il repousse, il est vrai, l'orgueilleuse prétention qu'eurent ses devanciers de vouloir pénétrer l'essence intime des maladies, ce que l'école a nommé prima causa morbi ; il poursuit de ses railleries et d'un dédain bien mérité les nombreuses hypothèses enfantées par l'imagination de nos devanciers : le solidisme de Frédéric Hoffmann, les archées de Van Helmont, le spiritualisme de Stahl, l'humorisme de Sylvius de le Boé, la dichotomie brownienne, le spasme de Cullen, l'irritation de Broussais. Toutes ces conceptions aventureuses, ces systèmes artificiels et factices que la logique repousse et que dément l'expérience, tous sont reniés par lui comme ayant éloigné de la vérité, et surtout pour le mal qu'ils ont fait à l'espèce humaine. Mais il accepte les faits du passé, il s'en saisit et les utilise au profit de sa doctrine, souvent avec bonheur, toujours avec intelligence et équité.

Hahnemann avait-il donc si grand tort de séparer sa méthode de systèmes vieillis pour la plupart et jugés par ses contemporains avec une sévérité qui allait parfois jusqu'à l'injustice ! Pouvait-il jamais égaler, dans sa critique, la véhémence que déployèrent les uns contre les autres des adversaires d'autant moins charitables qu'ils avaient plus à redouter pour eux-mêmes ? Bien des reproches lui ont été adressés, à cet égard, et vraiment ils ne sont pas mérités. Qu'on y pense : Hahnemann était convaincu que toutes les doctrines antérieures à la sienne marchaient contre la fin que toute médecine doit poursuivre et atteindre ; il regardait la théorie officiellement enseignée et pratiquée, comme un édifice sans base ; il le dit et le prouva. Celui qui apportait une réforme radicale de l'art de guérir pouvait-il tenir un autre langage ?

On l'a beaucoup blâmé de la hardiesse de sa parole. Mais, en vérité, fallait-il s'incliner avec tant de respect devant des idoles aussi trompeuses ? Qui, de nos jours, se croirait obligé à une grande condescendance envers la théorie du chaud et du froid, du sec et de l'humide ? Qui oserait soutenir que toutes nos maladies dérivent soit d'une révolte des archées, soit du plus ou moins de rigidité des solides, soit du plus ou moins d'alcalescence des humeurs ; que toutes doivent être rapportées à la sthénie ou à l'asthénie de l'incitabilité, comme le voulait Brown ? L'homme le moins expérimenté n'a-t-il pas dès longtemps fait justice de ces vues incomplètes de la vie physiologique ? et n'est-ce pas avec le sourire sur les lèvres, que nous accueillons les tentatives d'application faites à la pathologie des découvertes récentes de la chimie ? S'il est encore de rares partisans du principe de l'irritation, depuis longtemps, ils ont abandonné les hauteurs où les avait élevés leur maître. Les discussions qu'ils soulèvent ou qu'ils essayent de soutenir ne portent plus sur les principes auxquels ils restent attachés plutôt par habitude que par conviction : ils en sont venus à compter leurs succès et leurs revers, à nombrer les faits. Triste pronostic pour le sort d'une doctrine, que le moment où elle déserte la théorie pour se jeter dans l'empirisme, où elle abandonne la loi pour le fait dont toute la lumière est empruntée aux rayonnements que lui envoie la théorie !

Lorsque parut Hahnemann, toutes les hypothèses imaginables avaient fait leur temps. Toutes avaient eu leurs bons et leurs mauvais jours, toutes étaient jugées, condamnées, et, je puis le dire, toutes aujourd'hui sont abandonnées. Hahnemann surgit au milieu de ces ruines. Il vint ranimer les médecins découragés par tant d'efforts inutiles et leur rappeler sous une autre forme la pensée si profonde d'Hippocrate, d'Hippocrate toujours vanté, rarement imité, et avec lequel Hahnemann a des points de contact si nombreux et si peu appréciés.

"Tous ceux, disait le père de la médecine antique, qui, de vive voix ou par écrit, ont essayé de traiter de la médecine, se créant à eux-mêmes, comme base de leurs raisonnements, l'hypothèse ou du chaud, ou du froid, ou de l'humide, ou du sec, ou de tout autre agent de leur choix, simplifient les choses et attribuent, chez les hommes, les maladies et la mort à un seul ou à deux de ces agents comme à une cause première et toujours la même ; mais ils se trompent évidemment dans plusieurs des points qu'ils soutiennent ; d'autant plus blâmables qu'ils se trompent sur un art qui existe, que le monde emploie dans les choses les plus importantes, et honore particulièrement dans la personne des artistes et des praticiens excellents (1)."

 

(1). Voy. Hippocrate, Traité de l'ancienne médecine (Œuvres complètes, traduction de Littré. Paris, 1839, t. 1, p. 508 et suiv.).

 

Toute la critique de Hahnemann n'a, en effet, d'autre but que d'affirmer l'existence et l'excellence de l'art, et de ruiner dans l'opinion les hommes à systèmes qui, voulant expliquer les maladies et la mort par un ou deux agents, faussent l'observation, compromettent l'expérience, portent atteinte à la dignité de l'art et de l'artiste.

Hahnemann fut, en outre, très absolu dans ses principes. C'est encore ce qui caractérise sa doctrine. Faut-il l'en blâmer ? S'il n'a créé que l'erreur, on peut et on doit déplorer qu'il ait eu assez de force et de puissance pour enchaîner aussi rigoureusement tous les compartiments de son édifice, et les souder si bien les uns aux autres, qu'il soit impossible d'en enlever un fragment sans que le tout s'affaisse aussitôt. S'il a découvert des vérités partielles, quelle que soit leur importance, il est encore à regretter qu'allant au delà du but, il ait forcé les conséquences de ses découvertes : car, c'était compromettre le sort des vérités isolées qui s'étaient présentées à lui. Mais s'il a trouvé la vérité principe, immortelle comme toute vérité qui n'accepte ni conditions, ni contingences, parce qu'elle les domine toutes et les asservit à son empire, Hahnemann a été ce qu'il devait être : dogmatiste dans l'exposition de ses doctrines, absolu dans ses prescriptions, impitoyable pour toute déviation de la ligne qu'il avait tracée, et en cela, il témoignait de sa conviction et de sa loyauté. C'est, en effet, la première impression que recevra de l'étude de l'Organon tout lecteur impartial et attentif.

 

II. Mais s'il veut pénétrer plus avant dans la connaissance de l'homœopathie, le lecteur dont je parle s'enquerra de la doctrine elle-même, et alors il ne tardera pas à s'apercevoir qu'elle repose sur une conception physiologique, qu'elle a une loi thérapeutique, un système pathologique et une matière médicale. Si, reprenant ensuite, par la pensée, les différents facteurs du problème vaste et difficile dont les médecins poursuivent la solution, il s'interroge sur chacun d'eux, bientôt il verra que la doctrine de Hahnemann est complète comme doctrine ; car le problème dont il s'agit est résolu du moment où le médecin a les moyens de connaître les maladies qu'il est appelé à guérir, ceux de découvrir les propriétés que possèdent les agents de la guérison ; du moment enfin, où le rapport établi entre le médicament et la maladie lui est également connu. La pathologie, la matière médicale et la thérapeutique satisfont évidemment, ou plutôt doivent satisfaire aux trois conditions indiquées. Puis, reportant sa pensée sur l'homme sujet de la science qui nous occupe, il s'apercevra bientôt que l'art du médecin, quelle que soit la méthode qui lui serve de guide, quels que soient les moyens qu'il emploie, a toujours pour but de modifier la vie humaine momentanément déviée de son type normal. Or, pour modifier un être, il faut connaître cet être, de même qu'en morale on ne corrige les caractères qu'après les avoir pénétrés. Pour ramener la vie à l'état normal dont elle s'était écartée sous l'influence morbide, il faut donc la connaître en elle-même et dans ses conditions d'existence. Il résulte de ce qui précède, que si la thérapeutique, la pathologie et la matière médicale constituent la médecine proprement dite, ces trois sources de la science se tariraient bientôt, si elles n'étaient incessamment alimentées et fécondées par une conception physiologique.

Le lecteur qui voudra se rendre un compte sévère d'une doctrine médicale l'interrogera donc sur sa pathologie, sa matière médicale et sa thérapeutique. Il fera plus : il lui demandera quelle idée elle se fait de la vie humaine, et comment cette idée se lie aux autres parties du système. Hahnemann le satisfera sur tous ces points. Mais qu'il n'aille pas exiger de lui que chacune des propositions avancées soit accompagnée de toutes ses justifications : autant vaudrait demander à l'auteur d'un code de grossir ses lois de tous les commentaires et de tous les exposés de motifs qui l'ont porté à écrire le code dont il s'agit. Sous ce rapport, l'Organon ne le satisferait pas. L'Organon de Hahnemann est une méthode et non pas un livre élémentaire et descriptif. Il est à la médecine ce qu'étaient à la philosophie l'Organon d'Aristote et le Novum organum de Bacon : c'est au lecteur intelligent et instruit à suppléer aux développements qui manquent.

 

III. Toute doctrine médicale digne de ce nom, ai-je dit, est nécessairement dominée par une manière de concevoir la vie humaine. Qu'elle soit vague ou précise, exprimée ou tenue dans l'ombre, cette idée vit indubitablement dans l'esprit de tout médecin qui essaie de se rendre compte de ses actions ; à plus forte raison, occupe-t-elle une place immense dans les méditations de celui qui s'élève jusqu'aux régions de l'inconnu.

Sous le rapport physiologique, deux solutions sont en présence depuis l'origine des temps, et ces deux solutions ont le mérite d'être tellement tranchées dans leur expression et dans leur pensée, qu'entre elles deux il n'est pas de compromis possible.

La vie humaine est un fait ; et ce fait peut être compris ou comme cause des phénomènes qui se succèdent d'une façon si merveilleuse dans notre organisation, ou elle peut être conçue comme effet du jeu des organes. En d'autres termes, pour le physiologiste, il n'est pas de milieu entre le vitalisme et le matérialisme. Tout homme dont l'esprit est assez vaste pour ne pas s'arrêter à moitié chemin d'un problème, se trouve forcément conduit jusqu'à cette redoutable question. Loin de reculer devant les difficultés qui l'obscurcissent, il s'y attache obstinément jusqu'à ce qu'il en ait fait jaillir la lumière. C'est pourquoi, malgré leur dédain pour les questions philosophiques, il n'est pas un médecin ayant laissé quelques traces de son nom dans la science, qui n'ait incliné ouvertement vers l'une ou l'autre des solutions indiquées. Brown, Rasori, Broussais, le savaient bien ; aussi n'hésitèrent-ils pas à se prononcer. Je ne sais même si leur éducation philosophique ne fut pas pour beaucoup dans leurs différents systèmes, et si ces trois fils du dix-huitième siècle ne pourraient renvoyer à leur mère la responsabilité des doctrines qu'ils préconisèrent. Barthez et l'école de Montpellier connaissaient aussi l'importance d'une semblable question : ils la résolurent en sens opposé, mais ils ne la tinrent pas dans l'ombre.

De profonds mystères, il faut en convenir, couvrent l'une et l'autre de ces solutions, mais selon celle à laquelle on s'arrête, tout change de face. Le matérialisme médical, ne voyant que des organes qui fonctionnent, place en eux l'origine et le point de départ de la maladie. S'il étudie l'action des agents de guérison, il ne s'occupe que des modifications organiques qu'ils produisent, et lorsqu'il arrive à tracer ses indications thérapeutiques, il les emprunte à ces deux sources. Peu lui importe si un sujet atteint de ce qu'il nomme une inflammation est ou n'est pas débilité par la maladie et les traitements antérieurs ; tant que les organes malades sont frappés de congestion, il s'acharne après eux, les dégorge et les désemplit sans fin et sans relâche, jusqu'au moment où l'équilibre se rétablit, ou jusqu'à l'instant où une prostration évidente l'oblige à s'arrêter, et le laisse en face du danger, sans autre ressource que son impuissance.

Jusque-là, le matérialisme est conséquent. Mais suffit-il d'être rigoureux dans ses déductions, pour atteindre jusqu'à la vérité ? Là est la question.

Pour juger le matérialisme médical, il faut l'examiner en lui-même et dans ses conséquences. Sous le premier point de vue, il se réduit à une affirmation sans preuve, et sous le second rapport, on peut dire que les fruits qu'il a portés sont des plus stériles.

Dire que la vie résulte du jeu des organes et que l'organe lui-même n'est qu'une modification de la matière, sans spécifier cette modification, sans justifier l'hypothèse avancée, c'est évidemment partir d'une suppression gratuite et construire sur cette base chancelante un fragile édifice.

Eh quoi ! c'est au nom de la raison qu'on est venu jeter dans la physiologie et dans la médecine cette pensée ténébreuse : Est-ce qu'au delà de tous ces organes fonctionnant, conspirant tous vers un but unique, la conservation de l'individu, il n'est pas quelque chose qui produit, entretient et conserve l'harmonie des fonctions ? Ce quelque chose, cet inconnu, qui échappe au scalpel et à l'œil armé des instruments les plus délicats, n'est-ce pas une force réelle, tout à fait distincte des forces matérielles, puisqu'elle jouit d'un mode d'action qui lui est particulier ? Or, on définit la force une cause de mouvement. Toute cause est nécessairement antérieure à son effet, supérieure à lui et le dominant ; on ne peut donc la confondre avec le phénomène, puisqu'elle l'engendre, moins encore la faire engendrer par lui : car il faudrait chercher ailleurs la cause du phénomène lui-même. Reculer la difficulté n'est pas la résoudre. La vie n'est donc point un effet, et ce qui le prouve sans réplique, c'est la manière dont elle se développe et parcourt ses phases. Les métamorphoses continues et régulières que subissent les corps organisés ont toutes un but déterminé, indépendant des circonstances extérieures. Ces corps portent avec eux un type de changement, comme le dit Burdach (1), qui peut être modifié par elles, sans qu'elles aient puissance de le donner, puisque, jusqu'à un certain point, les corps organisés résistent à leur influence. Encore une fois, le type est antérieur, dans l'ordre de développement, à la chose qu'il veut exprimer, comme la pensée précède la parole, comme la volonté précède l'action.

 

(1) Burdach, Traité de Physiologie considérée comme science d'observation, trad. par A. J. L. Jourdan. Paris, 1838.

 

Si cette cause, cette force qu'on nomme la vie n'est pas un vain mot, c'est elle qui constitue l'être vivant, l'organisme n'en étant que l'expression visible. Et dans la succession des phénomènes physiologiques, c'est elle encore qui les incite à l'action, comme c'est elle qui reçoit avant tout les impressions produites par les choses du dehors. Et l'organe obéit aux impressions que la vie lui communique : il obéit passivement, comme l'esclave le fait à l'égard du maître, comme le fait tout patient à l'égard de l'agent.

L'observation justifie-t-elle ces données ? Il est de fait que les métamorphoses physiologiques, qu'on nomme les âges, s'accomplissent en des temps réguliers, qu'elles portent avant tout sur l'ensemble de la constitution, quoique prédominamment sur certaines de ses parties ; que dans l'enfance, ces prédominantes se dessinent sur les organes de la dentition ; dans la puberté, vers les organes génitaux ; que dans l'âge adulte le développement général de l'être s'accomplit et se perfectionne, pour ainsi parler, dans toutes ses parties ; que dans l'âge mûr et dans la vieillesse, la décadence vitale commence et s'accomplit d'abord dans l'ensemble, puis en s'attaquant de préférence aux fonctions et aux organes qui s'étaient développés les derniers. Graduellement, le vieillard revient à la condition de l'enfant. Il est certain que les choses se passent ainsi chez tous les hommes avec de faibles différences, quelles que soient les conditions de race, de climat, de tempérament, d'idiosyncrasie. Chacune de ces métamorphoses change nos idées, nos goûts, nos penchants, jusqu'à nos habitudes. Comment expliquer, par une agrégation d'atomes, de molécules, de globules, cette marche incessante et fatale qui brave les circonstances extérieures et les défie, s'il était vrai que, même sous le rapport physiologique, l'homme ne fût qu'un amas de matière jeté dans le monde matériel ? Enlever à la matière les forces qui la sollicitent, et à l'organisme la vie qui l'anime et le pénètre, c'est se condamner à ne rien comprendre à la vie physiologique elle-même, non plus qu'à la vie pathologique et à la thérapeutique.

Le matérialisme, faisant de la vie un résultat, a dû placer le point initial de toute maladie dans les organes et les appareils : je le répète, il était conséquent. La maladie doit atteindre la source des actions vitales ; et lorsqu'on veut que leur cause soit organique, il faut nécessairement que la maladie se développe conformément aux lois de la vie.

Mais je voudrais bien savoir le nom d'une maladie interne n'offrant pas à son début une série de précurseurs, de troubles généraux, qui n'attaque pas l'organisme dans son ensemble, sauf à laisser plus tard les prédominantes se dessiner. Évidemment, ni les phlegmasies, ni les fièvres essentielles, ni les fièvres éruptives, ne sont dans ce cas ; les maladies qu'on nomme diathésiques et cachectiques n'y sont pas davantage. Il en est de même des deux grandes familles appelées scrofules et affections herpétiques. Que reste-il donc ? les affections spasmodiques ? Oh ! n'arguez pas de cette exception, qui, dans l'état actuel des connaissances, est simplement le rendez-vous de toutes les inconnues de la pathologie, le gouffre où viennent se perdre des espèces d'ordre très différent.

S'il était vrai, d'ailleurs, que les maladies fussent organiques, ainsi qu'on l'a prétendu, les médicaments devraient avoir une action toute locale, puisqu'en définitive leur destination est la guérison des maladies. Les choses ne se passent pas ainsi. Il n'est pas dans la matière médicale, on le sait, une seule substance agissant exclusivement sur un organe ou sur un appareil ; mais toutes modifient l'homme dans son ensemble, déploient leur action sur tout son être, tout en agissant chacune à sa manière.

Ainsi, l'organicisme qui eut la prétention de parler à la raison et de dissiper les obscurités du vitalisme, a substitué au mystère insondable de la vie considérée comme cause, autant de mystères qu'il y a dans l'homme d'organes fonctionnants ; en y ajoutant, par surcroît, le mystère de la vie de l'ensemble, plus impénétrable cent fois dans cette hypothèse que dans le système qui lui est opposé. En pathologie, obligé, pour être conséquent, de se créer des affections organiques, il en est venu à méconnaître les symptômes généraux, à ne leur accorder aucune importance thérapeutique et à rompre toutes les concordances établies par la nature entre la maladie et le médicament. En thérapeutique, il concentre toute son action sur l'organe et sur l'appareil dont les lésions sont prédominantes, et à force de fatiguer l'organisme d'efforts mal dirigés, ou il échoue dans ses traitements, ou, si le malade guérit, c'est souvent au prix d'un abaissement irrémédiable dans sa puissance vitale.

Hahnemann s'est élevé avec force contre ce qu'il appelle cette médecine homicide. Essentiellement vitaliste, lui aussi a su être conséquent dans les déductions de son principe ; il l'a été jusqu'à la dernière rigueur.

"L'organisme matériel, a-t-il dit, supposé sans force vitale, ne peut ni sentir, ni agir, ni rien faire pour sa propre conservation. C'est à l'être immatériel seul qui l'anime dans l'état de santé et de maladie, qu'il doit le sentiment et l'accomplissement de ses fonctions vitales (1)."

 

(1) HAHNEMANN, Organon de l'art de guérir, § 10.

 

Deux faits ressortent de cette citation : pour Hahnemann, l'organisme sans force vitale est inerte. La vie lui est communiquée par une force sui generis, qu'il nomme la force vitale. Cette force est un être, et cet être est immatériel. Voilà toute sa pensée, voilà tout son système. Mieux on les comprend, plus on est maître de sa doctrine, et mieux on l'applique.

Hahnemann dit la force vitale, et non les forces vitales. Cette force est unique ; et c'est pourquoi la multiplicité de nos actions organiques se développe dans une harmonie si merveilleuse, qu'elle a frappé d'admiration les plus grands esprits et les plus beaux génies. En cela, il échappe aux erreurs de Van Helmont, qui, sorti de l'école de Paracelse, inclinait manifestement vers le matérialisme moderne et compliquait l'action de son archée de celle d'une foule de ferments qui rompaient l'unité du système. Il échappe également à l'erreur de Stahl qui fait honneur à l'âme raisonnable de tous les phénomènes qu'accomplissent les êtres vivants. La force vitale de Hahnemann préside à toutes nos fonctions et nous donne le sentiment de leur accomplissement. Elle est une, je le répète, elle est spécifique. On ne saurait donc la confondre avec la force psychologique dont relèvent des faits d'un autre ordre, les faits intellectuels et moraux.

Cette force est-elle un être ? Comme force, elle est un pouvoir. C'est d'elle que procèdent les actions vitales ; elle a donc puissance de les engendrer, de les entretenir et de veiller à la conservation de l'ensemble. Sa permanence, au milieu des métamorphoses que subit l'organisme, semble impliquer son existence essentielle ; car c'est là précisément le trait distinctif entre l'être et le phénomène. Le phénomène est passager, variable, toujours différent. L'être est permanent, toujours semblable à lui-même, et ne cesse d'agir un seul instant, sans cesser d'exister. La force vitale est permanente jusqu'au moment où la mort nous frappe ; elle ne varie pas dans les caractères qui lui sont propres.

La force vitale est immatérielle : c'est la condition de toutes les forces. L'attraction, l'affinité sont dans le même cas. La vie se manifeste ; mais elle ne se touche, ni ne se voit, ni ne se flaire, ni ne se goûte. Quand donc voudra-t-on croire que rien ne se produit au dehors sans une cause qui le produise, et que cette cause est mieux qu'un mot, mais un fait ? Quand donc sentira-t-on que la réalité n'a pas pour limites les bornes étroites du visible et du tangible ?

 

IV. Voici donc la pensée fondamentale de Hahnemann, la pierre angulaire du système. Ceux qui voudront comprendre ses écrits, se rendre maîtres de sa doctrine et l'appliquer heureusement, devront réfléchir sur elle. Et selon qu'ils la comprendront mieux et l'accepteront plus franchement, l'homœopathie attendra davantage de leurs succès et de leurs efforts, pour les développements qui lui restent à acquérir. Ceux qui voudront sérieusement la combattre et en finir avec elle, devront l'attaquer sur ce terrain : autrement, leurs critiques sont impuissantes et passent à côté de la question en litige.

Pour ces derniers, ils feront bien de peser leurs objections avant de les produire, et de réfléchir à la faiblesse des arguments dont ils ont prétendu appuyer l'organicisme, à la faiblesse de leurs connaissances en physiologie. Qu'ils restent bien convaincus que nous ne sommes plus au temps où les phénomènes de la vie s'expliquaient par l'existence de telle ou telle partie, la circulation du sang par la présence du cœur, les sécrétions par celle des glandes, la génération par celle des organes reproducteurs, la digestion par la présence des organes digestifs. Ils devront donc suivre Hahnemann dans toutes les déductions légitimes de sa pensée première, et le poursuivre jusqu'en ses derniers retranchements.

Pour cela faire, qu'ils continuent attentivement la lecture de l'Organon, afin de bien saisir l'économie du système. Que s'ils commencent par l'étude des questions pathologiques, trois pensées les frapperont, sans aucun doute :

1° La manière dont Hahnemann conçut l'étiologie ;

2° ses vues sur la symptomatologie ;

3° les conclusions diagnostiques qu'il tire de ces deux éléments.

Quelle que soit la cause qui engendre une maladie, elle n'agit point par son substratum matériel, mais par sa virtualité, par la force dont elle est douée. Le genre de modifications que les choses du dehors impriment à l'être vivant, dérive de la puissance qu'il recèle et qui fait son individualité. Ce qu'on nomme le chaud et le froid, le sec et l'humide, ne consiste pas seulement dans l'élévation ou l'abaissement de la température, non plus que dans les qualités de sécheresse ou d'humidité. Ce sont là des effets de certaines forces physiques ; et ce sont ces forces qui impressionnent le dynamisme vital d'une façon harmonieuse ou désharmonieuse. Les qualités matérielles ne sont ici que les enveloppes et les conducteurs de ces puissances. Ainsi, un galeux touche un autre galeux, ce n'est pas le pus contenu dans les pustules qui l'infecte, mais le miasme que ce pus recèle ou le virus déposé par l'acarus. Un enfant sain est atteint de scarlatine ; selon Hahnemann, il en a puisé le germe dans le miasme scarlatineux contenu dans l'atmosphère à certaines époques de l'année et dans certaines conditions, dont les unes sont assez bien connues et dont les autres sont ignorées. Ainsi des autres maladies.

Toute l'étiologie de Hahnemann repose donc sur la théorie du dynamisme vital. Elle en est la conséquence rigoureuse. Il faut l'accepter du moment où on aura consenti les prémisses. Concevrait-on, en effet, l'existence d'un principe vital sur lequel reposent les conditions d'engendrement, de développement et de conservation d'un organisme, qui ne ressentirait pas tout d'abord l'action des causes morbides ? Et comment cet être immatériel pourrait-il être modifié autrement que par un autre être de même ordre que lui ?

Tel est donc le mode d'action des causes. Quelles sont-elles ? Leur énumération est le point de départ de la division nosologique indiquée par Hahnemann. L'homme, dit-il, est soumis à des influences atmosphériques et telluriques : il est soumis à l'action des miasmes. De ces derniers, les uns sont des miasmes aigus, les autres sont des miasmes chroniques. Leur signe différentiel et caractéristique est que les premiers parcourent dans l'organisme certaines périodes après lesquelles ils s'éteignent et cessent de faire ressentir leur influence ; tandis que les seconds, étant abandonnés à eux-mêmes, ont une marche incessamment envahissante ; qu'ils n'abandonnent l'organisation qu'après l'avoir complément détruite, et que, dans leurs métamorphoses, ils se transmettent à travers les générations, acquérant toujours une intensité nouvelle : ce sont les miasmes chroniques. De là, résultent trois ordres de maladies : les maladies aiguës, provenant des influences atmosphériques ou telluriques, sont appelées maladies sporadiques ; les autres, résultant de la présence d'un miasme aigu, sont appelées maladies épidémiques. Les maladies, chroniques surgissent de trois sources différentes que Hahnemann a parfaitement dénommées par les mots de psore, syphilis et sycose.

En vue de justifier le cadre nosologique dont je viens de retracer les linéaments, Hahnemann a fait appel à son expérience et à la tradition. Il reste encore beaucoup à éclaircir, beaucoup à justifier à cet égard ; mais rien ne peut être contredit. On peut désirer beaucoup ; nier est impossible.

La symptomatologie de Hahnemann repose sur deux principes :

1° Toute maladie est individuelle ou spécifique, ce qui est pour lui une seule et même chose ;

2° une maladie se traduit, s'exprime par l'universalité des symptômes.

L'individualisation absolue des maladies joue un grand rôle dans la doctrine homœopathique. Sans vouloir accorder à ce principe une valeur qu'il serait difficile de justifier en théorie, il faut reconnaître qu'en fait, il est, aujourd'hui, le meilleur guide dans les études pathologiques. Le langage médical est d'une telle imperfection, qu'il convient à tout médecin qui veut rentrer dans la vérité et dans la sphère de l'observation, de briser, avant tout, les dénominations admises, et de ne plus croire à la valeur des expressions phlegmasies, névroses, goutte, rhumatisme, etc. C'est là tout ce que Hahnemann a voulu dire. Mais il n'a pas prétendu renoncer à grouper entre elles les espèces morbides, à les ranger selon leurs affinités et leurs différences ; et la preuve, c'est que lui-même a tracé l'esquisse d'une nosologie nouvelle.

Broussais a dit avec énergie que les symptômes étaient le cri des organes souffrants. Dans un langage moins métaphorique, mais plus exact, Hahnemann les a considérés comme l'expression des modifications subies par la force vitale. Qu'en résulte-t-il ? C'est que le médecin doit tenir compte de tous, du plus minime comme du plus important ; car, la force vitale ne saurait avoir de symptômes inutiles, et tous, à des degrés différents, sont indicateurs du médicament à employer. Tenir compte de l'universalité des symptômes n'est donc point, dans la pensée de Hahnemann, une précaution de naturaliste qui enregistre tous les phénomènes dans l'unique but de compléter un tableau ou une description ; c'est la pensée du praticien, qui va chercher dans chaque symptôme et dans tous leur signification pratique. Que de lumières ne doivent pas rejaillir sur la pathologie et sur la thérapeutique de cette manière d'envisager les maladies !

Je l'ai dit : les symptômes n'ont pas tous une égale importance. Il faut les coordonner entre eux. C'est l'œuvre du diagnostic. Sur cette partie de la doctrine Hahnemannienne, on trouve beaucoup à recueillir dans les considérations dont Hahnemann fait précéder la description des propriétés de chaque médicament. Ce n'est donc pas à l'Organon, mais à la Matière médicale pure qu'il faut aller demander les opinions du maître sous ce rapport.

 

V. Les maladies une fois connues dans leurs causes, dans leur espèce et dans leurs symptômes, tout médecin doit faire un travail correspondant sur la Matière médicale. Qui révélera au médecin les propriétés réelles, positives, des agents de guérison ? Hahnemann répond : l'expérimentation pure.

Il est dans les vues de la nature que tout médicament développe sur l'homme sain une maladie artificielle de même ordre que celle qu'il a puissance de guérir. C'est un fait on ne dispute pas avec les faits. Que les ennemis de l'homœopathie expérimentent sur eux-mêmes, et ils seront convaincus.

Mais l'expérimentation pure suffit-elle à tout ? Est-il permis, est-il légitime de la pousser jusqu'au point où la vie du sujet pourrait être compromise ? C'est la seule question qu'en ce moment je veuille examiner. Je ne puis, en effet, mettre en doute la valeur de l'expérimentation pure, ce serait s'occuper de ce que tout le monde accorde, prouver ce qui n'a pas besoin de l'être, justifier une pensée qui porte avec elle sa justification. Que l'expérimentation pure doive être utilisée en matière médicale, personne ne le conteste non plus. Qu'elle doive être la base principale, sinon exclusive, de la matière médicale, ainsi que le voulait Hahnemann, voilà le point controversé ; et, cependant, c'est un des principes essentiels et fondamentaux de la doctrine homœopathique.

S'il est vrai, comme je le dirai bientôt, que toutes les maladies qui ne sont pas du domaine exclusif de la chirurgie doivent être traitées et guéries par voie d'appropriation ou de similitude, l'expérimentation pure est la conséquence obligée de cette loi. Traiter les maladies par les semblables, ne peut vouloir dire autre chose que mettre en rapport deux termes homogènes, la maladie et le médicament : la maladie, qui s'exprime par les symptômes qu'elle développe, le médicament, qui dénote ses propriétés par les symptômes qu'il fait naître dans l'organisme sain. Autrement, il n'y aurait plus de similitude possible, puisque vous établiriez le rapport indiqué entre deux termes dont un seul serait connu.

Mais, dira-t-on, comment pousser cette expérimentation assez loin pour développer sur un sujet sain des affections de la nature des tubercules, des cancers, etc. ? Qui serait assez téméraire pour aller jusque-là ? et, si les homœopathes reculent devant une semblable nécessité, comment osent-ils affirmer que, par l'expérimentation pure, la matière médicale est assise sur un fondement inébranlable ?

Hahnemann l'a dit cependant, et Hahnemann a eu raison de tenir ce langage.

Le cancer, les tubercules constituent des altérations organiques, symptômes avancés du développement d'une diathèse, sans être la diathèse elle-même. Or, toute altération d'organe n'est point la maladie véritable, mais seulement l'expression d'une de ses périodes. Cela est si vrai, qu'on peut prévoir et on prévoit tous les jours, que tel sujet deviendra tuberculeux, que tel autre sera affecté de cancer. Et ces prévisions, parfois probables, parfois d'une probabilité qui approche de la certitude, se fondent sur un ensemble de caractères dont les uns sont empruntés à l'état général de la constitution, les autres à certains états morbides antérieurs au moment où les tubercules et les tumeurs cancéreuses apparaissent, à certaines conditions d'hérédité, malheureusement trop réelles et trop irrémissibles dans leurs conséquences. Dans ces conditions, interrogez l'un après l'autre tous les organes et tous les appareils, vous n'y trouverez aucune trace, si faible qu'on la suppose, de tubercules ou de cancers. Et, cependant, vous avez pu les prévoir et les prédire avec raison ! Il est donc des états dynamiques généraux que tout le monde sait devoir entraîner à certaines altérations organiques déterminées. Ces états morbides, préliminaires obligés des redoutables affections que j'ai prises pour exemple, l'expérimentation pure peut les donner et les donne en effet. C'est dans ce sens, et dans ce sens seulement, qu'on peut dire de l'expérimentation pure qu'elle suffit à tout et qu'elle est la base inébranlable de la matière médicale. Hahnemann l'a compris ainsi. Il n'a point rejeté absolument ce qu'il nomme le principe à juvantibus et lœdentibus, comme quelques uns l'ont semblé croire ; seulement, il en fait un principe subordonné. Et, en effet, en regard des données fournies par l'expérimentation pure, celles que procure l'observation clinique ne sont plus que des indications empiriques, précieuses sans aucun doute, mais inférieures aux indications vraiment rationnelles de l'observation physiologique.

Il n'est donc pas nécessaire de pousser cette dernière jusqu'à ses limites, jusqu'au point de témérité qui serait un crime ; et les homœopathes ne sont pas placés entre l'alternative de reculer devant leurs propres principes ou d'établir leur doctrine sur la plus cruelle des extrémités.

Les partisans de la médecine organique, qui ne voient que des organes malades, et, dans l'histoire d'une maladie, ne s'occupent que du moment actuel et des altérations qu'ils ont sous les yeux, ne comprendront pas ce qui précède. Mais celui qui s'élèvera jusqu'à la notion du dynamisme vital et saura enchaîner tous les moments, toutes les périodes, toutes les métamorphoses d'un état morbide, comprendra la haute pensée de Hahnemann : il en mesurera la portée théorique et pratique. Nos habitudes d'éducation médicale sont trop éloignées de cette manière de comprendre les choses pour qu'il ne fût pas utile de s'arrêter un instant sur ce point de doctrine. Que d'hommes ont abordé l'homœopathie, ont voulu l'appliquer en conservant leurs habitudes d'organicisme ! Que d'insuccès dans l'application de la nouvelle doctrine n'ont pas d'autre cause ! Pour être bien maître de l'homœopathie, la première, la plus essentielle des transformations que l'homœopathie doive faire subir à ses idées, consiste à se dépouiller de l'organicisme pour s'élever au dynamisme.

 

VI. Enfin, la thérapeutique homœopathique a pour principe cardinal la grande loi similia similibus curantur. Cette loi se justifie par deux points : théoriquement et pratiquement. Sous le rapport pratique, la tradition et l'expérience fourniront ample moisson de faits, et de faits incontestables. Qu'on lise dans l'Organon les nombreux exemples de guérisons produites, à leur insu, par nos devanciers et par les contemporains. Certes, Hahnemann est loin d'avoir épuisé cette mine inépuisable. Cependant, il en a dit assez pour mettre son principe en évidence. Sous le rapport théorique, la loi des semblables se justifie par l'ancienne théorie des réactions. II est de fait que tout être vivant réagit contre l'action primitive des modificateurs externes. On explique ainsi la faiblesse qui succède à l'excitation que produisent le vin et les liqueurs alcooliques ; l'engourdissement qu'éprouvent les preneurs de café lorsque l'effet primitif de cette liqueur s'est dissipé ; la grande excitabilité qui succède à l'engourdissement produit par l'opium ; les constipations opiniâtres produites par l'abus des purgatifs. Ce sont là autant de faits avoués par toutes les écoles, et voici leur conséquence.

Si dans le traitement des maladies vous employez des médicaments dont les propriétés soient en opposition directe avec les symptômes de la maladie, lorsque la réaction surviendra, au soulagement momentané produit par l'effet primitif succédera nécessairement une aggravation de la maladie elle-même. Si, au contraire, vous employez des médicaments doués de propriétés analogues aux symptômes morbides, la réaction survenant en amènera nécessairement, aussi, ou la guérison ou une amélioration positive et durable. Ce raisonnement est d'une telle évidence qu'il ne comporte aucune objection. Aussi vivons-nous dans l'intime confiance que les générations et les siècles se succéderont en répétant après Hahnemann ce principe d'éternelle vérité : similia similibus curantur !

 

(Note de l'éditeur : Hahnemann n'a jamais écrit curantur à l'indicatif, mais bien curentur au subjonctif)

 

 

§ III. - Ouvrages de Hahnemann.

 

I. Dissertatio inauguralis medica : Conspectus affectuum spasmodicorum ætiologicus et therapeuticus. Erlangen, 1779, in-4.

II. Ueber die Arsenikvergiftung, ihre Hüelfe und gerichtliche Ausmittelung (sur l'Empoisonnement par l'arsenic, les moyens d'y porter remède et ceux de le constater légalement). Leipzick, 1786, in-8.

III. Abhandlung, ueber die Vorurtheile gegen die Steinkohlenfeuerung, die Verbesserungarlen dieses Brennstoffes und seiner Anwendung zu Backofenheizungen (Traité sur les préjugés contre le chauffage par le charbon de terre, et les moyens tant d'améliorer ce combustible que de le faire servir au chauffage des fours). Dresde, 1787, in-8.

IV. Untterricht fuer Wundaerzte ueber die venerische Krankheiten, nebs einem neuen Quecksilberpræparate (Instruction pour les chirurgiens sur les maladies vénériennes, avec l'indicacation d'une nouvelle préparation mercurielle). Leipzick, 1789, in-8. - Traduit dans Études de médecine homœopathique, 1re série, Paris, 1855, page 1 à 256.

V. Freund der Gesundheit (l'Ami de la santé). 1er cahier, Francfort, 1792 ; 2e cahier, Leipzick, 1796, in-8.

VI. Apothekerlexicon (Dictionnaire de pharmacie). Leipzick, 1re partie, 1793 ; 2e partie, 1795, in-8. -Ne va que jusqu'au K.

VII. Bereitung des Casseller Gelbes (Préparation du jaune de Cassel). Erford, 1793, in-4.

VIII. Handbuch fuer Muetter (Manuel pour les mères). Leipzick, 1796, in-8.

IX. Heilung und Verhuetung des Scharlachfiebers. Gotha, 1831, in-8. -Traduit dans Études de médecine homœopathique, t. I, page 598.

X. Der Kaffee in seinen Wirkungen (le Café et ses effets). Leipzick, 1803, in-8. -Traduit dans Études de médecine homœopathique, 1re série, page 606.

XI. Æsculap auf der Wagschaale (Esculape dans la balance). Leipzick, 4805, in-8. -Traduit dans Études de médecine homœopathique, 1re série, page 363.

XII. Heilkunde der Erfahrung (la Médecine de l'expérience). Berlin, 1805, in-8. -Traduit dans Études de médecine homœopathique, 1re série, page 285.

XIII. Fragmenta de viribus medicamentorum positivis, sive in sano corpore humano observatis. Leipzick, 1805, 2 volumes in-8.

XIV. Organon der rationnellen Heilkunst (Organon de la médecine rationnelle). 1re édition, Dresde, 1810, in-8 ; -2e édition, sous le titre Organon de la médecine, 1819, in-8 ; -3e édition, 1824, in-8 ; -4e édition, 1829, in-8 ; 5e édition, 1833, in-8. -Traduit en français par A. J. L. Jourdan, 1re édition, Paris, 1832, in-8 ; -2e édition, Paris, 1834, in-8 ; -3e édition, Paris, 1845, in-8 ; -4e édition avec des Commentaires par le docteur Léon Simon, Paris, 1856, in-8. -5e édition, Paris, 1872.

XV. Dissertatio historico-medica de helleborismo veterum. Leipzick, 1814. -Traduit dans Études de médecine homœopathique, 2e série, Paris, 1855, page 155 à 228.

XVI. Reine Arzneimittelehre, 1re édition, Dresde, 1811-1812, 6 vol. in-8 ; -2e édition, Dresde, 1822-1827, 6 vol. in-8. -Tomes : I, 3e édition, Dresde, 1830, in-8. de 504 pages ; II, 3e édition, in-8. de 164 pages ; III, 3e édition, 1825, in-8 de 308 pages ; IV, 2e édition, 1825, in-8 de 356 pages ; V, 2e édition, 1826, in-8 de 346 pages ; VI, 2e édition, 1827, in-8 de 333 pages. -Traduit en français sur la dernière édition, sous le titre de Traité de matière médicale pure, ou l'action pure des médicaments homœopathiques, par le docteur A. J. L. Jourdan, Paris, 1834, 3 vol. in-8 : tomes I, de 696 pages ; II, de 570 pages ; III, de 780 pages. -L'édition française a l'avantage d'être d'un usage plus commode, en ce qu'elle est classée dans un ordre alphabétique général pour tout l'ouvrage, tandis que l'édition allemande a l'inconvénient d'être divisée par ordre alphabétique pour chacun des six volumes.

XVII. Die chronischen Krankheiten, ihre eigenthuemliche Natur und homœopathische Heilung. 1re édition, Dresde, 1828-1830, 4 vol. in-8 ; -2e édition, Dresde et Dusseldorf, 1835-1839, 5 vol. in-8. -Traduit en français, sous le titre de Doctrine et traitement homœopathique des maladies chroniques, par le docteur A. J. L. Jourdan, Paris, 1832, 2 vol. in-8. -Nouvelle traduction sur la dernière édition allemande, Paris, 1846, 3 vol. in-8. -Tome I, de 636 pages. -Tome II, de 590 pages. -Tome III, de 648 pages.

XVIII. -Dans divers journaux.

a. Ueber die Schwierikeiten die Minerallaugensalzbereitung durch Potasche und Kochsalz (Sur les difficultés de préparer l'alcali minéral par la potasse et le sel marin). Annales de Crell, 1778, cah. 2.

b. Ueber den Einflus einiger Luftarten auf die Gæhrung des Weins (De l'influence que quelques gaz exercent sur la fermentation du vin). Ibid., 1788, cah. 10.

c. Ueber die Weinprobe auf Eisen und Blei (Sur les moyens de reconnaître le fer et le plomb dans le vin). Ibid., 1788, cah. 4.

d. Ueber dïe Galle und Gallensteine (Sur la bile et les calculs biliaires). Ibid., 1788, cah. 10.

e. Ueber ein ungemein kraeftiges die Fæulniss hemmendes Mittel (Sur un moyen très puissant d'arrêter la putréfaction). Ibid., 1788, cah. 12. -Traduit en français par Cruet dans le Journal de médecine, Paris, 1789, t. LXXXI.

f. Missglueckte Versuche bei einigen angegebenen neuen Entdeckungen (Essais malheureux de quelques prétendues découvertes modernes). Ibid., 1789, cah. 3.

g. Brief ueber den Schwerspath (Lettre sur le spath pesant). Ibid., 1789.

h. Entdeckung eines neuen Bestandtheils im Reissblei (Découverte d'un nouveau principe constituant dans la plombagine). Ibid., 1789.

i. Etwas ueber das Principium adstringens der Pflanzen (Un mot sur le principe astringent des végétaux). Ibid., 1789.

j. Genaue Bereitungsart des auflœslichen Quecksilbers (Mode exact de préparation du mercure soluble), dans le Magasin de Baldinger, 1789.

k. Vollstaendige Bereitungsart das auflœslichen Quecksilbers (Exposé complet de la manière de préparer le mercure soluble), dans les Annales de Crell, 1790.

l. Unauflœslichkeit einiger Metalle und ihrer Kalke im ætzenden Salmiakgeiste (Insolubilité de quelques métaux et de leurs oxydes dans l'ammoniaque caustique). Ibid., 1791.

n. Mittel dem Speichelfluss und den verwuestenden Virkungen des Quecksilbers zu entgehen (Moyens de prévenir la salivation et les effets désastreux du mercure), dans la Bibliothèque médicale de Blumenbach, 1791.

o. Beitræge zur Weinpruefungslehre (Addition aux moyens d'explorer la pureté du vin), dans les Archives de Scherf, 1791.

p. Ueber Glaubensalzbereitung (Sur la préparation du sel de Glauber), dans les Annales de Crell, 1792.

q. Etwas ueber die Wuertenbergische und Hahnemannische Weinprobe (Quelques mots sur les moyens employés à Wurtemberg et indiqués par Hahnemann pour essayer le vin), dans Intelligenzblatt der allgemeinen Literaturzeitung, 1793.

r. Ueber Hahnemann's Weinprobe und den neuen Liquor probatorius (Sur la méthode de Hahnemann pour essayer le vin et sur la nouvelle liqueur probatoire), dans le Journal de Trommsdorf, 1794.

En outre, beaucoup de petits articles dans divers écrits périodiques, dont la plupart ont été imprimés dans les Kleine medicinische Scriften (opuscules) de S. Hahnemann, recueillis par Ernest Stapf. Dresde et Leipzick, 1829, 2 vol. in-8°. -Tous ces petits écrits et d'autres, non réunis par Stapf, ont été publiés en français sous le titre de : Études de médecine homœopathique. Paris, 1855, 2 vol. in-8°.

 

XIX. Il a en outre traduit de l'anglais en allemand :

Les Essais et Observations physiologiques de J. Stodmann. Leipzick, 1777, in-8°.

L'Essai sur l'hydrophobie de Nugent. Leipzick, 1777, in-8°.

L'Essai sur les eaux minérales de G. Falconer. Leipzick, 1777, in-8°.

La Médecine pratique moderne de Ball. Leipzick, 1777, in-8°.

L'Histoire d'Abailard et d'Héloïse de Barington. Leipzick, 1783, in-8°.

Les Recherches sur la phtisie pulmonaire de M. Ryan. Leipzick, 1790, in-8°.

L'Avis aux femmes de J. Grigg. Leipzick, 1791.

Les Annales d'agriculture d'Arthur Young. Leipzick, 1790-1794, in-8°.

La Matière médicale de Cullen. Leipzick, 1790.

Le Traité de chimie médicale et pharmaceutique de D. Monro. Leipzick, 1791.

Les Observations chimiques sur le sucre de E. Rinbgy. Dresde, 1791.

 

XX. Il a traduit de l'italien en allemand.

L'Art de faire le vin, par A. Fabbroni. Leipzick, 1790.

 

XXI. Il a traduit du français en allemand.

L'Art de fabriquer les produits chimiques de Demachy. Leipzick, 1784.

L'Art du distillateur liquoriste de Demachy et Dubuisson. Leipzick, 1785.

L'Art du vinaigrier de Demachy. Leipzick, 1787.

La Falsification des médicaments dévoilée par J.-B. Van den Sande. Dresde, 1787.

L'Essai sur l'air pur et sur les différentes espèces d'air de Delamétherie. Leipzick, 1790-1791.

 

Dr LÉON SIMON.

Paris, 25 décembre 1855.


 

 

PRÉFACE DE L'AUTEUR.

 

L'ancienne médecine, ou l'allopathie, pour dire quelque chose d'elle en général, suppose, dans le traitement des maladies, tantôt une surabondance de sang (pléthore) qui n'a jamais lieu, tantôt des principes et des âcretés morbifiques. En conséquence, elle enlève le sang nécessaire à la vie, et cherche soit à balayer la prétendue matière morbifique, soit à l'attirer ailleurs, au moyen des vomitifs, des purgatifs, des sudorifiques, des sialagogues, des diurétiques, des vésicatoires, des cautères, des exutoires de toute espèce, etc. Elle s'imagine, par là, diminuer la maladie et la détruire matériellement. Mais elle ne fait qu'accroître les souffrances du malade, et prive par ce moyen et par l'emploi d'agents douloureux, l'organisme des forces et des sucs nourriciers nécessaires à la guérison. Elle attaque le corps par des doses considérables, longtemps continuées et fréquemment renouvelées, de médicaments héroïques, dont les effets prolongés et assez souvent redoutables lui sont inconnus. Elle semble même prendre à tâche d'en rendre l'action méconnaissable, en accumulant plusieurs substances inconnues dans une seule formule. Enfin, par un long usage de ces médicaments, elle ajoute à la maladie déjà existante de nouvelles maladies médicinales, qu'il est parfois impossible de guérir. Elle ne manque jamais non plus, pour se maintenir en crédit auprès des malades (1), d'employer, quand elle le peut, des moyens qui, par la loi d'opposition (contraria contrariis) suppriment et pallient pendant quelque temps les symptômes, mais laissent derrière eux une plus forte disposition à les reproduire, c'est-à-dire exaspèrent la maladie elle-même. Elle regarde à tort les maux qui occupent les parties extérieures du corps comme étant purement locaux, isolés, indépendants, et croit les avoir guéris quand elle les a fait disparaître par des topiques, qui obligent le mal interne de se jeter sur une partie plus noble et plus importante. Lorsqu'elle ne sait plus que faire contre la maladie qui refuse de céder, ou qui va toujours en s'aggravant, elle entreprend, du moins en aveugle, de la modifier par les altérants, notamment avec le calomélas, le sublimé corrosif et autres préparations mercurielles à hautes doses, lesquelles minent l'existence.

 

(1) Le même motif lui fait chercher avant tout un nom déterminé, grec surtout, pour désigner l'affection, afin de faire croire au malade qu'on la connaît déjà depuis longtemps et qu'on n'en est que mieux en état de la guérir.

 

Rendre au moins incurables, sinon même mortelles, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des maladies, celles qui affectent la forme chronique, soit en débilitant et tourmentant sans cesse le faible malade accablé déjà de ses propres maux, soit en lui attirant de nouvelles et redoutables affections médicinales, tel paraît être le but des funestes efforts de l'ancienne médecine, l'allopathie, but auquel on parvient aisément lorsqu'une fois on s'est mis au courant des méthodes accréditées, et rendu sourd à la voix de la conscience.

Les arguments ne manquent point à l'allopathiste pour défendre tout ce qu'il fait de mal ; mais il ne s'étaye jamais que des préjugés de ses maîtres ou de l'autorité de ses livres. Il y trouve de quoi justifier les actions les plus opposées et les plus contraires au bon sens, quelque hautement qu'elles soient condamnées par le résultat. Ce n'est que lorsqu'une longue pratique l'ayant convaincu des tristes effets de son art prétendu, il se borne à d'insignifiantes boissons, c'est-à-dire à ne rien faire, dans les cas même les plus graves, que les malades commencent à empirer et mourir moins souvent entre ses mains.

Cet art funeste, qui, depuis une longue suite de siècles, est en possession de statuer arbitrairement sur la vie et la mort des malades, qui fait périr dix fois plus d'hommes que les guerres les plus meurtrières, et qui en rend des millions d'autres infiniment plus souffrants qu'ils ne l'étaient dans l'origine, je l'examinerai tout à l'heure avec quelques détails, avant d'exposer les principes de la nouvelle médecine, qui est la seule vraie.

Il en est autrement de l'homœopathie. Elle démontre sans peine à tous ceux qui raisonnent que les maladies ne dépendent d'aucune âcreté, d'aucun principe morbifique matériel, mais qu'elles consistent uniquement en un désaccord dynamique de la force qui anime virtuellement le corps de l'homme. Elle sait que la guérison ne peut avoir lieu qu'au moyen de la réaction de la force vitale contre un médicament approprié, et qu'elle s'opère d'autant plus sûrement et promptement que cette force vitale conserve encore davantage d'énergie chez le malade. Aussi évite-t-elle tout ce qui pourrait débiliter le moins du monde (1) ; se garde-t-elle, autant que possible, d'exciter la moindre douleur, parce que la douleur épuise les forces ; n'emploie-t-elle que des médicaments dont elle connaît bien les effets, c'est-à-dire la manière de modifier dynamiquement l'état de l'homme ; cherche-t-elle parmi eux celui dont la faculté modifiante (la maladie médicinale) est capable de faire cesser la maladie par son analogie avec elle (SIMILIA SIMILIBUS), et donne-t-elle celui-là seul, à doses rares et faibles, qui, sans causer de douleur ni débiliter, excitent néanmoins une réaction suffisante. II résulte de là qu'elle éteint la maladie naturelle sans affaiblir, tourmenter ou torturer le malade ; et que les forces reviennent d'elles-mêmes à mesure que l'amélioration se dessine. Cette œuvre, qui aboutit à rétablir la santé des malades en peu de temps, sans inconvénients et d'une manière complète, semble facile, mais elle est pénible et exige beaucoup de méditations.

 

(1) L'homœopathie ne verse pas une seule goutte de sang ; elle ne purge pas, et ne fait jamais ni vomir, ni suer ; elle ne répercute aucun mal externe par des topiques et ne prescrit ni bains chauds, ni lavements médicamenteux ; elle n'applique ni vésicatoires, ni sinapismes, ni sétons ou cautères ; jamais elle n'excite la salivation ; jamais elle ne brille les chairs jusqu'à l'os avec le moxa ou le fer rouge, etc. Le médecin homœopathiste donne seulement un médicament dont les propriétés lui sont connues, et qu'il a souvent préparé lui-même. II le donne seul et sans aucun mélange. Jamais il ne calme les douleurs avec l'opium, etc.

 

L'homœopathie s'offre donc à nous comme une médecine très simple, toujours la même dans ses principes et dans ses procédés, laquelle semble, quand elle est bien comprise, faire un tout complet comme la doctrine d'où elle découle. La clarté de ses principes et la précision de ses moyens sont telles que l'esprit les saisit aisément ; et comme l'homœopathie offre seule des agents curatifs, il n'est pas permis à ses adeptes de revenir aux pratiques routinières de l'ancienne école, dont les principes sont aussi différents des nôtres que le jour l'est de la nuit, sans renoncer par cela même au titre d'homœopathes (1).

 

(1) Je me reproche d'avoir autrefois emprunté les allures de l'allopathie en conseillant d'appliquer sur le dos, dans les maladies psoriques, un emplâtre de poix, qui provoque des démangeaisons, et de recourir à de très petites commotions électriques dans les paralysies. Comme ces moyens sont rarement utiles, et que l'homœopathie s'est assez perfectionnée pour n'en plus avoir besoin, je retire le conseil que j'avais donné d'y recourir, et dans lequel on a trouvé un prétexte pour chercher à combiner ensemble l'homœopathie et l'allopathie.

 

Lorsque des homœopathes, se laissant entraîner à de semblables erreurs, essayent de mêler les pratiques fautives de l'allopathie à leurs prétendus traitements homœopathiques, ils montrent par là qu'ils n'ont pas une connaissance complète de notre doctrine. Ils font preuve en même temps de paresse, d'un mépris impardonnable des souffrances des hommes, d'une présomption ridicule et d'une négligence inexplicable qui les empêchent de rechercher le meilleur spécifique homœopathique pour chaque cas de maladie. Ils agissent souvent ainsi par cupidité et par d'autres motifs moins nobles encore. Et pour quel résultat ? Pour se trouver impuissants devant les maladies chroniques graves que l'homœopathie peut cependant guérir, quand on l'applique seule et avec soin ; ou pour vouer à la mort un grand nombre de leurs malades. Il est vrai que ces praticiens offrent une consolation aux parents, en leur disant qu'ils ont tout fait pour ravir le malade à la mort ; tout, même les pernicieuses pratiques de l'allopathie !

 

SAMUEL HAHNEMANN.

Cœthen, le 28 mars 1833.


 

EXPOSITION DE LA DOCTRINE MÉDICALE HOMŒOPATHIQUE

ou

ORGANON DE L'ART DE GUÉRIR,

 

INTRODUCTION.

 

§ 1. COUP D'ŒIL SUR LES MÉTHODES ALLOPATHIQUE ET PALLIATIVE DES ÉCOLES QUI ONT DOMINÉ JUSQU'A CE JOUR EN MÉDECINE.

DEPUIS que les hommes existent sur la terre, ils ont été, individuellement ou en masse, exposés à l'influence de causes morbifiques, physiques ou morales. Tant qu'ils sont demeurés dans l'état de pure nature, des remèdes en petit nombre leur ont suffi, parce que la simplicité de leur genre de vie ne les rendait accessibles qu'à peu de maladies. Mais les causes d'altération de la santé et le besoin de secours ont crû proportionnellement aux progrès de la civilisation. Dès lors, c'est-à-dire depuis les temps qui ont suivi de près Hippocrate, ou depuis deux mille cinq cents ans, il y eut des hommes qui s'adonnèrent au traitement des maladies, chaque jour de plus en plus multipliées, et que la vanité conduisit à chercher dans leur imagination des moyens de les soulager. Tant de têtes diverses firent éclore une infinité de doctrines sur la nature des maladies et de leurs remèdes, qu'on décora du nom de systèmes, et qui étaient toutes en contradiction les unes avec les autres comme avec elles-mêmes. Chacune de ces théories subtiles étonnait d'abord le monde par sa profondeur inintelligible, et attirait à son auteur une foule d'enthousiastes prosélytes, dont aucun ne pouvait cependant rien tirer d'elle qui lui fût utile dans la pratique, jusqu'à ce qu'un nouveau système, souvent tout à fait opposé au précédent, fît oublier celui-ci, et à son tour s'emparât pendant quelque temps de la renommée. Mais nul de ces systèmes ne s'accordait avec la nature et avec l'expérience. Tous étaient des tissus de subtilités, conduisant à des conséquences illusoires, qui ne pouvaient servir à rien au lit du malade, et qui n'étaient propres qu'à alimenter de vaines disputes.

A côté de ces théories, et sans nulle dépendance d'elles, se forma une méthode qui consiste à diriger des mélanges de médicaments inconnus contre des formes de maladies arbitrairement admises, le tout d'après des vues matérielles en contradiction avec la nature et l'expérience, et par conséquent sans résultat avantageux. C'est là l'ancienne médecine, qu'on appelle allopathie.

Sans méconnaître les services qu'un grand nombre de médecins ont rendus aux sciences accessoires de l'art de guérir, à la physique, à la chimie, à l'histoire naturelle, dans ses différentes branches, et à celle de l'homme en particulier, à l'anthropologie, à la physiologie, à l'anatomie, etc., je ne m'occupe ici que de la partie pratique de la médecine, pour montrer combien est imparfaite la manière dont les maladies ont été traitées jusqu'à ce jour.

Mes vues s'élèvent bien au-dessus de cette routine mécanique qui se joue de la vie si précieuse des hommes, en prenant pour guide des recueils de recettes, dont le nombre chaque jour croissant prouve à quel point est malheureusement encore répandu l'usage qu'on en fait. Je laisse ce scandale à la lie du peuple médical, et je m'occupe seulement de la médecine régnante, qui s'imagine que son ancienneté lui donne réellement le caractère d'une science.

Cette vieille médecine se vante d'être la seule qui mérite le titre de rationnelle, parce qu'elle est la seule, dit-elle, qui s'attache à rechercher et à écarter la cause des maladies, la seule aussi qui suive les traces de la nature dans le traitement des maladies.

Tolle causam ! s'écrie-t-elle sans cesse ; mais elle s'en tient à cette vaine clameur. Elle se figure pouvoir trouver la cause de la maladie, mais ne la trouve point en réalité parce qu'on ne peut ni la connaître, ni par conséquent la rencontrer. En effet, la plupart, l'immense majorité même des maladies étant d'origine et de nature dynamiques, leur cause ne saurait tomber sous les sens. On était donc réduit à en imaginer une. En comparant, d'un côté, l'état normal des parties internes du corps humain après la mort (anatomie) avec les altérations visibles que ces parties présentent chez les sujets morts de maladies (anatomie pathologique), de l'autre, les fonctions du corps vivant (physiologie) avec les aberrations infinies qu'elles subissent dans les innombrables états morbides (pathologie, séméiotique), et tirant de là des conclusions par rapport à la manière invisible dont les changements s'effectuent dans l'intérieur de l'homme malade, on arrivait à se former une image vague et fantastique, que la médecine théorique regardait comme la cause première de la maladie (1), dont on faisait ensuite la cause prochaine et en même temps l'essence intime de cette maladie, la maladie même, quoique le bon sens dise que la cause d'une chose ne saurait être cette chose elle-même. Maintenant, comment pouvait-on, sans vouloir s'en imposer à soi-même, faire de cette essence insaisissable un objet de guérison, prescrire contre elle des médicaments dont la tendance curative était également inconnue, du moins pour la majeure partie d'entre eux, et surtout accumuler plusieurs de ces substances inconnues dans ce qu'on appelait des formules ?

 

(1) Leur conduite aurait été plus conforme à la saine raison et à la nature des choses, si, pour se mettre en état de guérir une maladie, ils avaient cherché à en découvrir la cause occasionnelle, et si, après avoir constaté l'efficacité d'un plan de traitement dans les affections dépendantes d'une même cause occasionnelle, ils avaient pu ensuite l'appliquer aussi avec succès à celles dont l'origine était la même, comme, par exemple, le mercure, qui convient dans tous les chancres vénériens, est approprié également aux ulcères du gland déterminés par un rapprochement impur ; si, dis-je, ils avaient découvert que toutes les autres maladies chroniques (non vénériennes) ont pour cause occasionnelle l'infection récente ou ancienne par le miasme psorique, et trouvé d'après cela une méthode curative commune, modifiée seulement par les considérations thérapeutiques relatives à chaque cas individuel, qui leur permît de les guérir toutes, alors ils auraient été en droit de dire qu'ils avaient sous les yeux la seule cause des maladies chroniques, non vénériennes, à laquelle on dût avoir égard pour les traiter avec succès. Mais, depuis tant de siècles, ils n'ont pu guérir les innombrables affections chroniques, parce qu'ils ignoraient que le miasme psorique en fût la source, découverte qui appartient à l'homœopathie, et qui l'a mise en possession d'une méthode curative efficace. Cependant, ils se vantaient d'être les seuls dont le traitement fût rationnel et dirigé contre la cause première de ces maladies, quoiqu'ils n'eussent pas le moindre soupçon de cette vérité si utile, que toutes elles proviennent d'une origine psorique, et qu'en conséquence ils ne pussent jamais les guérir réellement.

 

Cependant le sublime projet de trouver à priori une cause interne et invisible de la maladie se réduisait, du moins chez les médecins réputés les plus raisonnables de l'ancienne école, à rechercher, en prenant, il est vrai, aussi pour base les symptômes, ce que l'on pouvait présumer être le caractère générique de la maladie présente (1). On voulait savoir si c'était le spasme, la faiblesse ou la paralysie, la fièvre ou l'inflammation, l'induration ou l'obstruction de telle ou telle partie, la pléthore sanguine, l'excès ou le défaut d'oxygène, de carbone, d'hydrogène ou d'azote dans les humeurs ; l'exaltation ou l'affaissement de la vitalité du système artériel, ou veineux, ou capillaire ; un défaut dans les proportions relatives des facteurs de la sensibilité, de l'irritabilité ou de la nutrition. Ces conjectures, honorées par l'école du nom d'indications procédant de la cause, et regardées comme la seule rationalité possible en médecine, étaient trop hypothétiques et trop fallacieuses pour pouvoir jouir de la moindre utilité dans la pratique. Incapables même, quand elles eussent été fondées, de faire connaître le meilleur remède à employer dans tel ou tel cas donné, elles flattaient bien l'amour-propre de celui qui les avait laborieusement enfantées ; mais elles l'induisaient la plupart du temps en erreur, quand il prétendait agir d'après elles. C'était plutôt par ostentation qu'on s'y livrait que dans l'espoir sérieux de pouvoir en profiter pour parvenir à la véritable indication curative.

 

(1) Tout médecin qui traite les maladies d'après des caractères si généraux, s'arrogeât-il le titre d'homœopathiste, n'en est pas moins dans la réalité un allopathiste généralisateur ; car on ne peut pas concevoir d'homœopathie sans l'individualisation la plus absolue.

 

Combien n'arrivait-il pas souvent que le spasme ou la paralysie semblait exister dans une partie de l'organisme, tandis que l'inflammation paraissait avoir lieu dans une autre ?

D'une autre part, d'où pouvait-il sortir des remèdes assurés contre chacun de ces prétendus caractères généraux : Ceux qui auraient guéri sûrement n'auraient pu être que les spécifiques, c'est-à-dire les médicaments dont l'action était homogène à l'irritation morbifique (1) ; mais l'ancienne école les proscrivait comme très dangereux (2), parce qu'en effet l'expérience avait démontré qu'avec les fortes doses consacrées par l'usage, ils compromettaient la vie dans les maladies où l'aptitude à ressentir des irritations homogènes est portée à un si haut degré. Or, l'ancienne école ne soupçonnait pas qu'on pût administrer les médicaments à des doses très faibles et même extrêmement petites. Ainsi, on ne devait et on ne pouvait pas guérir par la voie directe et la plus naturelle, c'est-à-dire par des remèdes homogènes et spécifiques, puisque la plupart des effets que les médicaments produisent étaient et demeuraient inconnus, et que, quand bien même on les eût connus, on n'aurait jamais pu, avec des habitudes semblables de généralisation, deviner la substance qu'il était le plus à propos d'employer.

 

(1) Appelés aujourd'hui homœopathiques.

 

(2) Dans le cas où l'expérience avait révélé la vertu curative de médicaments agissant d'une manière homœopathique, dont le mode d'action était inexplicable, ou se tirait d'embarras en les déclarant spécifiques ; et ce mot, à proprement parler, vide de sens, dispensait désormais de réfléchir sur l'objet en question. Mais il y a déjà longtemps que ces stimulants homogènes, c'est-à-dire spécifiques ou homœopathiques, out été interdits comme exerçant nue influence extrêmement dangereuse. (Rau, Ueber der homœopath. Heilver/. Heildelberg, 1824, p. 101, 102.)

 

Cependant, l'ancienne école, qui sentait fort bien qu'il est plus rationnel de suivre le droit chemin que de s'engager dans les voies détournées, croyait encore guérir directement les maladies en éliminant leur prétendue cause matérielle. Car il lui était presque impossible de renoncer à ces idées grossières, en cherchant, soit à se faire une image de la maladie, soit à découvrir les indications curatives ; il n'était pas non plus en son pouvoir de reconnaître la nature à la fois spirituelle et matérielle de l'organisme pour un être si élevé que les altérations de ses sensations et actions vitales ; qu'on nomme maladies, résultent principalement, presque uniquement même, d'impressions dynamiques, et ne pourraient être déterminées par nulle autre cause.

L'école considérait donc toute matière altérée par la maladie ; qu'elle fût ou seulement turgescente, ou rejetée au dehors, comme la cause excitatrice de cette maladie, ou du moins, en raison de sa prétendue réaction, comme celle qui l'entretient ; et cette dernière opinion, elle l'admet encore aujourd'hui.

Voilà pourquoi elle croyait opérer des cures portant sur les causes, en faisant tous ses efforts pour expulser du corps les causes matérielles qu'elle supposait à la maladie. De là, son attention à faire vomir, pour évacuer la bile dans les fièvres bilieuses (1), sa méthode de prescrire des vomitifs dans les affections de l'estomac (2), son empressement à expulser la pituite et les vers dans la pâleur de la face, la boulimie, les tranchées et l'enflure du ventre chez les enfants (3), sa coutume de saigner dans les hémorragies (4), et principalement l'importance qu'elle attache aux émissions sanguines de toute espèce (5), comme indication principale à remplir dans les inflammations, comme un célèbre praticien de l'école de Paris recommande de le faire, croyant pouvoir guérir une maladie avec un nombre considérable de sangsues, quel que soit le lieu qu'elle occupe. Une foule de praticiens suivent cette routine comme des moutons. En agissant ainsi, elle croit obéir à des indications véritablement déduites de la cause et traiter les malades d'une manière rationnelle. Elle s'imagine également, en liant un polype, extirpant une glande tuméfiée, ou la faisant détruire par la suppuration déterminée au moyen d'irritants locaux, disséquant un kyste stéatomateux ou mélicérifique, opérant un anévrisme, une fistule lacrymale ou une fistule à l'anus, amputant un sein cancéreux ou un membre dont les os sont frappés de carie, etc., avoir guéri les maladies d'une tisanière radicale, en avoir détruit les causes. Elle a la même croyance quand elle fait usage de ses répercussifs, et dessèche de vieux ulcères aux jambes par l'emploi des astringents, des oxydes de plomb, de cuivre et de zinc, associés, il est vrai, à des purgatifs, qui ne diminuent point le mal fondamental et ne font qu'affaiblir ; quand elle cautérise les chancres, détruit localement les fics et les verrues, et repousse la gale de la peau par les onguents de soufre, de plomb, de mercure ou de zinc ; enfin quand elle fait disparaître une ophtalmie par des dissolutions de plomb et de zinc, et qu'elle chasse les douleurs des membres au moyen du baume Opodeldoch, des pommades ammoniacées ou des fumigations de cinabre et d'ambre. Dans tous ces cas, elle s'imagine avoir anéanti le mal et opéré un traitement rationnel dirigé contre la cause. Mais quelles sont les suites ? Des formes nouvelles de maladies, qui se manifestent infailliblement, soit plus tôt, soit plus tard ; qu'on donne, quand elles paraissent, pour des maladies nouvelles, et qui sont toujours plus fâcheuses que l'affection primitive, réfutent assez hautement les théories de l'école. Elles devraient lui ouvrir les yeux, en prouvant que le mal a une nature immatérielle plus profondément cachée, que son origine est dynamique, et qu'il ne peut être détruit que par une puissance dynamique.

 

(1) Rau (loc. cit., p. 276), dans un temps où il n'était point encore parfaitement initié à l'homœopathie, mais où cependant il avait l'intime conviction du caractère dynamique de la cause de ces fièvres, les guérissait déjà par une ou deux petites doses d'un médicament homœopathique, sans administrer aucun évacuant, ce dont il rapporte deux cas remarquables.

 

(2) Dans une affection gastrique qui survient d'une manière prompte, avec des rapports continuels et répugnants d'aliments corrompus, et en général avec abattement du moral, froid aux pieds et aux mains, etc., la médecine ordinaire ne s'est occupée jusqu'à présent que du contenu altéré de l'estomac. Un bon vomitif doit, suivant elle, être donné pour procurer l'expulsion des matières. La plupart du temps, on remplit cette indication au moyen du tartre stibié, mêlé ou non avec de l'ipécacuanha. Mais le malade recouvre-t-il la santé aussitôt qu'il a vomi ? Oh ! non. Ces affections gastriques d'origine dynamique sont ordinairement engendrées par quelque révolution morale (contrariété, chagrin, frayeur), par un refroidissement, par un travail d'esprit ou de corps auquel on s'est livré immédiatement après avoir mangé. L'émétique et l'ipécacuanha ne sont point propres à faire cesser ce désaccord dynamique, et le vomissement révolutionnaire qu'ils déterminent ne l'est pas davantage. En outre, les symptômes morbides particuliers dont eux-mêmes provoquent la manifestation, ont porté une atteinte de plus à la santé, et le désordre s'est mis dans la sécrétion biliaire, de sorte que si le malade ne jouit pas d'une constitution très robuste, il doit se ressentir pendant plusieurs jours encore de ce prétendu traitement dirigé contre la cause, quoique la totalité du contenu de l'estomac ait été expulsée d'une manière violente. Mais si, au lieu de ces évacuants qui lui portent toujours préjudice, on fait respirer au malade un globule de sucre, gros comme un grain de moutarde, et qui a été imbibé de suc de pulsatille très étendu, ce qui infailliblement ramène l'ordre et l'harmonie dans l'économie entière et dans l'estomac en particulier, il se trouve guéri en deux heures de temps. Si quelques rapports ont lieu encore, ils sont dus à des gaz dénués de saveur et d'odeur ; le contenu de l'estomac n'est plus altéré, et au prochain repas le sujet a recouvré son appétit habituel, il est bien portant et dispos. Voilà ce qu'on doit appeler une véritable cure qui a détruit la cause. L'autre ne porte ce titre que par usurpation ; elle ne fait que fatiguer le malade et lui nuire.

Les médicaments vomitifs ne sont jamais réclamés par un estomac gorgé d'aliments, même difficiles à digérer. En pareil cas, la nature sait se débarrasser du trop-plein par les vomissements spontanés qu'elle excite, et qu'il est tout au plus permis de hâter au moyen de titillations mécaniques exercées sur le voile du palais et l'arrière-gorge. On évite ainsi les effets accessoires qui résulteraient de l'action des médicaments vomitifs, et un peu de café à l'eau suffit ensuite pour faire passer dans l'intestin les matières qui resteraient encore dans l'estomac.

Mais si, après avoir été rempli outre meure, l'estomac ne possédait pas, ou s'il avait perdu l'irritabilité nécessaire à la manifestation spontanée du vomissement, et que le malade, tourmenté par de vives douleurs à l'épigastre, n'éprouvât pas la moindre envie de vomir, dans une semblable paralysie du viscère gastrique, un vomitif n'aurait pour effet que de déterminer une inflammation dangereuse ou mortelle des voies digestives, tandis que de petites doses fréquemment répétées d'une forte infusion de café ranimeraient dynamiquement l'excitabilité affaissée de l'estomac, et le mettraient en état de pousser seul par haut ou par bas les matières contenues dans son intérieur, quelque grande qu'en fût la quantité. Ici encore le traitement que les médecins ordinaires prétendent diriger contre la cause n'est point à sa place.

L'usage existe aujourd'hui, même dans les maladies chroniques, lorsque l'acide gastrique devient surabondant et reflue à la bouche, ce qui n'est point rare, d'administrer un vomitif pour débarrasser l'estomac de sa présence. Mais, dès le lendemain, ou quelques jours après, le viscère en contient tout autant, sinon même davantage. Les aigreurs cessent d'elles-mêmes, au contraire, lorsqu'on attaque leur cause dynamique par une très petite dose d'acide sulfurique extrêmement étendu, ou mieux encore d'un remède antipsorique homœopathique aux autres symptômes.

C'est ainsi que, dans plusieurs des traitements qui, au dire de l'ancienne école, sont dirigés contre la cause morbifique, le but favori est d'expulser péniblement et au détriment du malade le produit matériel du désaccord dynamique, sans qu'on s'inquiète le moins du monde de reconnaître la source dynamique du mal, pour la combattre homœopathiquement, elle et tout ce qui en découle, et de traiter ainsi les maladies d'une manière rationnelle.

 

(3) Symptômes qui dépendent uniquement d'un miasme psorique, et qui cèdent aisément sans vomitifs ni purgatifs, à de doux antipsoriques (dynamiques).

 

(4) Quoique presque toutes les hémorragies morbides dépendent uniquement d'un désaccord dynamique de la force vitale, cependant l'ancienne école leur assigne pour cause la surabondance du sang, et ne peut s'empêcher de prescrire des saignées pour débarrasser le corps de ce prétendu trop-plein. Les suites fâcheuses qui en résultent, la chute des forces et la tendance ou même la transition au typhus, sont mises par elle sur le compte de la maladie, dont souvent alors l'allopathie ne peut triompher. En un mot, lors même que le malade n'en réchappe pas, elle croit s'être conduite en conformité de l'adage causam tolle, avoir accompli, pour parler son langage, tout ce qu'il était possible de faire pour le malade et n'avoir rien à se reprocher quant à l'issue.

 

(5) Bien qu'il n'y ait peut-être jamais une seule goutte de sang de trop dans le corps humain vivant, l'ancienne école n'en regarde pas moins une prétendue pléthore, ou surabondance de sang, comme la cause matérielle principale des inflammations, qu'elle doit combattre par les saignées, les ventouses scarifiées et les sangsues. C'est là ce qu'elle appelle agir d'une manière rationnelle, et diriger le traitement contre la cause. Elle va même, dans les fièvres inflammatoires générales, dans les pleurésies aiguës, jusqu'à considérer la lymphe coagulable qui existe dans le sang, ou ce qu'on appelle la couenne, comme la matière peccante, et elle s'efforce d'en faire sortir le plus possible par des saignées réitérées, quoiqu'il ne soit pas rare de voir cette couenne devenir plus épaisse et plus dense à chaque nouvelle émission sanguine. C'est de cette manière que, quand la fièvre inflammatoire ne veut pas céder, elle verse souvent le sang jusqu'au point de tuer presque le malade, afin de faire disparaître la couenne ou la prétendue pléthore, sans soupçonner que le sang enflammé n'est qu'un produit de la fièvre aiguë, de l'irritation inflammatoire morbide, immatérielle ou dynamique, que cette dernière est l'unique cause du grand orage qui a lieu dans le système vasculaire, et qu'on peut la détruire avec une dose minime d'un remède homœopathique, par exemple, avec un globule de sucre imbibé de suc d'aconit au décillionième degré de dilution, en évitant les acides végétaux ; de telle sorte que la plus violente fièvre pleurétique, avec tous les symptômes alarmants qui l'accompagnent, se trouve complètement guérie dans l'espace de vingt-quatre heures au plus, sans nulle émission sanguine, sans le moindre antiphlogistique, et qu'un peu de sang tiré alors de la veine, par forme d'expérimentation, ne se couvre plus d'une couenne inflammatoire, tandis qu'un autre malade, en tous points semblable, qui a été traité d'après la méthode prétendue rationnelle de l'ancienne école, s'il échappe à la mort, après de nombreuses saignées et des souffrances cruelles, languit souvent encore des mois entiers avant de pouvoir, amaigri et épuisé, se tenir sur ses jambes ; et que, dans beaucoup de cas, il succombe à une fièvre typheuse, à une leucophlegmasie ou à une phthie ulcéreuse, suite fréquente d'un pareil traitement.

Celui qui a touché le pouls tranquille du sujet une heure avant le frisson qui précède toujours la pleurésie aiguë, n'est pas maître de sa surprise lorsque, deux heures après, quand la chaleur s'est déclarée, on cherche à lui persuader qu'une énorme pléthore alors existante rend nécessaires des saignées réitérées, et il se demande quel miracle a pu infuser les livres de sang dont on réclame l'émission, dans les vaisseaux du malade, qu'il a vus deux heures auparavant battre d'un mouvement si calme. On ne peut cependant pas avoir dans ses veines une once de sang en sus de celui qui s'y trouvait deux heures auparavant lorsqu'on se portait bien !

Ainsi, quand le partisan de la médecine allopathique pratique ses émissions sanguines, ce n'est point un superflu de sang qu'il enlève au malade atteint de fièvre aiguë, puisque ce liquide ne saurait jamais être en excès ; il le prive de la quantité de sang normal et indispensable à la vie, au rétablissement de la santé, perte énorme qu'il n'est plus en son pouvoir de réparer. Cependant, il s'imagine avoir traité d'après l'axiome causam tolle, auquel il donne une si fausse interprétation, tandis que la seule et vraie cause de la maladie était, non une surabondance de sang, qui n'a pas lieu réellement, mais une irritation inflammatoire dynamique du système sanguin, comme le prouve la guérison qu'on obtient en pareil cas par l'administration d'une ou deux petites doses de suc d'aconit, qui est homœopathique à cette fièvre inflammatoire générale.

L'ancienne école ne se fait pas faute non plus d'émissions sanguines partielles, et surtout d'applications copieuses de sangsues, dans le traitement des inflammations dites locales selon la méthode de Broussais. Le soulagement palliatif qui en résulte dans les premiers moments n'est point couronné par une guérison rapide et complète : loin de là, la faiblesse et l'état valétudinaire auxquels reste toujours en proie la partie qui a été traitée de cette manière, souvent même aussi le reste du corps, démontrent assez combien on avait tort d'attribuer l'inflammation locale à une pléthore locale, et combien sont tristes les résultats des émissions sanguines, tandis que cette irritation inflammatoire, d'apparence locale, qui est purement dynamique, peut être détruite d'une manière prompte et durable par une petite dose d'aconit, ou, suivant les circonstances, de belladone, moyen à la faveur duquel la maladie se trouve guérie sans qu'on ait besoin de recourir à des saignées que rien ne justifie (*). [ * En 1833, époque à laquelle Hahnemann a publié sa dernière édition allemande de l'Organon, cette critique était d'une rigoureuse exactitude. Mais les temps ont changé. Broussais est abandonné ; les évacuations sanguines ont perdu de leur crédit, sans que la thérapeutique allopathique ait fait de grands progrès. (Note du traducteur.)]

 

L'hypothèse que l'école a généralement préférée jusque dans les temps modernes, je pourrais même dire jusqu'à ce jour, est celle des principes morbifiques et des âcretés, qu'à la vérité elle subtilisait beaucoup. De ces principes, il fallait débarrasser les vaisseaux sanguins et lymphatiques, par les organes urinaires ou les glandes salivaires ; la poitrine, par les glandes trachéales et bronchiales ; l'estomac et le canal intestinal, par le vomissement et les déjections alvines ; sans quoi on ne se croyait point en droit de dire que le corps avait été nettoyé de la cause matérielle excitant la maladie, et qu'on avait opéré une cure radicale d'après le principe tolle causam.

En pratiquant à la peau des ouvertures que la présence habituelle d'un corps étranger convertissait en ulcères chroniques (cautères, sétons), elle s'imaginait soutirer la matière peccante du corps, qui n'est jamais malade que dynamiquement, comme on fait sortir la lie d'un tonneau en le perçant avec un foret. Elle croyait aussi attirer les mauvaises humeurs au dehors par des vésicatoires entretenus à perpétuité. Mais tous ces procédés, absurdes et contraires à la nature, ne faisaient qu'affaiblir les malades et les rendre enfin incurables.

Je conviens qu'il était plus commode pour la faiblesse humaine de supposer, dans les maladies qui se présentaient à guérir, un principe morbifique dont l'esprit pouvait concevoir la matérialité, d'autant mieux que les malades eux-mêmes se prêtaient volontiers à une telle hypothèse. Effectivement, en l'admettant, on n'avait qu'à s'occuper de faire prendre une quantité de médicaments suffisante pour purifier le sang et les humeurs, provoquer la sueur, faciliter l'expectoration, balayer l'estomac et l'intestin. Voilà pourquoi toutes les matières médicales qui ont paru depuis Dioscoride gardent un silence presque absolu sur l'action propre et spéciale de chaque médicament, et se bornent à dire, après avoir énuméré ses vertus prétendues contre telle ou telle maladie nominale de la pathologie, qu'il sollicite les urines, la sueur, l'expectoration ou le flux menstruel, et surtout qu'il a la propriété de chasser par haut ou par bas le contenu du canal alimentaire, parce qu'en tout temps les efforts des praticiens ont eu pour tendance principale l'expulsion d'un principe morbifique matériel et de plusieurs âcretés qu'ils se figuraient être la cause des maladies.

C'étaient là de vains rêves, des suppositions gratuites, des hypothèses dénuées de base, habilement imaginées pour la commodité de la thérapeutique, qui se flattait d'avoir une tâche plus facile à remplir quand il s'agirait pour elle de combattre des principes morbifiques matériels (si modo essent).

Mais l'essence des maladies et leur guérison ne se plient point à nos rêves et aux désirs de notre paresse. Les maladies ne peuvent pas, pour complaire à nos folles hypothèses, cesser d'être des aberrations dynamiques que notre vie spirituelle éprouve dons sa manière de sentir et d'agir ; c'est-à-dire des changements immatériels dans notre manière d'être.

Les causes de nos maladies ne sauraient être matérielles, puisque la moindre substance matérielle étrangère (1), quelque douce qu'elle nous paraisse, qu'on introduit dans les vaisseaux sanguins, est repoussée tout à coup comme un poison par la force vitale, ou, si elle ne peut l'être, occasionne la mort. Que le plus petit corps étranger vienne à s'insinuer dans nos parties sensibles, le principe de la vie qui est répandu partout dans notre intérieur n'a pas de repos jusqu'à ce qu'il ait procuré l'expulsion de ce corps par la douleur, la fièvre, la suppuration ou la gangrène. Et dans une maladie de peau datant d'une vingtaine d'années, ce principe vital, dont l'activité est infatigable, souffrirait avec patience pendant vingt ans, dans nos humeurs, un principe exanthématique matériel, un virus dartreux, scrofuleux ou goutteux ! Quel nosologiste a jamais vu aucun de ces principes morbifiques, dont il parle avec tant d'assurance, et sur lesquels il prétend construire un plan de conduite médicale ? Qui jamais mettra sous les yeux de personne un principe goutteux, un virus scrofuleux ?

 

(1) La vie cessa tout à coup par l'injection d'un peu d'eau pure dans une veine (voyez Mullen, dans Birch, History of royal Society, vol. IV). L'air atmosphérique introduit dans les veines a causé la mort (voyez J.-H. Voigt, Magasin fuer den neuesien Zustand der Naturkunde, t. III, p. 25 ; -Bulletin de l'Académie de médecine. Paris, 1837, t. II, page 182). Les liquides, même les plus doux, portés dans les veines, ont mis la vie en danger (voyez Autenrieth, Physiologie, II, § 784 ; -Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. VI, page 404).

 

Lors même que l'application d'une substance matérielle à la peau, ou son introduction dans une plaie, a propagé des maladies par infection, qui pourrait prouver que, comme on l'affirme si souvent dans nos pathogénésies, la moindre parcelle matérielle de cette substance pénètre dans nos humeurs ou se trouve absorbée (1) ? On a beau se laver les parties génitales avec le plus grand soin et le plus promptement possible, cette précaution ne garantit pas de la maladie chancreuse vénérienne. Il suffit d'un faible souffle qui s'échappe d'un homme atteint de la variole pour produire cette redoutable maladie chez l'enfant bien portant.

Combien en poids doit-il pénétrer ainsi de ce principe matériel dans les humeurs pour produire, dans le premier cas, une maladie (la syphilis) qui, à défaut de traitement, durera jusqu'au terme le plus reculé de la vie, ne s'éteindra qu'à la mort, et, dans le second, une affection (la variole) qui fait souvent périr avec rapidité au milieu d'une suppuration presque générale (2) ? Est-il possible d'admettre, dans ces deux circonstances et autres analogues, un principe morbifique matériel qui ait passé dans le sang ? On a vu souvent des lettres écrites dans la chambre d'un malade communiquer la même maladie miasmatique à celui qui les lisait. Peut-on songer alors à quelque chose de matériel qui pénètre dans les humeurs ? Mais à quoi bon toutes ces preuves ? Combien de fois n'a-t-on pas vu des propos offensants occasionner une fièvre bilieuse qui mettait la vie en danger, une indiscrète prophétie causer la mort à l'époque prédite, et une surprise agréable ou désagréable suspendre subitement le cours de la vie ? Où est alors le principe morbifique matériel qui s'est glissé en substance dans le corps, qui a produit la malade, qui l'entretient, et sans l'expulsion matérielle duquel, par des médicaments, toute cure radicale serait impossible ?

 

(1) Une petite fille de huit ans ayant été mordue par un chien enragé à Glasgow, un chirurgien excisa sur-le-champ la partie entière sur laquelle avait porté l'action des dents, ce qui n'empêcha pas l'enfant d'avoir, trente-six jours après, la rage, dont elle mourut au bout de deux jours. (Méd. comment. of Edimb., dec. 2, vol. II, 1795.)

 

(2) Pour expliquer la production de la quantité souvent si considérable de matières fécales putrides et d'ichor ulcéreux qui a lieu dans les maladies, et pouvoir représenter ces substances comme étant la cause qui provoque et entretient l'état morbide, quoiqu'au moment de l'infection rien de matériel n'ait été vu pénétrer dans le corps, on a imaginé une autre hypothèse consistant à admettre que certains principes contagieux très subtils agissent dans le corps comme des ferments, amènent les humeurs au même degré de corruption qu'eux, et les convertissent de cette manière en un ferment semblable à eux-mêmes, qui entretient et alimente la maladie. Mais, par quelles tisanes dépuratives espérait-on donc de pouvoir débarrasser le corps d'un ferment qui renaissait sans cesse, et le chasser si complètement de la masse des humeurs, qu'il n'en restât pas même la moindre parcelle, laquelle, dans l'hypothèse admise, aurait dû corrompre encore ces humeurs, et reproduire, comme précédemment, de nouveaux principes morbifiques ? Il serait donc impossible de jamais guérir ces maladies à la manière de l'école ! On voit à quelles grossières inconséquences mènent les hypothèses même les plus subtiles, quand elles reposent sur l'erreur. La syphilis la mieux constituée, après qu'on a écarté la psore qui la complique souvent, guérit sous l'influence d'une ou deux très petites doses de la trentième dilution du mercure métallique, et l'altération syphilitique générale des humeurs se trouve anéantie pour toujours, d'une manière dynamique.

 

Les partisans d'une hypothèse aussi grossière que celle des principes morbifiques devraient rougir de méconnaître à ce point la nature immatérielle de notre vie et le pouvoir dynamique des causes qui font naître des maladies, et de se rabaisser ainsi au rôle ignoble de gens qui, dans leurs vains efforts pour balayer des matières peccantes dont l'existence est une chimère, tuent les malades au lieu de les guérir.

Les crachats, souvent si dégoûtants, qu'on observe dans les maladies, seraient-ils donc précisément la matière qui les engendre et les entretient (1) ? Ne sont-ils pas plutôt toujours des produits de la maladie, c'est-à-dire du trouble purement dynamique que la vie a éprouvé ?

 

(1) S'il en était ainsi, il suffirait de se bien moucher pour guérir infailliblement et rapidement tout coryza quelconque, même le plus invétéré.

 

Avec ces fausses idées matérielles sur l'origine et l'essence des maladies, il n'est pas surprenant que, dans tous les temps, les petits comme les grands praticiens, et même les inventeurs des systèmes les plus sublimes, n'aient eu pour but principal que l'élimination et l'expulsion d'une prétendue matière morbifique, et que l'indication le plus fréquemment établie ait été celle d'inciser cette matière, de la rendre mobile, de procurer sa sortie par la salive, les crachats ; la sueur et l'urine, de purifier le sang par l'action intelligente des tisanes, de le débarrasser ainsi d'âcretés et d'impuretés qui n'y existèrent jamais, de soutirer mécaniquement le principe imaginaire de la maladie par des sétons, des cautères, des vésicatoires permanents, mais principalement de faire sortir la matière peccante, comme on la nomme, par le canal intestinal, au moyen de laxatifs et de purgatifs, décorés du titre d'apéritifs et de dissolvants, afin de leur donner plus d'importance et des dehors plus imposants. Ces efforts d'expulsion d'une matière morbifique capable d'engendrer et d'entretenir les maladies, devaient nécessairement échouer ; l'organisme vivant étant sous la dépendance d'un principe vital immatériel, et la maladie n'étant qu'un désaccord dynamique de cette puissance sous le rapport de ses sensations et de ses actes.

Maintenant, si nous admettons, ce dont il n'est pas permis de douter, qu'à l'exception des maladies provoquées par l'introduction de substances tout à fait indigestes ou nuisibles dans les organes digestifs ou autres viscères creux, par la pénétration de corps étrangers à travers la peau, etc., il n'en existe aucune qui ait pour cause un principe matériel, que toutes, au contraire, elles sont uniquement et toujours le résultat spécial d'une altération virtuelle et dynamique de la santé, combien les méthodes de traitement qui ont pour base l'expulsion (1) de ce principe imaginaire doivent-elles paraître mauvaises à l'homme sensé, puisqu'il n'en peut rien résulter de bon dans les principales maladies de l'homme, les chroniques, et qu'au contraire elles nuisent toujours énormément ?

 

(1) L'expulsion des vers a quelque apparence de nécessité dans les maladies dites vermineuses. On trouve des lombrics chez quelques enfants et des ascarides chez un grand nombre. Mais ces parasites dépendent d'une affection générale (psore), liée à un genre de vie insalubre. Qu'on améliore le régime et qu'on guérisse homœopathiquement la psore, qui est plus facile à cet âge qu'à toute autre époque de la vie, il ne reste plus de vers, et les enfants n'en sont plus incommodés, tandis qu'on les voit promptement reparaître en foule après l'usage des sels purgatifs, mêmes associés au semen-contra.

Mais, dira-t-on, il ne faut assurément rien négliger afin de chasser du corps le ver solitaire, ce monstre créé pour le tourment du genre humain.

Oui, on fait quelquefois sortir le tænia. Mais, au prix de quelles souffrances consécutives et de quels dangers pour la vie ! Je ne voudrais point avoir sur la conscience la mort de tous ceux qui ont dû succomber à la violence des purgatifs dirigés contre ce ver, et les années de langueur qu'ont traînées ceux qui échappaient à la mort. Et combien de fois encore n'arrive-t-il pas qu'après avoir répété pendant plusieurs années de suite ces purgations destructives de la santé et de la vie, l'animal ne sort point ou se reproduit ! Que serait-ce donc s'il n'y avait pas la moindre nécessité de chercher à l'expulser et à le tuer par des moyens violents et cruels, qui mettent souvent les jours du malade en danger ? Les diverses espèces de tænias ne se trouvent que chez les sujets psoriques, et disparaissent toujours quand la psore est guérie. Jusqu'au moment de la guérison, ils vivent, sans trop incommoder l'homme, non pas immédiatement dans les intestins, mais dans le résidu des aliments, où, plongés comme dans un monde à eux propre, ils restent tranquilles et rencontrent ce qui est nécessaire à leur nutrition. Tant que dure cet état de choses, ils ne touchent pas aux parois des intestins, et ne causent aucun dommage à celui dont le corps les recèle. Mais dés qu'une maladie aiguë quelconque s'empare du sujet, le contenu des intestins devient insupportable à l'animal, qui se tortille, irrite les parois sensibles du tube alimentaire, et excite une espèce de colique spasmodique, qui ne contribue pas peu à accroître les souffrances du malade. De même, l'enfant ne s'agite et ne se remue dans la matrice que quand la mère est malade, et il reste tranquille dans l'eau au milieu de laquelle il nage, tant que celle-ci se porte bien.

II est digne de remarque que les symptômes observés à cette époque chez les personnes qui portent un ver solitaire, sont de nature telle que la teinture de fougère mâle, à la dose la plus exiguë, en procure rapidement l'extinction d'une manière homœopathique, parce qu'elle fait cesser ce qui, dans la maladie, causait l'agitation du parasite. L'animal, se trouvant désormais à son aise, continue à vivre tranquillement dans les matières intestinales, sans incommoder le malade d'une manière bien sensible, jusqu'à ce que le traitement antipsorique soit assez avancé pour que le ver ne rencontre plus, dans le contenu du canal intestinal, les substances propres à lui servir de nourriture, et qu'il disparaisse de lui-même pour toujours quand le malade est guéri, sans que le moindre purgatif soit nécessaire. (Voyez Fr. Hartmann, Thérapeutique homœopathique des maladies des enfants. Paris, 1853, pp. 279 et suiv.)

 

Les matières dégénérées et les impuretés qui deviennent visibles dans les maladies, ne sont autre chose, personne n'en disconviendra, que des produits de la maladie, dont l'organisme sait se débarrasser, d'une manière parfois trop violente, sans le secours de la médecine évacuante, et qui renaissent aussi longtemps que dure la maladie. Ces matières s'offrent souvent au vrai médecin comme des symptômes morbides, et l'aident à tracer le tableau de la maladie, dont il se sert ensuite pour chercher un agent médicinal homœopathique propre à guérir celle-ci.

Mais les partisans actuels de l'ancienne école ne veulent plus être regardés comme ayant pour but, dans leurs traitements, d'expulser des principes morbifiques matériels. Ils donnent aux évacuations nombreuses et variées qu'ils emploient le nom de méthode dérivative, et prétendent ne faire en cela qu'imiter la nature de l'organisme malade ; qui, dans ses efforts pour rétablir la santé, juge la fièvre par la sueur et l'urine ; la pleurésie par le saignement de nez, des sueurs et des crachats muqueux ; d'autres maladies par le vomissement, la diarrhée et le flux de sang ; les douleurs articulaires par des ulcérations aux jambes ; l'angine par la salivation on par des métastases et des abcès qu'elle fait naître dans des parties éloignées du siège du mal.

D'après cela, ils croient n'avoir rien de mieux à faire qu'à imiter la nature, et prennent des voies détournées dans le traitement de la plupart des maladies. Aussi, marchant sur les traces de la force vitale malade abandonnée à elle-même, procèdent-ils d'une manière indirecte (1) en appliquant des irritations hétérogènes plus fortes sur des parties éloignées du siège de la maladie, et provoquant, ordinairement même entretenant des évacuations par les organes qui diffèrent le plus des tissus affectés, afin de détourner en quelque sorte le mal vers cette nouvelle localité.

Celle dérivation a été et est encore une des principales méthodes curatives de l'école régnante jusqu'à ce jour.

En imitant ainsi la nature médicatrice, suivant l'expression employée par d'autres, ils cherchent à exciter violemment, dans les parties qui sont les moins malades et qui peuvent le mieux supporter la maladie médicamenteuse, des symptômes nouveaux qui, sous l'apparence de crises et la forme d'évacuations, doivent, suivant eux, dériver la maladie primitive (2), afin qu'il soit permis aux forces médicatrices de la nature d'opérer peu à peu la résolution (3).

Les moyens dont ils se servent pour parvenir à ce but sont l'emploi de substances qui poussent à la sueur et aux urines, les émissions sanguines, les sétons et cautères ; mais de préférence les irritants du canal alimentaire propres à déterminer des évacuations, soit par le haut, soit par le bas, irritants dont les derniers ont aussi reçu les noms d'apéritifs et de dissolvants (4).

 

(1) Au lieu d'éteindre le mal promptement, sans délai et sans épuiser les forces, comme fait l'homœopathie, à l'aide de puissances médicinales dynamiques dirigées contre les points malades de l'organisme.

 

(2) Comme si l'on pouvait dériver quelque chose d'immatériel ! Ainsi, c'est pour ainsi dire une matière morbifique, quelque subtile d'ailleurs qu'on la suppose.

 

(3) Les maladies médiocrement aiguës sont les seules qui aient coutume de se terminer d'une manière paisible quand elles ont atteint le terme de leur cours net, soit qu'on emploie des remèdes allopathiques qui n'aient pas trop d'énergie, soit qu'on s'abstienne de tout moyen semblable. La force vitale, en se ranimant, substitue alors peu à peu l'état normal à l'état anormal, qui s'est affaibli graduellement. Mais, dans les maladies fort aiguës et dans les chroniques, qui forment l'immense majorité de celles auxquelles l'homme est sujet, cette ressource manque tant à la grossière nature qu'à l'ancienne école : là, les efforts spontanés de la force vitale et les procédés imitatifs de l'allopathie sont impuissants pour amener une résolution ; tout au plus peut-il en résulter une trêve de courte durée, pendant laquelle l'ennemi réunit ses forces, pour reparaître tôt ou tard plus terrible que jamais.

 

(4) Cette expression annonce aussi qu'on supposait cependant la présence d'une matière morbifique à dissoudre et à expulser.

 

Au secours de cette méthode dérivative on en appelle une autre qui a beaucoup d'affinité avec elle, et qui consiste à mettre en usage des irritants antagonistes : les tissus de laine sur la peau, les bains de pieds, les nauséabonds, les tourments de la faim imposés à l'estomac et au canal intestinal, les moyens qui excitent de la douleur, de l'inflammation et de la suppuration dans des parties voisines ou éloignées, comme les sinapismes, les vésicatoires, le garou, les sétons, les cautères, la pommade d'Autenrieth, le moxa, le fer rouge, l'acupuncture, etc. En cela, on suit encore les traces de la grossière nature, qui, livrée à elle-même, cherche à se débarrasser de la maladie dynamique par des douleurs qu'elle fait naître dans des régions éloignées du corps, par des métastases et des abcès, par des éruptions cutanées ou des ulcères suppurants, et dont tous les efforts à cet égard sont inutiles quand il s'agit d'une affection chronique.

Ce n'est donc point un calcul raisonné, mais seulement une indolente imitation qui a mis l'ancienne école sur la voie de ces méthodes indirectes, tant dérivative qu'antagoniste, et l’a conduite à des procédés si peu efficaces, si affaiblissants et si nuisibles, dans le but d'apaiser ou d'écarter les maladies pendant quelque temps, mais en substituant un mal plus fâcheux à l'ancien. Un pareil résultat peut-il dont être appelé guérison ?

 

Note de l'éditeur : Les 6 paragraphes qui suivent placés ici dans le corps du texte étaient seulement une note dans le texte original.

 

Note :

 

La médecine ordinaire regardait les moyens que la nature de l'organisme emploie pour se soulager, chez les malades qui ne font usage d'aucun médicament, comme des modèles parfaits à imiter. Mais elle se trompait beaucoup. Les efforts misérables et extrêmement incomplets que la force vitale fait pour se porter secours à soi-même dans les maladies aiguës, sont un spectacle qui doit exciter l'homme à ne pas se contenter d'une stérile compassion et à déployer toutes les ressources de son intelligence, afin de mettre un terme, par une guérison réelle, à ces tourments que s'impose elle-même la nature. Si la force vitale ne peut point guérir homœopathiquement une maladie déjà existante dans l'organisme par la provocation d'une autre maladie nouvelle et semblable à celle-ci (§§ 43-46), ce qui en effet est bien rarement à sa disposition (§ 50), et si l'organisme, privé de tous les secours du dehors, reste seul chargé de triompher d'une maladie qui vient d'éclater (sa résistance est tout-à-fait impuissante dans les affections chroniques), nous ne voyons qu'efforts douloureux et souvent dangereux pour sauver le malade à quelque prix que ce soit, efforts dont il n'est pas rare que la mort soit le résultat.

N'apercevant point ce qui se passe dans l'économie, chez l'homme bien portant, le Créateur de toutes choses ayant soustrait une semblable notion à ses créatures, nous ne pouvons pas voir davantage ce qui s'y opère quand la vie est troublée. Les opérations qui ont lieu dans les maladies ne s'annoncent que par les changements perceptibles, par les symptômes, au moyen desquels seuls notre organisme peut exprimer les troubles survenus dans son intérieur, de sorte que, dans chaque cas donné, nous n'apprenons même pas quels sont, parmi les symptômes, ceux qui sont dus à l'action primitive de la maladie et ceux qui ont pour origine les réactions au moyen desquelles la force vitale cherche à se tirer du danger. Les uns et les autres se confondent ensemble sous nos yeux, et ne nous offrent qu'une image réfléchie au dehors de tout l'ensemble du mal intérieur, puisque les efforts infructueux par lesquels la vie abandonnée à elle-même cherche à faire cesser la maladie sont aussi des souffrances de l'organisme tout entier. Voilà pourquoi les évacuations que la nature excite ordinairement à la fin des maladies dont l'invasion a été brusque, et que l'on appelle crises, font souvent plus de mal que de bien.

Ce que la force vitale fait dans ces prétendues crises et la manière dont elle l'accomplit sont des mystères pour nous, aussi bien que tous les actes intérieurs qui ont lieu dans l'économie organique de la vie. Ce qui est certain, cependant, c'est que, dans le cours de ces efforts, il y a plus ou moins des parties souffrantes qui se trouve sacrifié pour sauver le reste. Ces opérations de la force vitale combattant une maladie aiguë uniquement d'après les lois de la constitution organique du corps, et non d'après les inspirations d'une pensée réfléchie, ne sont, la plupart du temps, qu'une sorte d'allopathie. Afin de débarrasser, par une crise, les organes primitivement affectés, elle augmente l'activité des organes sécrétoires, vers lesquels dérive ainsi l'affection des premiers ; il survient des vomissements, des diarrhées, des flux d'urine, des sueurs, des abcès, etc., et la force nerveuse, attaquée dynamiquement, cherche en quelque sorte à se décharger par des produits matériels.

La nature de l'homme, abandonnée à elle-même, ne peut se sauver des maladies aiguës que par la destruction et le sacrifice d'une partie de l'organisme même, et si la mort ne s'ensuit pas, l'harmonie de la vie et de la santé ne peut se rétablir que d'une manière lente et incomplète.

La grande faiblesse dont les organes qui ont été exposés aux atteintes du mal et même le corps entier restent atteints après cette guérison spontanée, la maigreur, etc., prouvent assez l'exactitude de ce qui vient d'être avancé.

En un mot, toute la marche des opérations par lesquelles l'organisme cherche à se débarrasser seul des maladies dont il est atteint, ne fait voir à l'observateur qu'un tissu de souffrances et ne lui montre rien qu'il puisse ou qu'il doive imiter, s'il veut exercer réellement l'art de guérir.

 

(Fin de la note -Note de l'éditeur.)

 

On s'est borné à suivre la marche de l'instinctive nature dans les efforts qu'elle tente, efforts couronnés d'un succès faible, seulement dans les maladies aiguës peu intenses. On n'a fait qu'imiter la puissance vitale conservatrice abandonnée à elle-même, qui, reposant uniquement sur les lois organiques du corps, n'agit non plus qu'en vertu de ces lois, sans raisonner et réfléchir ses actes. On a copié la grossière nature, qui ne peut pas, comme un chirurgien intelligent, rapprocher les lèvres béantes d'une plaie et les réunir par première intention ; qui, dans une fracture, est impuissante, quelque quantité de matière osseuse qu'elle fasse épancher, pour redresser et affronter les deux bouts de l'os ; qui, ne sachant pas lier une artère blessée, laisse un homme plein de vie et de force succomber à la perte de tout son sang ; qui ignore l'art de ramener à sa situation normale la tête d'un os déplacée par l'effet d'une luxation, et rend même en très peu de temps la réduction impossible à la chirurgie par le gonflement qu'elle excite dans les alentours ; qui, pour se débarrasser d'un corps étranger violemment introduit dans la cornée transparente, détruit l'œil entier par la suppuration ; qui, dans une hernie étranglée, ne sait briser l'obstacle que par la gangrène et la mort ; qui, enfin, dans les maladies dynamiques, rend souvent, par les changements de forme qu'elle leur imprime ; la position du malade beaucoup plus fâcheuse qu'elle ne l'était auparavant. Il y a plus encore : cette force vitale non intelligente admet sans hésitation dans le corps les plus grands fléaux de notre existence terrestre, les sources d'innombrables maladies qui affligent l'espèce humaine depuis des siècles, c'est-à-dire les miasmes chroniques, la psore, la syphilis et la sycose. Bien loin de pouvoir débarrasser l'organisme d'un seul de ces miasmes ; elle n'a pas même la puissance de l'adoucir ; elle le laisse, au contraire, exercer tranquillement ses ravages jusqu'à ce que la mort vienne fermer les yeux du malade, souvent après de longues et tristes années de souffrances.

Comment l'ancienne école, qui se dit rationnelle, a-t-elle pu, dans une chose aussi importante que la guérison, dans une œuvre qui exige tant de méditation et de jugement, prendre cette aveugle force vitale pour son institutrice, pour son guide unique, imiter sans réflexion les actes indirects et révolutionnaires qu'elle accomplit dans les maladies, la suivre enfin comme le meilleur et le plus parfait des modèles, tandis que la raison, ce don magnifique de la Divinité, nous a été accordée pour pouvoir surpasser la force vitale dans les secours à porter à nos semblables ?

Lorsque la médecine dominante, appliquant ainsi, comme elle a coutume de le faire, ses méthodes antagoniste et dérivative, qui reposent uniquement sur une imitation irréfléchie de l'énergie grossière, automatique et sans intelligence qu'elle voit déployer à la vie, attaque des organes innocents, et leur inflige des douleurs plus aiguës que celles de la maladie contre laquelle elles sont dirigées, ou, ce qui arrive la plupart du temps, les oblige à des évacuations qui dissipent en pure perte les forces et les humeurs, son but est de détourner vers la partie qu'elle irrite l'activité morbide que la vie déployait dans les organes primitivement affectés, et ainsi de déraciner violemment la maladie naturelle, en provoquant une maladie plus forte, d'une autre espèce, sur un point qui avait été ménagé jusqu'alors, c'est-à-dire en se servant de moyens indirects et détournés qui épuisent les forces et entraînent la plupart du temps de la douleur (1).

 

(1) L'expérience journalière montre combien cette manœuvre réussit peu dans les maladies chroniques. C'est dans le plus petit nombre des cas qu'a lieu la guérison. Mais oserait-on se vanter d'avoir remporté une victoire si, au lieu d'attaquer son ennemi en face et à armes égales, et de terminer le différend par sa mort, on se bornait à incendier le pays derrière lui, à lui couper toute retraite, à tout détruire autour de lui ? On réussit bien, par de tels moyens, à briser le courage de son adversaire, mais on n'atteint point au but pour cela ; l'ennemi n'est pas anéanti, il est encore là, et quand il aura pu ravitailler ses magasins, il redressera de nouveau la tête, plus farouche qu'il n'était auparavant. L'ennemi, dis-je, n'est point anéanti, mais le pauvre pays, tout innocent qu'il est de la querelle, est tellement ruiné, qu'il ne pourra s'en relever de longtemps. Voilà ce qui arrive à l'allopathie, dans les maladies chroniques, lorsque, sans guérir la maladie, elle ruine et détruit l'organisme par des attaques indirectes contre d'innocents organes éloignés du siège de cette dernière. Voilà les résultats, dont elle n'a pas sujet de tirer vanité.

 

Il est vrai que, par ces fausses attaques, la maladie, quand elle est aiguë, et que par conséquent son cours ne peut être de longue durée, se transporte sur des parties éloignées et non semblables à celles qu'elle occupait d'abord ; mais elle n'est point guérie. Il n'y a rien dans ce traitement révolutionnaire qui se rapporte d'une manière directe et immédiate aux organes primitivement malades, et qui mérite le titre de guérison. Si l'on s'était abstenu de ces atteintes fâcheuses portées à la vie du reste de l'organisme, on aurait souvent vu la maladie aiguë se dissiper seule, d'une manière même plus rapide, en laissant moins de souffrances après elle, en causant un moindre épuisement des forces. On ne peut d'ailleurs mettre ni le procédé suivi par la grossière nature, ni sa copie allopathique, en parallèle avec le traitement homœopathique, direct et dynamique, qui, ménageant les forces, éteint la maladie d'une manière immédiate et rapide.

Mais, dans l'immense majorité des maladies, dans les affections chroniques, ces traitements perturbateurs, débilitants et indirects de l'ancienne école ne produisent presque jamais aucun bien. Leur effet se borne à suspendre pour un petit nombre de jours tel ou tel symptôme incommode, qui revient aussitôt que la nature s'est accoutumée à l'irritation éloignée ; la maladie renaît plus fâcheuse, parce que les douleurs antagonistes (1) et d'imprudentes évacuations ont affaibli l'énergie de la force vitale.

 

(l) Quel résultat favorable ont jamais eu ces cautères si souvent employés, qui répandent au loin leur odeur ? Si, dans les premiers quinze jours, tant qu'ils ne causent point encore beaucoup de douleurs, ils semblent, par antagonisme, diminuer légèrement une maladie chronique, plus tard, quand le corps s'est habitué à la douleur, ils n'ont plus d'autre effet que d'affaiblir le malade et d'ouvrir ainsi un champ plus vaste à l'affection chronique. Se trouverait-il donc encore, au XIXe siècle, des médecins qui regarderaient ces exutoires comme des égouts par lesquels s'échappe la matière peccante ? On serait presque tenté de le croire.

 

Tandis que la plupart des allopathistes, imitant d'une manière générale les efforts salutaires de la grossière nature livrée à ses propres ressources, introduisaient ainsi dans la pratique ces dérivations soi-disant utiles, que chacun variait au gré des indications suggérées par ses propres idées, d'autres, visant à un but plus élevé encore, favorisaient de tout leur pouvoir la tendance que la force vitale montre, dans les maladies, à se débarrasser par des évacuations et des métastases antagonistes, cherchaient en quelque sorte à la soutenir en activant ces dérivations et ces évacuations, et s'imaginaient pouvoir, d'après cette conduite, s'arroger le titre de ministres de la nature.

Comme il arrive assez souvent, dans les maladies chroniques, que les évacuations provoquées par la nature procurent quelque peu de soulagement dans des cas de douleurs aiguës, de paralysies, de spasmes, etc., l'ancienne école s'imagina que le vrai moyen de guérir les maladies était de favoriser, d'entretenir ou même d'augmenter ces évacuations. Mais elle ne s'aperçut pas que toutes ces prétendues évacuations critiques produites par la nature abandonnée à elle-même ne procurent dans les maladies chroniques qu'un soulagement palliatif et de courte durée, et que, loin de contribuer à la véritable guérison, elles aggravent au contraire le mal intérieur primitif, par la consommation qu'elles font des forces et des humeurs. Jamais on n'a vu de pareils efforts d'une nature grossière procurer le rétablissement durable d'un malade ; jamais ces évacuations excitées par l'organisme (1) n'ont guéri de maladie chronique. Au contraire, dans tous les cas de ce genre, on voit, après une courte amélioration, dont la durée va toujours en diminuant, l'affection primitive s'aggraver manifestement, et les accès revenir plus fréquents et plus forts, quoique les évacuations ne discontinuent point. De même, quand la nature, abandonnée à ses propres moyens dans les affections chroniques internes qui compromettent la vie, ne sait se porter secours qu'en provoquant l'apparition de symptômes locaux externes, afin de détourner le danger des organes indispensables à l'existence, en le reportant par métastase sur ceux qui ne le sont pas, ces efforts d'une force vitale énergique, mais sans intelligence, sans réflexion, sans prévoyance, n'aboutissent à rien moins qu'à un amendement réel, à la guérison ; ce ne sont que des palliations, de courtes suspensions imposées à la maladie interne, aux dépens d'une grande partie des humeurs et des forces, sans que l'affection primitive ait rien perdu de sa gravité. Ils peuvent, tout au plus, sans le concours d'un véritable traitement homœopathique, retarder la mort, qui est inévitable.

 

(1) Les évacuations provoquées par l'art ne l'ont jamais fait non plus.

 

L'allopathie de l'ancienne école, non contente d'exagérer beaucoup les efforts de la grossière nature, en donnait une très fausse interprétation. S'imaginant à tort qu'ils sont vraiment salutaires, elle cherchait à les favoriser, à leur donner un plus grand développement, dans l'espoir de parvenir ainsi à détruire le mal tout entier et à procurer une guérison radicale. Lorsque, dans une maladie chronique, la force vitale paraissait amender tel ou tel symptôme fâcheux de l'état intérieur, par exemple au moyen d'un exanthème humide, alors le soi-disant ministre de la nature appliquait un épispastique ou tout autre exutoire sur la surface suppurante qui s'était établie, pour tirer de la peau une quantité d'humeur plus grande encore, et aider ainsi la nature à guérir en éloignant du corps le principe morbifique. Mais tantôt, quand l'action du moyen était trop violente, la dartre déjà ancienne, et le sujet trop irritable, l'affection externe augmentait beaucoup, sans profit pour le mal primitif, et les douleurs, devenues plus vives, ravissaient le sommeil au malade, diminuaient ses forces, souvent même déterminaient l'apparition d'un érysipèle fiévreux de mauvais caractère ; tantôt, lorsque le remède agissait avec plus de douceur sur l'affection locale, encore récente peut-être, il exerçait une sorte d'homœopathisme externe sur le symptôme local que la nature avait fait naître à la peau pour soulager l'affection interne, renouvelait ainsi cette dernière, à laquelle se rattachait un plus grand danger, et exposait la force vitale, par cette suppression du symptôme local, à en provoquer de plus fâcheux sur quelque partie noble. Il survenait en remplacement une ophthalmie redoutable, la surdité, des spasmes d'estomac, des convulsions épileptiques, des accès de suffocation, des attaques d'apoplexie, des maladies mentales, etc. (1).

 

(1) Ce sont là les suites naturelles de la suppression des symptômes locaux dont il s'agit, suites que le médecin allopathiste regarde souvent comme des maladies tout à fait différentes et nouvelles.

 

La même prétention d'aider la force vitale dans ses efforts curatifs portait le ministre de la nature, quand la maladie faisait affluer le sang dans les veines du rectum ou de l'anus (hémorroïdes borgnes), à recourir aux applications de sangsues, souvent en grand nombre, afin d'ouvrir une issue au sang de ce côté. L'émission sanguine procurait un court amendement, quelquefois trop léger pour mériter qu'on en parlât ; mais elle affaiblissait le corps, et donnait lieu à une congestion plus forte encore vers l'extrémité du canal intestinal, sans apporter la moindre diminution au mal primitif.

Dans presque tous les cas où la force vitale malade cherchait à évacuer un peu de sang par le vomissement, l'expectoration, etc., afin de diminuer la gravité d'une affection interne dangereuse, on s'empressait de prêter main-forte à ces prétendus efforts salutaires de la nature, et on tirait du sang de la veine en abondance ; ce qui n'était jamais sans inconvénient par la suite, et affaiblissait manifestement le corps.

Lorsqu'un malade était sujet à de fréquentes nausées, sous prétexte d'entrer dans les vues de la nature, on lui prodiguait des vomitifs, qui jamais ne faisaient de bien, mais souvent entraînaient des suites fâcheuses, des accidents graves, la mort même.

Quelquefois la force vitale, pour apaiser un peu le mal interne, provoque des engorgements froids dans les glandes extérieures. Le ministre de la nature croit bien servir sa divinité en amenant ces tumeurs à suppuration par toutes sortes de frictions et d'applications échauffantes, pour ensuite plonger l'instrument tranchant dans l'abcès parvenu à maturité, et faire écouler la matière peccante au dehors. Mais l'expérience a mille et mille fois appris quels sont les maux interminables qui, presque sans exception, résultent de cette pratique.

Comme l'allopathiste a vu souvent de grandes souffrances être un peu soulagées, dans les maladies chroniques, par des sueurs nocturnes survenues spontanément ou par certaines déjections naturelles de matières liquides, il se croit appelé à suivre ces indications de la nature ; il pense même devoir seconder le travail de la nature, c'est-à-dire de la force vitale inintelligente, en prescrivant, dans toutes les maladies chroniques, un traitement sudorifique complet, ou l'usage continué pendant plusieurs années de ce qu'il appelle des laxatifs doux, afin de débarrasser plus sûrement le malade de l'affection qui le tourmente. Mais cette conduite de sa part n'a jamais qu'un résultat contraire, c'est-à-dire qu'elle aggrave toujours la maladie primitive.

Cédant à l'empire de cette opinion qu'il a embrassée sans examen, malgré son défaut absolu de fondement, l'allopathiste continue à seconder (1) les efforts de la force vitale malade, à exagérer même les dérivations et évacuations, qui ne conduisent jamais au but, mais bien à la ruine des malades, sans s'apercevoir que toutes les affections locales, évacuations et apparentes dérivations, qui sont des effets provoqués et entretenus par la force vitale abandonnée à ses propres ressources afin de soulager un peu la maladie primitive, font elles-mêmes partie de l'ensemble des symptômes de la maladie, contre la totalité desquels il n'y aurait eu de remède véritable et expéditif qu'un médicament choisi d'après l'analogie des phénomènes déterminés par son action sur l'homme bien portant, ou, en d'autres termes, qu'un remède homœopathique.

 

(1) Il n'est pas rare, cependant, que l'ancienne école se permette une marche inverse, c'est-à-dire que, quand les efforts de la force vitale tendant à soulager le mal interne par des évacuations ou par la provocation de symptômes locaux à l'extérieur, portent évidemment préjudice au malade, elle déploie contre eux tout l'appareil de ses répercussifs qu'ainsi elle combatte les douleurs chroniques, l'insomnie et les diarrhées anciennes, par l'opium à fortes doses, le vomissement par des potions effervescentes, les sueurs fétides des pieds par des pédiluves froids et des fomentations astringentes, les exanthèmes par des préparations de plomb et de zinc, les hémorrhagies utérines par des injections de vinaigre, les sueurs coliquatives par le petit-lait aluné, les pollutions nocturnes par une grande quantité de camphre, les accès de chaleur au corps et au visage par le nitre, les acides végétaux et l'acide sulfurique, les saignements de nez par le tamponnement des narines avec des bourdonnets imbibés d'alcool ou de liqueurs astringentes, les ulcères aux membres inférieurs par les oxydes de zinc et de plomb, etc. Mais des milliers de faits attestent combien sont tristes les résultats de cette pratique. L'adepte de l'ancienne école se vante, de vive voix et par écrit, d'exercer une médecine rationnelle et de rechercher la cause des maladies, pour guérir toujours radicalement. Or, le voilà ici qui ne combat qu'un symptôme isolé, et toujours au grand détriment du malade.

 

Comme tout ce que la grossière nature opère pour se soulager dans les maladies, soit aiguës, soit surtout chroniques, est déjà fort imparfait, et constitue même déjà une maladie, on doit bien penser que les efforts de l'art travaillant dans le sens même de cette imperfection, pour en accroître les résultats, nuisent encore davantage, et que, du moins dans les maladies aiguës, ils ne peuvent remédier à ce que les tentatives de la nature ont de défectueux, puisque le médecin, hors d'état de suivre les voies cachées par lesquelles la force vitale accomplit ses crises, ne saurait opérer qu'à l'extérieur, par des moyens énergiques, dont les effets sont moins bienfaisants que ceux de la nature livrée à elle-même, mais, en revanche, plus perturbateurs et plus funestes. Car ce soulagement incomplet que la nature parvient à procurer par des dérivations et des crises, il ne peut point y arriver en suivant la même route ; il reste encore, quoi qu'il fasse, bien au-dessous de ce misérable secours, qu'au moins la force vitale abandonnée à ses propres ressources a la faculté de porter.

On a cherché, en scarifiant la membrane pituitaire, à produire des saignements de nez imitant les hémorrhagies nasales naturelles, pour apaiser, par exemple, les accès d'une céphalalgie chronique. Sans doute on pouvait ainsi tirer assez de sang des narines pour affaiblir le malade ; mais le soulagement était ou nul ou bien moindre que celui qui avait eu lieu dans un autre temps, lorsque, de son propre mouvement, la force vitale instinctive avait fait couler seulement quelques gouttes de sang.

Une de ces sueurs ou diarrhées dites critiques, que la force vitale, sans cesse agissante, excite à la suite d'une incommodité soudaine provoquée par le chagrin, la frayeur, un refroidissement, une courbature, a bien plus d'efficacité pour dissiper, momentanément au moins, les souffrances aiguës du malade, que tous les sudorifiques ou purgatifs d'une officine, qui ne font que rendre plus malade. L'expérience journalière ne permet pas d'en douter.

Cependant, la force vitale, qui ne peut agir par elle-même que d'une manière conforme à la disposition organique de notre corps, sans intelligence, sans réflexion, sans jugement, ne nous a point été donnée pour que nous la regardions comme le meilleur guide à suivre dans la guérison des maladies, ni, moins encore, pour que nous imitions servilement les efforts incomplets et maladifs qu'elle fait pour ramener la santé, en y ajoutant même des actes plus contraires que les siens au but qu'on se propose d'atteindre, pour que nous nous épargnions les frais d'intelligence et de réflexion nécessaires à la découverte du véritable art de guérir, enfin pour que nous mettions à la place du plus noble de tous les arts humains une mauvaise copie des secours peu efficaces que la grossière nature est en état de donner, quand on l'abandonne à ses seules ressources, en donnant à cette pratique le nom de médecine rationnelle.

Quel homme de bon sens voudrait l'imiter dans ses efforts conservateurs ? Ces efforts sont précisément la maladie elle-même, et c'est la force vitale morbidement affectée qui crée la maladie qu'on aperçoit ! L'art doit donc de toute nécessité augmenter le mal quand il l'imite dans ses procédés, ou susciter des dangers quand il supprime ses efforts. Or, l'allopathie fait l'un et l'autre. Et c'est là ce qu'elle appelle une médecine rationnelle !

Non ! cette force innée chez l'homme, qui dirige la vie de la manière la plus parfaite pendant la santé, dont la présence se fait sentir également dans toutes les parties de l'organisme, dans la fibre sensible comme dans la fibre irritable, et qui est le ressort infatigable de toutes les fonctions normales du corps, n'a point été créée pour se porter secours à elle-même dans les maladies, pour exciter une médecine digne d'imitation. Non ! la vraie médecine, œuvre de réflexion et de jugement, est une création de l'esprit humain, qui, lorsque la force vitale instinctive, automatique et incapable de raisonnement, a été entraînée par la maladie à des actions anormales, sait, au moyen d'un médicament homœopathique, lui imprimer une modification morbide analogue ; mais un peu plus forte, de manière que la maladie naturelle ne puisse plus influer sur elle, qu'elle en soit débarrassée, et qu'après la disparition, qui ne se fait pas attendre longtemps, de la nouvelle maladie provoquée par le médicament, maladie qui est plus forte et semblable à la maladie naturelle et contre laquelle la force vitale déploie toute son énergie, elle revienne aux conditions de l'état normal, à sa destination de présider au maintien de la santé, sans avoir souffert, durant cette conversion, aucune atteinte douloureuse ou capable de l'affaiblir. La médecine homœopathique enseigne les moyens d'arriver à ce résultat.

Un assez grand nombre de malades traités d'après les méthodes de l'ancienne école qui viennent d'être passées en revue, échappaient à leurs maladies, non pas dans les cas chroniques (non vénériens) ; mais dans les cas aigus, qui présentent moins de danger. Cependant, ils n'y parvenaient que par des détours si pénibles, et d'une manière souvent si imparfaite, qu'on ne pouvait dire qu'ils fussent redevables de leur guérison à l'influence d'un art doux dans ses procédés. Dans les circonstances où le danger n'avait rien de bien pressant, tantôt on se contentait de réprimer les maladies aiguës par des émissions sanguines ou par la suppression de leurs principaux symptômes, au moyen d'un palliatif énantiopathique (contraria contrariis), tantôt aussi on les suspendait par des irritants et révulsifs appliqués sur des points autres que l'organe malade, jusqu'à ce que le cours de leur révolution naturelle fût achevé, c'est-à-dire qu'on leur opposât des moyens détournés entraînant une déperdition de forces et d'humeurs. En agissant ainsi, la plus grande partie de ce qui était nécessaire pour écarter entièrement la maladie et réparer les pertes éprouvées par le sujet, restait à faire à la force conservatrice de la vie. Celle-ci avait donc à triompher et du mal aigu naturel, et des suites d'un traitement mal dirigé. C'était elle qui, dans certains cas désignés par le hasard seul, avait à déployer sa propre énergie pour ramener les fonctions à leur rythme normal, ce qu'elle n'opérait souvent qu'avec peine, d'une manière incomplète, et non sans accidents de nature diverse.

Il est douteux que cette marche, suivie par la médecine actuelle dans les maladies aiguës, abrège ou facilite réellement un peu le travail auquel la nature doit se livrer pour amener la guérison, puisque ni l'allopathie ni la nature ne peuvent agir d'une manière directe, puisque les méthodes dérivative et antagoniste de la médecine ne sont propres qu'à porter une atteinte plus profonde à l'organisme et à entraîner une plus grande perte de forces.

L'ancienne école a encore une autre méthode curative, celle qu'on appelle excitante et fortifiante (1), et qui procède à l'aide de substances dites excitantes, nervines, toniques, confortantes, fortifiantes. On a lieu d'être surpris qu'elle ose tirer vanité de cette méthode.

 

(1) Elle est, à proprement parler, énantiopathique, et je reviendrai encore sur son compte dans le texte de l'Organon (§ 59).

 

Est-elle jamais parvenue à dissiper la faiblesse qu'engendre et entretient ou augmente si souvent une maladie chronique, en prescrivant, ainsi qu'elle l'a fait tant de fois, le vin du Rhin ou celui de Tokay ? Comme cette méthode ne pouvait guérir la maladie chronique, source de la faiblesse, les forces du malade baissaient d'autant plus qu'on lui faisait prendre plus de vin, parce qu'à des excitations artificielles, la force vitale oppose un relâchement pendant la réaction.

A-t-on jamais vu le quinquina, ou les substances disparates qui portent le nom collectif d'amers, redonner des forces dans ces cas, qui sont si fréquents ? Ces produits végétaux, qu'on prétendait être toniques et fortifiants en toutes circonstances, n'avaient-ils pas, de même que les préparations martiales, la prérogative d'ajouter souvent de nouveaux maux aux anciens, par suite de leur action morbifique propre, sans pouvoir faire cesser la faiblesse dépendante d'une ancienne maladie inconnue ?

Les onguents nervins, ou les autres topiques spiritueux et balsamiques, ont-ils jamais diminué d'une manière durable, ou même seulement momentanée, la paralysie commençante d'un bras ou d'une jambe, qui procède, comme il arrive si souvent, d'une maladie chronique, sans que celle-ci ait été guérie ? Les commotions électriques et galvaniques ont-elles jamais eu d'autre résultat, en pareille circonstance, que de rendre peu à peu plus intense et finalement totale la paralysie de l'irritabilité musculaire et de l'excitabilité nerveuse (1) ?

 

(1) Un pharmacien avait une pile voltaïque dont les décharges modérées amélioraient pour quelques heures la situation des personnes atteintes de dureté d'ouïe. Bientôt ces secousses demeuraient sans effet, et l'on était obligé, pour obtenir le même résultat, de les rendre plus fortes, jusqu'à ce qu'à leur tour celles-ci devinssent inefficaces. Après quoi les plus violentes avaient bien encore, dans les commencements, la faculté de rendre l'ouïe pour quelques heures aux malades, mais finissaient par les laisser en proie à une surdité absolue.

 

Les excitants et aphrodisiaques tant vantés, l'ambre gris, la teinture de cantharides, les truffes, les cardamomes, la cannelle et la vanille, ne finissent-ils pas constamment par convertir en une impuissance totale l'affaiblissement graduel des facultés viriles, dont la cause est, dans tous les cas, un miasme chronique inaperçu ?

Comment peut-on se vanter d'une acquisition de force et d'excitation qui dure quelques heures, quand le résultat qui s'ensuit amène à demeure l'état contraire, d'après les lois de la nature de tous les palliatifs ?

Le peu de bien que les excitants et fortifiants procurent aux personnes traitées de maladies aiguës d'après l'ancienne méthode, est mille et mille fois surpassé par les inconvénients qui résultent de leur usage dans les maladies chroniques.

Quand l'ancienne médecine ne sait comment s'y prendre pour attaquer une maladie chronique, elle use en aveugle des médicaments qu'elle désigne sous le nom d'altérants. Elle a recours aux mercuriaux, au calomélas, au sublimé corrosif, à l'onguent mercuriel, redoutables moyens qu'elle estime par-dessus tout, jusque dans les maladies non vénériennes, et qu'elle dispense avec tant de prodigalité, qu'elle fait agir pendant si longtemps sur le corps du malade, que la santé finit par être ruinée de fond en comble. Elle détermine, il est vrai, de grands changements, mais ces changements ne sont jamais favorables, et constamment la santé se trouve détruite sans ressource par un métal qui est pernicieux au plus haut degré toutes les fois qu'on ne sait pas le placer à propos.

Lorsque, dans toutes les fièvres intermittentes épidémiques, souvent répandues sur de vastes contrées, elle prescrit à hautes doses le quinquina, qui ne guérit homœopathiquement que la véritable fièvre intermittente des marais, en admettant même que la psore ne s'y oppose point, elle donne une preuve palpable de sa conduite légère et inconsidérée, puisque ces fièvres affectent un caractère différent chaque fois pour ainsi dire qu'elles se représentent, et qu'en conséquence elles réclament presque chaque fois aussi un autre remède homœopathique, dont une très petite dose, unique ou répétée, suffit alors pour les guérir radicalement en quelques jours. Comme ces maladies reviennent par accès périodiques, comme l'ancienne école ne voit autre chose que le type dans toutes les fièvres intermittentes, comme enfin elle ne connaît et ne veut connaître d'autre fébrifuge que le quinquina, elle s'imagine que, pour guérir ces fièvres, il lui suffit d'en éteindre le type par des doses accumulées de quinquina ou de quinine, ce que l'instinct irréfléchi, mais ici bien inspiré, de la force vitale cherche souvent pendant des mois entiers à empêcher. Mais le malade ; dupé par ce traitement fallacieux, ne manque jamais, après qu'on a supprimé le type de sa fièvre, d'éprouver des souffrances plus vives que celles qui lui étaient causées par cette fièvre elle-même. Il devient blême et asthmatique, ses hypocondres semblent étreints par une ligature, il perd l'appétit, son sommeil n'est jamais calme, il n'a ni force ni courage, l'enflure s'empare souvent de ses jambes, de son ventre, même de son visage et de ses mains. Il quitte ainsi l'hôpital, guéri, à ce qu'on prétend, et fort souvent des années d'un traitement homœopathique pénible sont ensuite nécessaires, non pas même pour le rendre à la santé, mais seulement pour l'arracher à la mort.

L'ancienne école tire vanité de ce qu'avec le secours de la valériane, qui en pareil cas agit comme moyen antipathique, elle parvient à dissiper pour quelques heures la morne stupeur dont les fièvres nerveuses sont accompagnées. Mais comme le résultat qu'elle obtient n'a pas de durée, comme elle est obligée d'accroître incessamment la dose de valériane pour ranimer le malade pendant quelques instants, elle ne tarde pas à voir les plus fortes doses mêmes ne plus produire le résultat qu'elle espère, tandis que la réaction déterminée par une substance dont l'impression stimulante n'est qu'un simple effet primitif, paralyse entièrement la force vitale, et dévoue le malade à une mort prochaine, que ce traitement prétendu rationnel rend inévitable. Cependant, l'école ne voit pas qu'elle tue à coup sûr en pareil cas, et elle n'attribue la mort qu'à la malignité de la maladie.

Un palliatif peut-être plus redoutable encore est la digitale pourprée, dont l'école régnante se montre si fière, quand elle veut ralentir le pouls dans les maladies chroniques. La première dose de ce moyen puissant, qui agit ici d'une manière énantiopathique, diminue assurément le nombre des pulsations artérielles pendant quelques heures ; mais le pouls ne tarde pas à reprendre sa vitesse. On augmente la dose, pour obtenir qu'il se ralentisse encore un peu, ce qui a lieu en effet, jusqu'à ce que des doses de plus en plus fortes n'opèrent plus rien de semblable, et que, pendant la réaction, qu'on finit par ne pouvoir plus empêcher, la vitesse du pouls soit bien supérieure à ce qu'elle était avant l'administration de la digitale : le nombre des pulsations s'accroît alors à tel point qu'on ne peut plus les compter, le malade n'a plus le moindre appétit, il a perdu toutes ses forces, en un mot il est devenu un véritable cadavre. Nul de ceux qu'on traite ainsi n'échappe à la mort, si ce n'est pour tomber dans une maladie incurable (1).

 

(1) Et cependant l'un des coryphées de l'ancienne école, Hufeland, vante encore la digitale pour remplir cette indication. "Personne ne niera, dit-il, que la trop grande énergie de la circulation ne puisse être apaisée par la digitale." L'expérience journalière nie que cet effet puisse être obtenu d'une manière durable de la part d'un remède énantiopathique héroïque.

 

Voilà comment l'allopathiste dirigeait ses traitements. Mais les malades étaient obligés de se ployer à cette triste nécessité, puisqu'ils n'auraient rien trouvé de mieux chez les autres médecins, qui tous avaient puisé leur instruction à la même source.

La cause fondamentale des maladies chroniques non vénériennes et les moyens capables de les guérir demeuraient inconnus à ces praticiens, qui se pavanaient de leurs cures dirigées, suivant eux, contre les causes, et du soin qu'ils disaient prendre de remonter, dans leur diagnostic, à la source de ces affections (1). Comment auraient-ils pu guérir le nombre immense des maladies chroniques avec leurs méthodes indirectes, imparfaites et dangereuses imitations des efforts d'une force vitale automatique, imitations qui n'ont point été destinées à devenir des modèles de la conduite à tenir en médecine ?

 

(1) C'est en Vain qu'Hufeland veut faire honneur à sa vieille école de se livrer à cette recherche ; car on sait qu'avant la publication de mon Traité des maladies chroniques (deuxième édition, Paris, 1846, 3 vol. in-8), l'allopathie avait ignoré pendant vingt-cinq siècles la vraie source de ces affections. N'avait-elle donc pas dû leur en assigner une autre, qui était fausse ?

 

Ils regardaient ce qu'ils croyaient être le caractère du mal comme la cause de la maladie, et, d'après cela, dirigeaient leurs prétendues cures radicales contre le spasme, l'inflammation (pléthore), la fièvre, la faiblesse générale et partielle, la pituite, la putridité, les obstructions, etc., qu'ils s'imaginaient écarter à l'aide de leurs antispasmodiques, antiphlogistiques, fortifiants, excitants, antiseptiques, fondants, résolutifs, dérivatifs, évacuants, et autres moyens antagonistes, qui ne leur étaient eux-mêmes connus que d'une manière superficielle.

Mais des indications si vagues ne suffisent pas pour trouver des remèdes qui soient d'un véritable secours, et moins que partout ailleurs, dans la matière médicale de l'ancienne école, qui, comme je l'ai fait voir ailleurs (1), ne reposait la plupart du temps que sur de simples conjectures et sur des conclusions tirées des effets obtenus dans les maladies.

 

(1) Voyez, dans les Études de médecine homœopathique, Paris, 1855, t. I, le chapitre Examen des sources de la matière médicale ordinaire.

 

On procédait d'une manière tout aussi hasardeuse, quand, se laissant guider par des indications bien plus hypothétiques encore, on agissait contre le manque ou la surabondance d'oxygène, d'azote, de carbone ou d'hydrogène dans les humeurs, contre l'exaltation ou la diminution de l'irritabilité, de la sensibilité, de la nutrition, de l'artérialité, de la vénosité ou de la capillarité, contre l'asthénie, etc., sans connaître aucun moyen d'atteindre à des buts si fantastiques. C'était là de l'ostentation. C'étaient des cures, mais qui ne tournaient point à l'avantage des malades.

Mais toute apparence même de traitement rationnel des maladies disparaît dans l'usage consacré par le temps, et même érigé en loi, d'associer ensemble des substances médicamenteuses différentes et, pour la plupart, inconnues dans leur action, pour constituer ce qu'on appelle une recette ou une formule. On place en tête de cette formule, sous le nom de base, un médicament qui n'est cependant point connu par rapport à l'étendue de ses effets médicinaux, mais qu'on croit devoir vaincre le caractère principal attribué à la maladie par le médecin ; on y joint, comme adjuvants, une ou deux substances non moins inconnues sous le point de vue de la manière dont elles affectent l'organisme, et qu'on destine, soit à remplir quelque indication accessoire, soit à corroborer l'action de la base ; puis on ajoute un prétendu correctif, dont on ne connaît pas davantage la vertu médicinale proprement dite ; on mêle le tout ensemble, en y faisant encore entrer parfois un sirop ou une eau distillée possédant également des propriétés médicamenteuses à part, et l'on s'imagine que chacun des ingrédients de ce mélange jouera dans le corps malade le rôle qui lui est assigné par la pensée du médecin, sans se laisser ni troubler ni induire en erreur par les autres choses dont il est accompagné, ce à quoi on ne peut raisonnablement pas s'attendre. L'un de ces ingrédients détruit l'autre, en totalité ou en partie, dans sa manière d'agir, ou lui donne, ainsi qu'au reste, un nouveau mode d'action auquel on n'avait pas songé, de sorte que l'effet sur lequel on comptait ne peut point avoir lieu. Souvent l'inexplicable énigme des mélanges produit ce qu'on n'attendait ni ne pouvait attendre, une nouvelle modification de la maladie, qui ne s'aperçoit point au milieu du tumulte des symptômes, mais devient permanente quand on prolonge l'usage de la recette, par conséquent, une maladie factice, qui s'ajoute à la maladie originelle, une aggravation de la maladie primitive ; ou si le malade ne fait point usage longtemps de la même recette, si on lui en donne une ou plusieurs autres, composées d'ingrédients différents, il en résulte au moins l'accroissement de la faiblesse, parce que les substances qui sont prescrites dans un pareil sens ont généralement peu ou point de rapport direct à la maladie primitive, et ne font qu'attaquer sans utilité les points sur lesquels ses atteintes ont le moins porté.

Quand bien même l'action sur le corps humain de tous les médicaments serait connue (et le médecin qui formule la recette ne connaît souvent pas celle de la centième partie d'entre eux), en mêler ensemble plusieurs, dont certains même sont déjà très composés, et dont chacun doit différer beaucoup des autres sous le rapport de son énergie spéciale, dans l'intention que ce mélange inconcevable soit pris par le malade à doses copieuses et souvent répétées, et prétendre qu'un tel mélange doive produire un effet curatif déterminé, c'est là une absurdité qui révolte tout homme sans prévention et accoutumé à réfléchir (1). Le résultat est naturellement en contradiction avec ce qu'on espère d'une manière si positive. Des changements surviennent, sans contredit ; mais il n'y en a point un seul qui soit bon, qui soit conforme au but, ils sont tous ou nuisibles ou mortels.

 

(1) Il s'est trouvé jusque dans l'école ordinaire, des hommes qui ont reconnu l'absurdité de mélanges des médicaments, quoique eux-mêmes suivissent cette éternelle routine condamnée par leur raison. Ainsi, Herz s'exprime de la manière suivante (Journal de Hufeland, II, p. 33)

"S'agit-il de faire cesser l'état inflammatoire, nous n'employons seuls ni le nitre, ni le sel ammoniac, ni les acides végétaux, mais nous mêlons ordinairement ensemble plusieurs antiphlogistiques, ou bien nous les faisons alterner les uns avec les autres. Est-il question de résister à la putridité, il ne nous suffit pas, pour atteindre à ce but, d'administrer en grande quantité un des antiseptiques connus, le quinquina, les acides minéraux, l'arnica, la serpentaire, etc. ; nous aimons mieux enjoindre plusieurs ensemble, comptant davantage sur le résultat de leur action combinée ; ou bien, par ignorance de ce qui conviendrait le mieux, dans le cas présent, nous accumulons des choses disparates, et nous laissons au hasard le soin de faire produire, par l'une ou par l'autre, le soulagement que nous avons en vue. C'est ainsi qu'il est rare qu'on excite la sueur, qu'on purifie le sang, qu'on résolve des obstructions, qu'on provoque l'expectoration, et même que l'on détermine la purgation, à l'aide d'un seul moyen. Nos formules, pour arriver à ce résultat, sont toujours compliquées, elles ne sont presque jamais simples et pures ; aussi ne peut-on point les considérer comme des expériences relatives aux effets des diverses substances qui entrent dans leur composition. A la vérité, dans nos formules, nous établissons doctoralement une hiérarchie entre les moyens, et nous appelons base celui auquel nous contons, à proprement parler, l'effet, donnant aux autres les noms d'adjuvants, de correctifs, etc. Mais il est évident que l'arbitraire a fait en grande partie les frais de cette classification. Les adjuvants contribuent tout aussi bien à l'effet total que la base, quoique, faute d'échelle, nous ne puissions déterminer leur degré de participation. L'influence des correctifs sur les vertus des autres moyens ne peut pas non plus être tout à fait indifférente ; ils doivent les augmenter, les diminuer, ou leur imprimer une autre direction. Le changement salutaire que nous déterminons à l'aide d'une pareille formule doit donc être toujours considéré comme le résultat de tout l'ensemble de son contenu, et nous n'en pouvons jamais rien conclure qui ait trait à l'activité spéciale de chacun des ingrédients dont elle se compose. Nous savons trop peu ce qu'il y a d'essentiel à connaître dans tous les médicaments, et nos connaissances sont trop bornées à l'égard des affinités qu'ils déploient peut-être par centaines quand on les mêle les uns avec les autres, pour que nous puissions dire avec certitude quels seront le mode et le degré d'énergie de la substance même la plus indifférente en apparence, quand elle aura été introduite dans le corps humain, combinée avec d'autres substances. De même l'influence du correctif sur l'action des autres agents ne peut être indifférente ; elle doit augmenter leur puissance, la modifier ou lui donner une autre direction, de sorte que nous sommes obligés de regarder les effets curatifs d'un semblable mélange, comme la résultante de l'action combinée des divers médicaments qui le composent. Nous ne pouvons dont jamais faire une expérience pure sur l'action de l'un de ces agents pris en particulier. Dans le fait, nous sommes encore plus ignorants sur ce qu'il y a de réellement utile à connaître dans l'action des médicaments, et aussi sur les nombreuses modifications que cette action éprouve lorsque l'agent est mélangé avec d'autres substances. II nous est donc impossible d'avoir quelque certitude relativement à l'activité déployée par un de ces agents si mal connu en lui-même, lorsqu'il aura été introduit dans l'organisme en même temps que d'autres substances."

 

Je serais bien curieux de savoir laquelle de ces manœuvres exécutées en aveugle dans le corps de l'homme malade on serait tenté d'appeler une guérison !

On ne doit attendre la guérison que de ce qui reste encore de force vitale au malade après qu'on a ramené cette force à son rythme normal d'activité par un médicament approprié. Vainement se flatterait-on de l'obtenir en exténuant le corps selon les préceptes de l'art. Cependant, l'ancienne école ne sait opposer aux affections chroniques que des moyens propres à martyriser les malades, à épuiser les humeurs et les forces, à raccourcir la vie ! Peut-elle donc sauver quand elle détruit ? Mérite-t-elle le titre d'art de guérir ? Elle agit lege artis, de la manière la plus opposée au but, et elle fait, on serait tenté de croire avec intention, (1) le contraire précisément de ce qu'il faudrait exécuter. Peut-on donc la préconiser ? Doit-on la souffrir plus longtemps ?

Dans ces derniers temps, elle s'est surpassée elle-même sous le point de vue de sa cruauté envers les malades et de l'absurdité de ses actions. Tout observateur impartial doit en convenir, et des médecins même sortis de son propre sein, comme Kruger-Hansen, se sont vus contraints, par l'éveil de leur conscience, d'en faire publiquement l'aveu.

Il était temps que la sagesse du divin Créateur et Conservateur des hommes mit fin à ces abominations, à ces tortures, et qu'elle fit apparaître une médecine inverse, qui, au lieu d'épuiser les humeurs et les forces par des vomitifs, des purgatifs, des bains chauds, des sudorifiques ou des sialagogues, de verser à flots le sang indispensable à la vie, de torturer par des moyens douloureux,  d'ajouter sans cesse de nouvelles maladies aux anciennes, et de rendre enfin celles-ci incurables par l'usage prolongé d'héroïques médicaments inconnus qui, au lieu de guérir les malades, ajoutent à leurs maux des affections médicinales incurables dans leur action, en un mot, d'atteler les bœufs derrière la charrue en faisant usage de palliatifs choisis d'après la fausse maxime contraria contrariis (2) ; et de frayer impitoyablement une large voie à la mort comme le fait la routine, ménageât autant que possible les forces des malades, et les menât aussi doucement que promptement à une guérison durable, avec le secours d'un petit nombre d'agents simples, parfaitement connus, choisis d'après le principe similia similibus curentur, et administrés à des doses minimes. Il était temps qu'elle fit découvrir l'homœopathie.

 

(1) Texte original : ... avec intention, άlloîa, le contraire... (Note de l'éditeur.)

 

(2) Texte original : contraria contrariis curentur (Note de l'éditeur.)


 

II. EXEMPLES DE GUÉRISONS HOMŒOPATHIQUES OPÉRÉES INVOLONTAIREMENT PAR DES MÉDECINS DE L'ANCIENNE ÉCOLE.

 

L'observation, la méditation et l'expérience m'ont fait trouver qu'à l'inverse des préceptes tracés par l'allopathie, la marche à suivre pour obtenir de véritables guérisons, douces, promptes, certaines et durables, consiste à choisir, dans chaque cas individuel de maladie, un médicament capable de produire par lui-même une affection semblable (1) celle qu'il doit guérir.

 

(1) Texte original : semblable (δμοιον πάΰος) celle... (Note de l'éditeur.).

 

Cette méthode homœopathique n'avait été enseignée par personne avant moi ; personne ne l'avait mise en pratique. Mais si elle seule est conforme à la vérité, comme chacun pourra s'en convaincre avec moi, on doit s'attendre à ce que, bien qu'elle ait été si longtemps méconnue, chaque siècle en offre cependant des traces palpables (1). C'est en effet ce qui a lieu.

 

(1) Car la vérité est éternelle comme la Divinité elle-même. Les hommes peuvent la négliger pendant longtemps, mais le moment arrive enfin où, pour l'accomplissement des décrets de la Providence, ses rayons percent le nuage des préjugés, et répandent sur le genre humain une clarté bienfaisante que rien désormais ne peut éteindre.

 

Dans tous les temps, les maladies qui ont été guéries d'une manière réelle, prompte, durable et manifeste, par des médicaments, et qui n'ont point dû leur guérison à ce qu'il s'est rencontré quelque autre circonstance favorable, à ce que la maladie aiguë avait accompli sa révolution naturelle, ou enfin à ce que les forces du corps avaient repris peu à peu la prépondérance pendant un traitement allopathique (car être guéri directement diffère beaucoup d'être guéri par une voie indirecte), ces maladies, dis-je, ont cédé, quoique à l'insu du médecin, à un remède homœopathique, c'est-à-dire ayant le pouvoir de susciter par lui-même un état morbide semblable à celui dont il procurait la disparition.

Il n'est pas jusqu'aux guérisons réelles opérées à l'aide de médicaments composés, et dont les exemples sont d'ailleurs fort rares, dans lesquelles on ne reconnaisse que le remède dont l'action dominait celle des autres était toujours de nature homœopathique.

Mais cette vérité s'offre à nous plus évidente encore dans certains cas, où les médecins, violant l'usage qui n'admet que des mélanges de médicaments formulés sous forme de recettes, ont guéri promptement à l'aide d'un médicament simple. On voit alors avec surprise que la guérison fut toujours l'effet d'une substance médicinale capable de produire elle-même une affection semblable à celle dont le malade était atteint, quoique le médecin ne sût pas ce qu'il faisait, et n'agit ainsi que dans un moment d'oubli des préceptes de son école. Il donnait un remède dont la thérapeutique reçue lui aurait prescrit d'administrer précisément le contraire, et c'était par là seulement que ses malades guérissaient avec promptitude.

Je vais rapporter ici quelques exemples de ces guérisons homœopathiques, qui trouvent leur interprétation claire et précise dans la doctrine aujourd'hui reconnue et vivante de l'homœopathie, mais qu'il ne faut point regarder comme des arguments en faveur de cette dernière, attendu qu'elle n'a besoin ni d'appui ni de soutien (1).

 

(1) Si, dans les cas dont le récit va être fait, les doses de médicaments ont dépassé celle que prescrit la médecine homœopathique, il a dû s'ensuivre tout naturellement le danger qu'entraînent en général les hautes doses d'agents homœopathiques. Cependant diverses circonstances, qu'on ne peut pas toujours découvrir, font qu'il arrive assez souvent a des doses même très considérables de remèdes homœopathiques de procurer la guérison, sans causer de préjudice notable, soit que la substance végétale ait perdu de son énergie, soit qu'il survienne des évacuations abondantes ayant pour résultat de détruire la plus grande partie de l'effet du remède, soit enfin que l'estomac ait reçu en même temps d'autres substances capables de contre balancer la force des doses par l'action antidotique qu'elles exercent.

 

Déjà l'auteur du traité des Épidémies attribué à Hippocrate (1), parle d'un choléra-morbus rebelle à tous les remèdes, qu'il guérit uniquement au moyen de l'hellébore blanc, substance qui cependant excite par elle-même le choléra, comme l'ont vu Foreest, Ledel, Reimanu et plusieurs autres (2).

La suette anglaise, qui se montra pour la première fois en 1485, et qui, plus meurtrière que la peste elle-même, enlevait d'abord, au témoignage de Willis, quatre-vingt-dix-neuf malades sur cent, ne put être domptée qu'au moment où l'on apprit à donner des sudorifiques aux malades. Depuis cette époque, il y eut peu de personnes qui en moururent, ainsi que Sennert (3) en fait la remarque.

Un flux de ventre, qui durait depuis plusieurs années, qui menaçait d'une mort inévitable, et contre lequel tous les médicaments étaient restés sans effet, fut, à la grande surprise de Fischer (4), et non à la mienne, guéri d'une manière rapide et durable par un purgatif qu'administra un empirique.

Murray, que je choisis entre tant d'autres, et l'expérience journalière, rangent le vertige, les nausées et l'anxiété parmi les principaux symptômes que produit le tabac. Or, ce fut précisément de vertiges, de nausées et d'anxiété que Diemerbrœck (5) se débarrassa par l'usage de la pipe, quand il vint à être attaqué de ces symptômes au milieu des soins qu'il donnait aux victimes des maladies épidémiques de la Hollande.

 

(1) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. par Littré, Paris, 1846, t. V, des Epidémies. Liv. V, page 211.

 

(2) P. Foreest, XVIII, obs. 44. -Ledel, Misc. nat. cur., déc. III, ann. 1, obs. 65. -Reimann, Bresl. Samml, 1721, p. 535. -C'est avec intention que, dans cet exemple et dans tous les suivants, je n'ai point rapporté mes propres observations ni celles de mes élèves sur les propriétés spéciales de chaque médicament, mais seulement celles des médecins des temps passés. Mon but, en agissant ainsi, a été de faire voir que la médecine homœopathique aurait pu être trouvée avant moi.

 

(3) Sennert, De febribus, IV, cap. 15.

 

(4) Dans Hufeland's Journal fuer praktische Heilkunde, X, iv, p. 127.

 

(5) Diemerbrœck, Tractatus de peste, Amsterdam, 1665, p. 273.

 

Les effets nuisibles que quelques écrivains, entre autres Georgi (1), attribuent à l'usage de l'Agaricus muscarius chez les habitants du Kamtschatka, et qui consistent en tremblements, convulsions, épilepsie, sont devenus salutaires entre les mains de C. G. Whistling (2), qui a employé ce champignon avec succès contre les convulsions accompagnées de tremblement, et entre celles de J. C. Bernhardt (3), qui s'en est également servi avec avantage dans une espèce d'épilepsie.

La remarque faite par Murray (4), que l'huile d'anis calme les maux de ventre et les coliques venteuses causées par les purgatifs, ne nous surprend pas, sachant que J. P. Albrecht (5) a observé des douleurs d'estomac produites par ce liquide, et P. Foreest (6) des coliques violentes dues également à son action.

 

(1) Georgi, Beschreibung aller Nationen des russischen Reiches, p. 78, 267, 281, 321, 329, 352.

 

(2) Wistling, Diss. de virt. agaric. musc., Iéna, 1748, p. 13.

 

(3) Bernhardt, Chym. Vers. und Erfahrungen, Leipsick, 4754, obs. 5, p. 324. -Gruner, De viribus agar. musc., Iéna, 1778, p. 13.

 

(4) Murray, Apparatus medicaminum, I, p. 429, 430.

 

(5) Albrecht, Misc. nat. cur., dec. II, ann. 8, obs. 169.

 

(6) Foreest, Observat. et curationes, lib. 21.

 

Si F. Hoffmann vante la mille-feuilles dans plusieurs hémorrhagies ; si G. E. Stahl, Buchwald et Lœseke ont trouvé ce végétal utile dans le flux hémorroïdal excessif ; si Quarin et les rédacteurs du Recueil de Breslau parlent d'hémoptysies dont il a procuré la guérison ; si enfin Thomasius, au rapport de Haller, l'a employé avec succès dans la métrorrhagie, ces cures se rapportent évidemment à la faculté dont jouit la plante de provoquer par elle-même des flux de sang et l'hématurie, comme l'a observé G. Hoffmann (1), et surtout de provoquer le saignement de nez, ainsi que Bockler (2) l'a constaté.

Scovolo (3), parmi beaucoup d'autres, a guéri une émission douloureuse d'urine purulente au moyen de la butterole : ce qui n'aurait pu avoir lieu, si cette plante n'avait pas le pouvoir d'exciter par elle-même des ardeurs en urinant, avec émission d'urine glaireuse, ainsi que Sauvages (4) l'a reconnu.

Quand bien même les nombreuses expériences de Stœrck, Marges, Planchon, Dumonceau, F. C. Bunker, Schinz, Ehrmann et autres n'auraient point établi que le colchique guérit une espèce d'hydropisie, on devrait déjà s'attendre à cette propriété de sa part, d'après la faculté spéciale qu'il possède de diminuer la sécrétion rénale, tout en provoquant des envies continuelles d'uriner, et de donner lieu à l'écoulement d'une petite quantité d'urine d'un rouge ardent, ainsi que l'ont vu Stœrck (5) et de Berge (6). Il est évident aussi que la guérison d'un asthme hypocondriaque, effectuée par Gœritz (7) au moyen du colchique, et celle d'un asthme compliqué d'hydrothorax, opérée par Stœrck (8), à l'aide de cette même substance, sont fondées sur la faculté homœopathique qu'elle possède de provoquer par elle-même l'asthme et la dyspnée, effets de sa part dont de Berge (9) a constaté la réalité.

 

 

(1) Hoffmann, De medicam. offic., Leyde, 1738.

 

(2) Bœkler, Cynosura mat. med. cont., p. 552.

 

(3) Scovolo, dans Girardi, De uva ursi, Padoue, 1764.

 

(4) Sauvages, Nosolog., III, p. 200.

 

(5) Stœrck, Lib. de colchico, Vienne, 1763, p. 12.

 

(6) De Berge, Journal de Médecine, Paris, 1763, XXII, p. 506.

 

(7) Gœritz in A. E. Buechner, Miscel. phys. med. mathem., ann. 1728, juillet, p.1212, 1213. Erfurth,1732.

 

(8) Stœrck, Ibid., cas. 11, 13 ; -contra, cas. 4, 9.

 

(9) De Berge, Ibid., loc. cit.

 

Muralto (1) a vu, ce dont on peut encore se convaincre tous les jours, que le jalap, indépendamment de coliques, cause une grande inquiétude et beaucoup d'agitation. Tout médecin familier avec les vérités de l'homœopathie trouvera donc naturel que de cette propriété découle celle que G. W. Wedel (2) lui attribue avec raison de calmer souvent les tranchées qui agitent et font crier les jeunes enfants, et de procurer un sommeil tranquille à ces petits êtres.

On sait, ainsi qu'il est suffisamment attesté par Murray, Hillary et Spielmann, que les feuilles de séné occasionnent des coliques, qu'elles produisent, d'après G. Hoffmann (3) et F. Hoffmann (4), des flatuosités et de l'agitation dans le sang (5), cause ordinaire de l'insomnie. C'est en conséquence de cette vertu homœopathique naturelle du séné que Detharding (6) a pu avec son secours guérir des coliques violentes et débarrasser des malades de leurs insomnies.

 

(1) Muralto, Miscell. nat. cur. dec. II, a. 7, obs. 112.

 

(2) Wedel, Opiolog, I, p. 1, II, p. 38.

 

(3) G. Hoffmann, De medicin. officin., lib. I, cap. 36.

 

(4) F. Hoffmann, Diss. de Manna, § 16.

 

(5) Murray, loc. cit., t. II, p. 507.

 

(6) Detharding, Ephem. nat. cur., cent. 10, obs. 76.

 

 

Stœrck, qui possédait tant de sagacité, fut au moment de comprendre que l'inconvénient qu'il avait trouvé au dictame de provoquer parfois un flux muqueux par le vagin (1), dérivait précisément de la même source que la faculté en vertu de laquelle cette racine lui avait servi aussi à guérir une leucorrhée chronique (2).

Stœrck aurait dû également être frappé d'avoir guéri une espèce d'exanthème chronique général, humide et phagédénique, avec la clématite (3), après avoir reconnu lui-même (4) que cette plante a le pouvoir de faire naître une éruption psorique sur tout le corps.

Si l'euphraise a guéri, d'après Murray (5), la lippitude et une espèce d'ophtalmie, comment a-t-elle pu amener ce résultat, sinon par la faculté que Lobel (G) a remarquée en elle d'exciter une sorte d'inflammation des yeux ?

D'après J. H. Lange (7), la noix-muscade s'est montrée fort efficace dans les évanouissements hystériques. La cause naturelle de ce phénomène est homœopathique, et tient à ce que la noix-muscade, quand on en donne une forte dose à un homme bien portant, donne lieu, suivant J. Schmid (8) et Cullen (9), à l'émoussement des sens et à une insensibilité générale.

 

(1) Stœrck, Lib. de flamm. Jovis, Vienne, 1769, cap. 2.

 

(2) Ibid., cap. 9.

 

(3) Ibid., cap. 13.

 

(4) Ibid., cap. 33.

 

(5) Murray, Appar. medicaminum, II, p. 221.

 

(6) Lobel. Stirp. adversar., p. 219.

 

(7) Lange, Domest. Brunsvic., 136.

 

(8) Schmid, Misc. nat. cur., dec. II, ann. 2, obs. 120.

 

(9) Cullen, Traité de matière médicale, Paris, 1790, t. II, p. 216.

 

L'ancienne coutume d'employer l'eau de rose à l'extérieur contre les ophtalmies, semble un témoignage tacite de l'existence d'une propriété curative des maux d'yeux dans les fleurs du rosier. Elle repose sur la vertu homœopathique qu'ont ces fleurs d'exciter par elles-mêmes une espèce d'ophtalmie, effet que J. Echtius (1), Ledel (2) et Rau (3) leur ont réellement vu produire.

Si le sumac vénéneux a la propriété, d'après de Rossi (4), Van Mons (5), J. Monti (6), Sybel (7) et autres, de faire naître sur le corps des boutons qui peu à peu le couvrent tout entier, on conçoit aisément, d'après cela, que cette plante ait pu guérir homœopathiquement quelques espèces de dartres, comme Dufresnoy et Van Mons nous apprennent qu'elle l'a fait réellement. Qu'est-ce qui a donné au sumac vénéneux, dans un cas cité par Alderson (8), le pouvoir de guérir une paralysie des membres inférieurs, accompagnée d'affaiblissement des facultés intellectuelles, si ce n'est la faculté dont il jouit évidemment par lui-même de produire un affaissement total des forces musculaires, en égarant l'esprit du sujet au point de lui faire croire qu'il va mourir, comme l'a vu Zadig (9) ?

 

(1) Echtius in M. Adami Vitæ germanorum medicorum, Haldelbergæ, 1620, page 72.

 

(2) Ledel, Mise. nat. curios., dec. II, ann. 2, obs. 140.

 

(3) Rau, Ueber tien Werth der homœop. Heilverf., p. 73.

 

(4) Rossi, Obs. de nonnullis plantis quæ pro venenatis habeatur. Pise, 1767.

 

(5) Van Mons in Dufresnoy, Ueber den wurzelnden Sumach, p. 206.

 

(6) J. Monti, Acta Inst. Donon., sc. et art. III, p. 165.

 

(7) Sybel in Med. Annalen, juillet 1811.

 

(8) Alderson, Samml. aus Abh. f. pr. Ærzte, XVIII, 1.

 

(9) Zadig, dans Hufeland's Journal der prakt. Heilk., V, p. 3.

 

Selon Carrère (1), la douce-amère a guéri les plus violentes maladies causées par le refroidissement. Ce ne peut être que parce que cette herbe est très sujette à produire, dans les temps froids et humides, des incommodités semblables à celles qui résultent d'un refroidissement, ainsi que l'ont remarqué Carrère lui-même (2) et Starcke (3). Fritze (4) a vu la douce-amère faire naître des convulsions, et de Haen (5) l'a également vue produire des convulsions accompagnées de délire. Or, des convulsions accompagnées de délire ont cédé, entre les mains de ce dernier médecin, à de petites doses de douce-amère.

On chercherait en vain, dans l'empire des hypothèses, la cause qui fait que la douce-amère s'est montrée si efficace dans une espèce de dartre, sous les yeux de Carrère (6), de Fouquet (7) et de Poupart (8) ; mais la simple nature, qui demande l'homœopathie pour guérir sûrement, l'a placée tout auprès de nous, dans la faculté qu'a la douce-amère d'exciter de son chef la manifestation d'une espèce de dartre. Carrère a vu l'usage de cette plante provoquer une éruption dartreuse qui couvrit le corps entier pendant quinze jours (9), une autre qui s'établit aux mains (10) ; et une troisième qui fixa son siège aux lèvres de la vulve (11).

 

(1) Carrère et Starcke, Abhandl. ueber die Eigenschaft des Nachtschattens oder Biliersuesse. Iéna, 1786, p 20-23.

 

(2) Carrère, Ibid., p. 20-23.

 

(3) Starcke, dans Carrère, ibid.

 

(4) Fritze, Annalen des klinischen Institut, III, p. 45.

 

(5) De Haen, Ratio medendi, t. IV, p. 228.

 

(6) Carrère et Starcke, Abhandl. weber die Eigenschaft des Nachtschaitens oder Bittersuesse, Iéna, 1786, p. 92.

 

(7) Fouquet, dans Razouz, Tables nosologiques, p. 275.

 

(8) Poupart, Traité des dartres, Paris, 1782, p.184, 192.

 

(9) Carrère, Loc. cit., p. 96.

 

(10) Carrère et Starcke. Abhandl. weeber die Eigenschaft, u. s. w., p. 149.

 

(11) Carrère, Ibid., p. 164.

 

 

Ruecker (1) a vu la scrofulaire susciter une anasarque générale. C'est pour cette raison que Gataker (2) et Cirillo (3) sont parvenus avec son secours à guérir (homœopathiquement) une espèce d'hydropisie.

Bœrhaave (4), Sydenham (5) et Radcliff (6) n'ont pu guérir une autre espèce d'hydropisie qu'à l'aide du sureau, parce que, comme nous l'apprend Haller (7), le sureau détermine une tuméfaction séreuse par sa seule application à l'extérieur du corps.

De Haen (8), Sarcone (9) et Pringle (10) ont rendu hommage à la vérité et à l'expérience en avouant qu'ils avaient guéri des pleurésies avec la scille, racine que sa grande âcreté devait faire proscrire dans une affection de ce genre, où le système reçu n'admet que des remèdes adoucissants, relâchants et rafraîchissants. Le point de côté n'en a pas moins disparu sous l'influence de la scille, et par suite de la loi homœopathique ; car J. C. Wagner (11) avait déjà vu l'action libre de cette plante provoquer une sorte de pleurésie et d'inflammation du poumon.

 

(1) Ruecker, Commerc. liter. Noric., 1731, p. 372.

 

(2) Gataker, Versuche und Bemerk. der Edinb. Gesellschaft, Altenbourg, 1762, VII, p. 95, 98.

 

(3) Cirillo, Consult. mediche, t. III, Naples, 1738, in-f°.

 

(4) Bœrhaave, Historia plantarum, p. I, p. 207.

 

(5) Sydenham, Opera medica, p. 496.

 

(6) Radcliff, dans Haller, Arzneimittellehre, p. 349.

 

(7) Haller, Vicat, Plantes vénéneuses de la Suisse, Yverdon, 1776, p. 123.

 

(8) De Haen, Ratio medendi, p. 1, p. 13.

 

(9) Sarcone, Maladies observées à Naples, Lyon, 1804, t. I, p. 166.

 

(10) Pringle, Obs. sur les maladies des armées, Paris, 1793, p. 127.

 

(11) Wagner, Observationes clinicæ, Lubeck, 1737.

 

Un grand nombre de praticiens, D. Cruger, Ray, Kellner, Kaau-Bœrhave et autres (1), ont observé que la pomme épineuse (Datura Stramonium) excite un délire bizarre et des convulsions. C'est précisément cette faculté de sa part qui a mis les médecins en état de guérir, avec son secours, la démoniomanie (2) (délire fantasque, accompagné de spasmes dans les membres) et autres convulsions, comme l'on fait Sidren (3), et Wedenberg (4). Si, entre les mains de Sidren, elle a guéri deux chorées, qui avaient été déterminées, l'une par la frayeur, l'autre par la vapeur du mercure, c'est qu'elle a par elle-même la propriété d'exciter des mouvements involontaires dans les membres, comme l'ont remarqué Kaau-Bœrhave et Lobstein. Diverses observations, celles entre autres de Schenek, établissent qu'elle peut détruire la mémoire en très peu de temps ; il n'est donc pas surprenant qu'au dire de Sauvages et de Schintz, elle possède la vertu de guérir l'amnésie. Enfin Sehmalz (5) est parvenu à guérir au moyen de cette plante une mélancolie qui alternait avec la manie, parce qu'au dire de Da Costa (6) elle a le pouvoir de provoquer un état de choses analogue chez l'homme sain auquel on l'administre.

 

(1) C. Cruger, Misc. nat. cur., dec. III, ann. 2, obs. 88. -Kaau-Bœrhaave, Impetum faciens, Leyde, 1745, p. 282. Kellner, Bresl. Samml. p. 172.

 

(2) Vœchschrift fuert Lœkare, VI, p. 40.

 

(3) Sidren, Diss. de stramonii usu in malis convulsivis, Upsal, 1773.

 

(4) Wedenberg, Diss. morborum casus, spec. I, Ups., 4785.

 

(5) Schmalz, Chir. und medicin. Vorfaelle, Leipzig. 1781, p. 178.

 

(6) Da Costa, dans Schenek, I, obs. 139.

 

Plusieurs médecins, comme Percival, Stahl et Quarin, ont observé que l'usage du quinquina occasionnait des pesanteurs d'estomac. D'autres ont vu cette substance produire le vomissement et la diarrhée (Morton, Friborg, Ratier et Quarin), la syncope (D. Cruger et Morton), une grande faiblesse, une sorte de jaunisse (Thomson, Richard, Stahl et C. E. Fischer), l'amertume de la bouche (Quarin et Fischer) ; enfin la tension du bas-ventre. Or, c'est précisément lorsque ces incommodités et ces états morbides se trouvent réunis dans les fièvres intermittentes que Torti et Cleghorn recommandent de n'avoir recours qu'au seul quinquina. De même, l'emploi avantageux qu'on fait de cette écorce dans l'état d'épuisement, les digestions laborieuses et le défaut d'appétit, qui restent à la suite des fièvres aiguës, surtout quand on les a traitées par la saignée, les évacuants et les débilitants, se fonde sur la propriété qu'elle a de produire une prostration extrême des forces, d'anéantir le corps et l'âme, de rendre la digestion pénible et de supprimer l'appétit, ainsi que l'ont observé Cleghorn, Friborg, Cruger, Romberg, Stahl, Thomson et autres.

Comment aurait-on pu arrêter plus d'une fois des flux de sang avec l'ipécacuanha, ainsi que Baglivi, Barbeyrac, Gianella, Dalberg, Bergius et autres y sont parvenus, si ce médicament ne possédait pas de son chef même la faculté d'exciter des hémorrhagies, ce qu'ont en effet remarqué Murray, Scott et Geoffroy ? Comment pourrait-il être aussi salutaire dans l'asthme, et surtout dans l'asthme spasmodique, qu'Akenside (1), Meyer (2), Bang (3), Stoll (4), Fouquet (5) et Ranoë (6) nous le dépeignent, s'il n'avait pas par lui-même la faculté de produire, sans exciter aucune évacuation, l'asthme en général, et l'asthme spasmodique en particulier, que Murray (7), Geoffroy (8) et Scott (9) ont vu naître de son action sur l'économie ? Peut-on exiger des preuves plus claires que les médicaments doivent être appliqués à la guérison des maladies en raison des effets morbides qu'ils produisent ?

Il serait impossible de comprendre comment la fève Saint-Ignace a pu être aussi efficace dans une espèce de convulsion, que l'assurent Hermann (10), Valentin (11) et un écrivain anonyme (12), si elle n'avait pas d'elle-même le pouvoir de provoquer des convulsions semblables, ainsi que Bergius (13), Camelli (14) et Durius (15) s'en sont convaincus.

 

(1) Akenside, Médical Trans., I, n° 7, p. 39.

 

(2) Meyer, Diss. de ipecac. refracta dosi usu, p. 34.

 

(3) Bang, Praxis medica, p. 516.

 

(4) Stoll, Prælectiones, p. 221.

 

(5) Fouquet, Journal de médecine, Paris, 1784, t. LXII, p. 137.

 

(6) Ranoë, Act. reg. Soc. med. Hafn., II, p.163, III, p. 61.

 

(7) Murray, Medic. pract. Bibl., p. 237.

 

(8) Geoffroy, Traité de la matière médicale, Paris, 1757, p. II, p. 157.

 

(9) Scott, Med. comment. of Edinb., IV, p. 74.

 

(10) Hermann, Cynosura mat. med., II, p. 231.

 

(11) Rist. simplic. reform., p.195, § 4.

 

(12) Act. Berol., dec. II, vol. X, p. 12.

 

(13) Bergius, Materia medica, p. 450.

 

(14) Camelli, Philos. Trans., vol. XXI, n° 250.

 

(15) Durius, Miscell. nat. cur., dec, III, ann. 9,10.

 

Les personnes qui ont reçu des coups et des contusions éprouvent des points de côté, des envies de vomir, des élancements et des ardeurs dans les hypocondres, le tout accompagné d'anxiété et de tremblements, de soubresauts involontaires, semblables à ceux que provoquent les commotions électriques, pendant la veille et pendant le sommeil, des fourmillements dans les parties sur lesquelles l'atteinte a porté, etc. Or, l'arnica pouvant produire par lui-même des symptômes semblables, comme l'attestent les observations de Meza, Vicat, Crichton, Collin, Aaskow, Stoll et J.-C. Zange, on conçoit sans peine que cette plante guérisse les accidents provenant d'un coup, d'une chute d'une contusion, ainsi qu'une foule de médecins et des peuples entiers en ont fait l'expérience depuis des siècles.

Parmi les désordres que la belladone provoque chez l'homme bien portant, se trouvent des symptômes dont l'ensemble compose une image qui ressemble beaucoup à l'espèce d'hydrophobie causée par la morsure d'un chien enragé, maladie que Mayerne (1), Munch (2), Buchholtz (3) et Neimike (4) ont réellement et parfaitement guérie avec cette plante (5). Le sujet cherche en vain le sommeil ; il a la respiration gênée ; une soif ardente et accompagnée d'anxiété le dévore ; à peine lui présente-t-on des liquides qu'aussitôt il les repousse, son visage est rouge, ses yeux sont fixes et étincelants (F.-C. Grimm) ; il éprouve de la suffocation en buvant (E. Camerarius et Sauter) ; en général, il est incapable de rien avaler (May, Lottinger, Sicelius. Buchave, D'Hermont, Manetti, Vicat, Cullen) ; il éprouve alternativement de la frayeur et des envies de mordre les personnes qui l'entourent (Sauter, Dumoulin, Buchave, Mardorf) ; il crache autour de lui (Sauter) ; il cherche à s'échapper (Dumoulin, E. Gmelin, Buchholtz) ; enfin son corps est dans une agitation continuelle (Boucher, E. Gmelin et Sauter). La belladone a guéri aussi des espèces de manie et de mélancolie, dans des cas rapportés par Evers, Schmucker, Schmalz, Munch père et fils, et autres, parce qu'elle possède elle-même la faculté de produire certaines espèces de démences, telles que celles qui ont été signalées par Rau, Grimm, Hasenest, Mardorf, Hoyer, Dillenius et autres. Henning (6), après avoir inutilement traité pendant trois mois une amaurose avec taches bigarrées devant les yeux, par une multitude de moyens différents, vint à s'imaginer que cette affection pouvait bien être due à la goutte, dont le malade n'avait cependant jamais ressenti aucune atteinte, et fut conduit ainsi par le hasard à prescrire la belladone (7), qui procura une guérison rapide et exempte de tout inconvénient. Nul doute qu'il n'eût fait choix de ce remède dès le principe, s'il eût su qu'on ne peut guérir qu'à l'aide de moyens produisant des symptômes semblables à ceux de la maladie, et que la belladone ne devait pas manquer, d'après l'infaillible loi de la nature, de guérir ici homœopathiquement, puisque, au témoignage de Sauter (8) et de Buchholtz (9), elle excite elle-même une sorte d'amaurose avec des taches bigarrées devant les yeux.

 

(1) Mayerne, Praxeos in morbis internis syntagma allerum, Vienne, 1697, p. 136.

 

(2) Munch, Beobachtungen bey angewendeler Belladone bey den Mensehen, Stendal, 1789.

 

(3) Buchholtz, Heilsame Wirkungen der Belladone in ausgebrochener Wuth, Erfurth, 1783.

 

(4) Neimike, J.-H. Munch's Beobachtungen, theil. I, p. 74.

 

(5) S'il est arrivé souvent à la belladone d'échouer dans la rage déclarée, on ne doit pas perdre de vue qu'elle ne peut guérir ici que par sa faculté de produire des effets semblables à ceux de la maladie, et que par conséquent on n'aurait dû l'administrer qu'aux plus petites doses possible, comme tous les remèdes homœopathiques, ce qui sera démontré dans l'Organon. Mais la plupart du temps on l'a donnée à des doses énormes, de façon que les malades se voyaient nécessairement mourir, non de la maladie, mais du remède. Cependant, il peut bien se faire aussi qu'il existe plus d'un degré ou d'une sorte d'hydrophobie et de rage, et qu'en conséquence, suivant la diversité des symptômes, le remède homœopathique le plus convenable soit parfois la jusquiame, et parfois aussi la pomme épineuse.

 

(6) Henning, Hufeland's Journal, XXV, iv, p. 70-74.

 

(7) Ce n'est que par conjecture qu'on a fait à la belladone l'honneur de la ranger au nombre des remèdes de la goutte. La maladie qui pourrait encore avoir quelque droit à s'arroger le nom de goutte, ne sera jamais et ne peut point être guérie par la belladone.

 

(8) Sauter, Hufeland's Journal, XI.

 

(9) Buchholtz, Ibid., V, I, p. 252.

 

La jusquiame a fait disparaître, sous les yeux de Mayerne (1), Stœrck, Collin et autres, des spasmes qui avaient une grande ressemblance avec l'épilepsie. Elle a produit cet effet par la raison même qu'elle possède la faculté d'exciter des convulsions très analogues à l'épilepsie, comme on le trouve indiqué dans les ouvrages d'E. Camerarius, C. Seliger, Hunerwolf, A. Hamilton, Planchon, Da Costa et autres.

Fothergill (2), Stœrck, Helwig et Ofterdinger ont employé la jusquiame avec succès dans certains genres d'aliénation mentale. Mais elle aurait réussi en pareil cas à un bien plus grand nombre de médecins ; si l'on n'avait pas entrepris de guérir avec son secours d'autres aliénations mentales que celle qui a de l'analogie avec l'espèce d'égarement stupide que Van Helmont, Wedel, J.-G. Gmelin, Lasserre, Hunerwolf, A. Hamilton, Kiernander, J. Stedmann, Tozzetti, F. Faber et Wendt ont vu succéder à l'action de cette plante sur l'économie.

 

(1) Mayerne, Prax. med., p. 23.

 

(2) Fothergile, Mem. of the medical soc. of London, I, p. 310, 314.

 

En réunissant les effets que ces derniers observateurs ont vu produire à la jusquiame, on forme l'image d'une hystérie parvenue à un assez haut degré. Or, nous trouvons dans J. A. P. Gessner, dans Stœrck et dans les Actes des curieux de la nature (1), qu'une hystérie ayant beaucoup de ressemblance avec celle-là fut guérie par l'emploi de cette plante.

Schenkbecher (2) n'aurait jamais pu guérir avec la jusquiame un vertige qui durait depuis vingt ans, si ce végétal ne possédait pas à un haut degré la faculté de produire généralement un état analogue, ainsi que l'attestent Hunerwolf, Blom, Navier, Planchon, Sloanc, Stedmann, Gredin, Wepfer, Vicat et Bernigau.

Mayer Abramson (3) tourmentait depuis longtemps un maniaque jaloux avec des remèdes qui ne produisaient aucun effet sur lui, lorsqu'enfin il lui fit prendre, à titre de soporifique, de la jusquiame, qui procura une guérison rapide. S'il avait su que cette plante excite la jalousie et des manies chez les sujets bien portants, et s'il avait connu la loi homœopathique, seule base naturelle de la thérapeutique, il aurait pu dès le principe administrer la jusquiame en toute assurance, et éviter ainsi de fatiguer le malade par des remèdes qui, n'étant point homœopathiques, ne devaient lui servir à rien.

 

(1) Acta nat. curiosorum, IV, obs. 8.

 

(2) Schenkbecher, Von der Kinkina Schierling, Bilsenkraut, u. s. w., Riga, 1769, p. 162, appendice.

 

(3) Mayer Abramson, Hufeland's Journal, IX, II, p. 60.

 

Les formules compliquées que Hecker (1) mit en usage, avec le succès le plus marqué, dans un cas de constriction spasmodique des paupières, auraient été inutiles, si un hasard heureux n'y avait fait entrer la jusquiame, qui, selon Wepfer (2), provoque une affection analogue chez les sujets bien portants.

Withering (3) ne parvint non plus à triompher d'un resserrement spasmodique du pharynx, avec impossibilité d'avaler, qu'au moment où il administra de la jusquiame, dont l'action spéciale consiste à déterminer un resserrement spasmodique du gosier, avec impossibilité d'exécuter la déglutition, effet que Tozzetti, Hamilton, Bernigau, Sauvage set Hunerwolf lui ont vu produire, et à un haut degré.

Comment serait-il possible que le camphre fût aussi salutaire que le prétend le véridique Huxham (4), dans les fièvres dites nerveuses lentes, où la chaleur est moins élevée, où la sensibilité est émoussée, et où les forces générales sont considérablement diminuées, si le résultat de son action immédiate sur le corps n'était la manifestation d'un état semblable en tout point à celui-là, ainsi que G. Alexander, Cullen et F. Hoffmann l'ont observé ?

Les vins généreux pris à petites doses guérissent homœopathiquement la fièvre inflammatoire pure. C. Crivellati (5), H. Augenius (6), A. Mondella (7) et deux anonymes (9) en ont recueilli toutes les preuves. Déjà Asclépiadès (10) avait guéri une inflammation du cerveau avec une petite dose de vin. Un délire fébrile, accompagné d'une respiration stertoreuse, et ressemblant à l'ivresse profonde que le vin produit, fut guéri en une seule nuit par du vin que Rademacher (11) fit boire au malade. Est-il possible de méconnaître ici le pouvoir d'une irritation médicinale analogue ?

Un forte infusion de thé occasionne aux personnes qui n'en ont pas l'habitude des battements de cœur et de l'anxiété : aussi, prise à petites doses, est-elle un excellent remède contre ces accidents provoqués par d'autres causes, ainsi que G. Z. Rau (12) l'a constaté.

 

(1) Hecker, Ibid., I, p. 354.

 

(2) Wepfer, De cicuta aquatica, Bâle, 1716, p. 320.

 

(3) Wethering, Edinb. med. comment., dec. II, B. IV, p. 263.

 

(4) Huxham, Opera, t. I, p. 172, t. II, p. 84.

 

(5) Crivellati, Trattato dell' uso e modo di dare il vino nelle febbri acute, Rome, 1600.

 

(6) Augenius, Epist., t. II, lib. 2, ep. 8.

 

(7) Mondella, Epist., 14, Bâle, 1538.

 

(9) Eph. nat. cur., dec. II, ann. 2, obs. 53. -Gazette de santé, 1788.

 

(10) Asclepiadès in Cœlius Aurelianus, de Morbis acut., lib. I, c. 16.

 

(11) Rademacher, Hufeland's Journal, XVI, I, p. 92.

 

(12) Rau, Ueber den Werth der homœopath. Heilf., Heidelberg, 1824, p. 75.

 

Un état semblable à l'agonie, dans lequel le malade éprouvait des convulsions qui lui ôtaient la connaissance, qui alternaient avec des accès de respiration spasmodique et saccadée, parfois aussi suspirieuse et stertoreuse, et qui s'accompagnaient d'un froid glacial à la face et au corps, avec lividité des pieds et des mains, et faiblesse du pouls (état tout à fait analogue à l’ensemble des accidents que Schweikert et autres ont vus résulter de l'action de l'opium), fut d'abord traité sans succès par Stutz (1) avec l'alcali, mais guérit ensuite d'une manière rapide et durable au moyen de l'opium. Qui ne reconnaît ici la méthode homœopathique, mise en jeu à l'insu de celui qui l'emploie ? L'opium produit aussi, d'après Vicat, J. C. Grimm et autres, une forte et presque irrésistible tendance au sommeil, accompagnée d'abondantes sueurs et de délire. Ce fut un motif pour Osthoff (2) de ne point l'administrer dans une fièvre épidémique qui présentait des symptômes fort analogues ; car le système dont il suivait les principes défendait d'y avoir recours en pareille circonstance. Cependant, après avoir épuisé inutilement tous les remèdes connus, et croyant son malade sur le point de mourir, il prit le parti de donner à tout hasard un peu d'opium, dont l'effet fut salutaire, et devait l'être effectivement d'après la loi éternelle de l'homœopathie. J. Lind (3) avoue également que l'opium enlève les pesanteurs de tête avec chaleur à la peau et manifestation difficile de la sueur, que la tête se dégage, la chaleur ardente de la fièvre disparaît, la peau s'assouplit, et une sueur abondante en baigne la surface. Mais Lind ne savait pas que cet effet salutaire de l'opium est dû à ce que, en dépit des axiomes de l'école, cette substance produit chez l'homme bien portant des symptômes morbides fort analogues à ceux-là. Il s'est trouvé néanmoins quelques médecins dans l'esprit desquels cette vérité a passé comme un éclair, mais sans y faire naître le soupçon même de la loi homœopathique. Alston (4) dit que l'opium est un moyen échauffant, mais qu'il n'est pas moins certainement propre à modérer la chaleur quand elle existe déjà. De la Guérenne (5) administra de l'opium dans une fièvre accompagnée d'un violent mal de tête, de tension et dureté du pouls ; de sécheresse et âpreté à la peau, de chaleur brûlante, enfin de sueurs débilitantes dont l'exhalation difficile était continuellement interrompue par l'agitation extrême du malade. Ce moyen lui réussit ; mais il ne savait pas que, si l'opium avait amené un résultat avantageux, c'est parce qu'il possède la faculté de produire un état fébrile tout à fait analogue chez les personnes qui jouissent d'une bonne santé, ainsi que l'ont reconnu beaucoup d'observateurs. Dans une fièvre soporeuse où le malade, privé de la parole, était étendu, les yeux ouverts, les membres roides, le pouls petit et intermittent ; la respiration gênée et stertoreuse, symptômes parfaitement semblables à ceux que l'opium lui-même peut exciter, suivant le rapport de, Delacroix, Rademacher, Crumpe, Pyl, Vicat, Sauvages et beaucoup d'autres, cette substance fut la seule à laquelle C. L. Hoffmann (6) vit produire de bons effets, qui furent tout naturellement un résultat homœopathique. Wirthenson (7), Sydenham (8) et Marcus (9) sont parvenus de même à guérir des fièvres léthargiques avec l'opium. La léthargie dont de Meza (10) obtint la guérison ne peut être vaincue que par cette substance, qui en pareil cas agit homœopatiquement, puisqu'elle occasionne elle-même la léthargie. Après avoir longtemps tourmenté par des remèdes inappropriés à sa situation, c'est-à-dire non homœopathiques, un homme atteint d'une maladie nerveuse opiniâtre, dont les principaux symptômes étaient l'insensibilité et l'engourdissement des bras, des cuisses et du bas-ventre, C. C. Matthaei (11) le guérit enfin par l'opium, qui, d'après Stutz, J. Young et autres, a la propriété d'exciter par lui-même des accidents semblables d'une grande intensité, et qui, en conséquence, comme chacun voit, n'a procuré la guérison dans cette occasion que par la voie de l'homœopathie. D'après quelle loi s'opéra la guérison d'une léthargie datant de plusieurs jours, que Hufeland obtint au moyen de l'opium (12), si ce n'est d'après celle de l'homœopathie, qu'on a méconnue jusqu'à présent ? Une épilepsie ne se déclarait jamais que pendant le sommeil du malade ; de Haen reconnut que ce n'était point là un sommeil naturel, mais un assoupissement léthargique, avec respiration stertoreuse ; tout à fait semblable à celui que l'opium suscite chez les sujets bien portants ; ce ne fut qu'à l'aide de l'opium qu'il le transforma en un sommeil sain et véritable, dans le même temps qu'il débarrassa le malade de son épilepsie (13). Comment serait-il possible que l'opium, qui, au su de chacun, est de toutes les substances végétales celle dont l'administration à petites doses produit la constipation la plus forte et la plus opiniâtre, fût cependant un des remèdes sur lesquels on dût le plus compter dans les constipations qui mettent la vie en danger, si ce n'était en vertu de la loi homœopathique tant méconnue, c'est-à-dire si la nature n'avait point destiné les médicaments à vaincre les maladies naturelles par une action spéciale de leur part qui consiste à produire une affection analogue ? Cet opium, dont la première impression est si puissante pour resserrer le ventre, Tralles (14) a reconnu aussi en lui l'unique moyen de salut dans un cas qu'il avait inutilement traité jusque-là par des évacuants et autres moyens non appropriés à la circonstance. Lentilius (15) et G. W. Wedel (16), Wirlhenson, Bell, Heister et Richter (17) ont également constaté l'efficacité de l'opium, même administré seul, dans cette maladie. Bohn s'était convaincu aussi par expérience que les opiacés pouvaient seuls débarrasser les entrailles de leur contenu dans la colique appelée miserere (18) ; et le grand F. Hoffmann, dans les cas les plus dangereux de ce genre, ne s'en rapportait qu'à l'opium combiné avec la liqueur anodine (19). Toutes les théories contenues dans les deux cent mille volumes de médecine qui pèsent sur la terre, pourraient-elles nous donner une explication rationnelle de ce fait et de tant d'autres semblables, elles qui sont tout à fait étrangères à la loi thérapeutique de l'homœopathie ? Sont-ce leurs doctrines qui nous conduisent à la découverte de cette loi naturelle si franchement exprimée dans toutes les guérisons vraies, rapides et durables, savoir que ; quand on applique les médicaments au traitement des maladies, il faut prendre pour guide la ressemblance des effets qu'ils produisent chez l'homme bien portant avec les symptômes de ces affections ?

 

(1) Stutz, Hufeland's Journal, X, IV.

 

(2) Osthoff, Salzb. med. chirarg. Zeitung, 4805, III, p.110.

 

(3) Lind, Essai sur les maladies des Européens dans les pays chauds, Paris, 1785, 2 vol. in-32.

 

(4) Alston, Edinb. Versuchen, V, p. I, art. 42.

 

(5) De la Guérenne, in Rœmer, Annalen der Arzneimittellehre I, n, p. 6.

 

(6) Hoffmann, in Von Scharbock, Lustseuche, u. s. w., Munster, 1787, p. 295.

 

(7) Wirtbenson, Opii vires fibræ rordis debilitare, etc., Munster, 1775.

 

(8) Sydenham, Opera, p. 654.

 

(9) Marcus, Magazin fuer Therapie, I, I, p. 7.

 

(10) Meza, Act. reg. soc. med. Hafn., III, p. 202.

 

(11) Matthael, in Struve's Triumph der Heilk., III.

 

(12) Hufeland, Hufeland's Journal, XII, I.

 

(13) Haen, Ratio medendi, V, p. 126.

 

(14) Tralles, Opii usus et abusus, sect. II, p. 260.

 

(15) Lentilius, Eph. nat. cur., dec. III, ann. 1, App., p. 131.

 

(16) Wedel, Opiologia, p. 120.

 

(17) Anfangsgründe der Wundarzneykunde, V, § 328. -Chronische Krankheiten, Berlin, 1816, II, p. 220.

 

(18) Bohn, De officio medici.

 

(19) Hoffmann, Medicin. rat. System., t. IV, p. II, p. 297.

 

Rave (1) et Wedekind (2) ont arrêté des métrorrhagies inquiétantes avec le secours de la sabine, qui, chacun le sait, détermine des hémorrhagies utérines et par suite l'avortement chez les femmes bien portantes. Pourrait-on méconnaître ici la loi homœopathique, celle qui prescrit de guérir similia similibus ?

Le musc serait-il à peu près spécifique dans les espèces d'asthme spasmodique auxquelles on a donné le nom de Millard, s'il n'avait par lui-même la propriété d'occasionner des suffocations spasmodiques sans toux, comme l'a remarqué F. Hoffmann (3) ?

 

(1) Rave, Beobachtungen and Schluesse, II, p. 7.

 

(2) Wedekind, Hufeland's Journal, X, I, p. 77.

 

(3) Hoffmann, Med. ration. System., III, p. 92.

 

Est-il possible que la vaccine garantisse de la petite vérole autrement que d'une manière homœopathique ? car, sans parler d'autres grands traits de ressemblance qui existent souvent entre ces deux maladies, elles ont cela de commun, qu'elles ne peuvent se manifester qu'une seule fois dans le cours de la vie, qu'elles laissent des cicatrices également profondes, qu'elles déterminent toutes deux la tuméfaction des glandes axillaires, une fièvre analogue, une rougeur inflammatoire autour de chaque bouton, enfin l'ophthalmie et les convulsions. La vaccine détruirait même la variole qui vient d'éclater, c'est-à-dire guérirait cette affection déjà existante, si la petite vérole ne l'emportait pas sur elle en intensité, il ne lui manque donc, pour produire cet effet, que l'excès d'énergie qui, d'après la loi naturelle, doit coïncider avec la ressemblance homœopathique pour que la guérison puisse s'effectuer (§ 152). La vaccine ; considérée comme moyen homœopathique, ne peut donc avoir d'efficacité que quand on l'emploie avant l'apparition, dans le corps, de la petite vérole, qui est plus forte qu'elle. De cette manière elle provoque une maladie fort analogue à la variole, par conséquent homœopathique ; après le cours de laquelle le corps humain qui, dans la règle, ne peut être attaqué qu'une seule fois d'une maladie de ce genre, se trouve désormais à l'abri de toute contagion semblable (1).

On sait que la rétention d'urine est un des accidents les plus ordinaires et les plus pénibles que produisent les cantharides. Ce point a été suffisamment établi par J. Camerarius, Baccius, Fabrice de Hilden, Foreest, J. Lanzoni, Van der Wiel et Werlhoff (2). Les cantharides, administrées à l'intérieur avec précaution, doivent par conséquent être un remède homœopathique très salutaire dans les cas analogues de dysurie douloureuse. Or, c'est ce qu'elles sont effectivement (3). Sans compter tous les médecins grecs, qui, au lieu de notre cantharide, employaient le Melœ cichorii de Fabricius, Fabrice d'Aquapendente, Capo di Vacca, Riedlin, Th. Bartholin (4), Young (5), Smith (6), Raymond (7), de Meza (8), Brisbane (9) et autres, ont guéri parfaitement avec des cantharides des ischuries fort douloureuses qui n'étaient point dues à un obstacle mécanique. Sydenham a vu ce moyen produire les meilleurs effets dans des cas du même genre ; il le vante beaucoup, et il l'eût volontiers employé, si les traditions de l'école qui, se croyant plus sage que la nature, prescrit des adoucissants et des relâchants en pareille circonstance, ne l'eussent détourné, contre sa propre conviction, de mettre en usage le remède qui est spécifique ou homœopathique (10). Dans la gonorrhée inflammatoire récente, où Sachs de Lewenheim, Hannaeus, Bartholin, Lister, et, avant eux tous, Werlhoff, ont administré les cantharides à très petites doses avec un plein succès, cette substance a manifestement enlevé les symptômes les plus graves, qui commençaient à se déclarer (11). Elle a produit cet effet en vertu de la propriété dont elle jouit, d'après le témoignage de presque tous les observateurs, d'occasionner une ischurie douloureuse, l'ardeur d'urine, l'inflammation de l'urèthre (Wendt), et même, par sa simple application à l'extérieur, une sorte de gonorrhée inflammatoire (12).

 

(1) Cette guérison homœopathique anticipée (qu'on appelle préservation ou prophylaxie) nous paraît possible aussi dans quelques autres cas. Ainsi, nous pensons qu'en portant sur soi du soufre pulvérisé, on peut se préserver de la gale des ouvriers en laine, et qu'en prenant une dose de belladone aussi faible que possible, on se garantit de la fièvre scarlatine.

 

(2) Voyez mes Fragmenta de viribus medicamentorum positivis, Leipzig, 1805, I, p. 83.

 

(3) Voyez les observations de MM. Bouillaud, Vernois, Morel-Lavallée (Bulletin de l'académie de médecine, Paris, 1847, t. XII, p. 744, 779, 812).

 

(4) Bartholin, Epist. 4, p. 345.

 

(5) Young, Philos. Trans., n° 280.

 

(6) Smith, Medic. Communications, II, p. 505.

 

(7) Raymond, Auserles. Abhandl. fuer prakt. Ærzte, III, p. 460.

 

(8) Meza, Act. reg. soc. med. Hafn. II, p. 302.

 

(9) Brisbane, Auserles. Faelle, Altenb., 1776.

 

(10) Sydenham, Opera medica, édit. Reychel, t. II, p. 124.

 

(11) Je dis "les symptômes les plus graves, qui commençaient à se déclarer," parce que le reste du traitement exige d'autres considérations ; car, bien qu'il y ait des gonorrhées si légères qu'elles disparaissent bientôt d'elles-mêmes, et presque sans secours, il s'en trouve d'autres beaucoup plus graves, celle principalement qui est devenue plus commune depuis les campagnes des Français, et qui se communique par le coït, comme la maladie chancreuse, quoiqu'elle soit d'une nature tout à fait différente. -Voyez Hahnemann, Traité des maladies vénériennes, in Études de médecine homœopathique, Paris, 1855, t. I.

 

(12) Wichmann, Auswahl aus den Nurnberger gelehrten Unterhaltungen, I, p. 243.

 

L'usage du soufre à l'intérieur cause assez souvent, chez les personnes irritables, un ténesme accompagné quelquefois de douleurs dans le bas-ventre et de vomissements, comme l'atteste Walther (1). C'est en vertu de cette propriété dévolue au soufre qu'on a pu (2), par son moyen, guérir des affections dyssentériques, un ténesme hémorrhoïdal, d'après Werlhoff (3), et suivant Rave (4), des coliques occasionnées par des hémorrhoïdes. Il est connu que les eaux de Tœplitz, comme toutes les autres eaux sulfureuses tièdes et chaudes, provoquent l'apparition d'un exanthème qui ressemble beaucoup à la gale des ouvriers en laine. Or, c'est justement cette vertu homœopathique qui les rend propres à guérir diverses éruptions psoriques. Qu'y a-t-il de plus suffoquant que la vapeur du soufre ? C'est cependant la vapeur du soufre en combustion que Bucquet (5) cite comme le moyen qui réussit le mieux à ranimer les personnes asphyxiées par quelque autre cause.

 

(1) Walther, Prog. de sulphure et marte. Leipzig, 1743, p. 5.

 

(2) Med. national Zeitung, 1798, p. 153.

 

(3) Werlhoff, Observat. de febribus, p. 3, § 6.

 

(4) Rave, Hufeland's Journal, VII, II, p. 168.

 

(5) Bacquet, Edinb. med. comment., IX.

 

Nous lisons, dans les écrits de Beddoes et ailleurs, que les médecins anglais ont trouvé l'acide nitrique d'un grand secours dans la salivation et les ulcérations de la bouche occasionnées par l'usage du mercure. Cet acide n'aurait pu être utile en pareil cas, s'il ne possédait par lui-même la faculté de provoquer la salivation et des ulcères à la bouche, effets pour la manifestation desquels il suffit de l'appliquer en bain à la surface du corps, comme le témoignent Scott (1) et Blair (2), et que l'on voit également survenir après son administration à l'intérieur, ainsi que l'attestent Alyon (3), Luke (t), J. Ferriar (5) et G. Kellie (6).

Fritze (7) a vu un bain chargé de potasse caustique produire une sorte de tétanos, et A. de Humboldt (8) est parvenu, au moyen du sel de tartre fondu, espèce de potasse à demi caustique, à porter l'irritabilité des muscles jusqu'au point de provoquer la roideur tétanique. La vertu curative que la potasse caustique exerce dans tous les genres de tétanos, où Stutz et autres l'ont trouvée si avantageuse, pourrait-elle être expliquée d'une manière plus simple et plus vrai que par la faculté dont cet alcali jouit, de produire des effets homœopathiques ?

 

(1) Scott, Hufeland's Journal, IV, p. 353.

 

(2) Blair, Neueste Erfahrungen, Glogau, 1801.

 

(3) Alyon, Mém. de la Soc. médicale d'émulation, I, p. 195.

 

(4) Luke, in Beddoes.

 

(5) Ferriar, Sammlung. auserles. Abhandl. fuer prakt. Ærzte, XIX, II.

 

(6) Kellie, Ibid., XIX, I.

 

(7) Fritze, Hufeland's Journal, XII, I, p. 116.

 

(8) Humbold, Versuch ueber die gereizte Muskel und Nervenfaser, Posen et Berlin, 1797.

 

L'arsenic, dont l'immense influence sur l'économie fait qu'on n'oserait décider s'il ne peut pas être plus redoutable entre les mains d'un imprudent que salutaire entre celles d'un sage, l'arsenic n'aurait point opéré tant de frappantes guérisons de cancers à la face, sous les yeux d'une multitude de médecins, parmi lesquels je citerai seulement Fallope (1), Bernhardt (2) et Rœnnow (3), si cet oxyde métallique n'avait la faculté homœopathique de faire naître, chez les sujets en pleine santé, des tubercules très douloureux et fort difficiles à guérir ; d'après Amatus Lusitanus (4), des ulcérations très profondes et de mauvais caractère ; suivant Heinreich (5) et Knape (6), des ulcères cancéreux, au témoignage de Heynze (7). Les anciens ne seraient pas unanimes dans l'éloge qu'il font de l'emplâtre magnétique ou arsénical d'Ange Sala (8) contre les bubons pestilentiels et le charbon, si l'arsenic n'avait point, au rapport de Degner (9) et de Pfann (10), la propriété de faire naître des tumeurs inflammatoires qui passent promptement à la gangrène, et des charbons ou des pustules malignes, comme l'ont observé Verzascha (11) et Pfann (12). Et d'où viendrait la vertu curative qu'il manifeste dans quelques espèces de fièvres intermittentes, vertu attestée par tant de milliers d'exemples, mais dans l'application pratique de laquelle on n'apporte point encore assez de précaution, et qui, proclamée, il y a déjà plusieurs siècles, par Nicolas Mirepsus, a été depuis mise hors de doute par Slevogt, Molitor, Jacobi, J. B. Bernhardt, Jungken, Fauve, Brera, Darwin, May, Jackson et Fowler, si elle n'était pas fondée sur la faculté de provoquer la fièvre qu'ont signalée presque tous les observateurs des inconvénients de cette substance, en particulier Amatus Lusitanus, Degner, Buchholtz, Heun et Knape ? Nous pouvons en croire E. Alexander (13), quand il dit que l'arsenic est un remède souverain contre l'angine de poitrine, puisque Tachenius, Guilbert, Preussius, Thilenius et Pyl l'ont vu déterminer une vive oppression de poitrine, Griselius (14), une dyspnée allant presque jusqu'à la suffocation, enfin Majault (15) surtout, des accès d'asthme provoqués subitement par la marche et accompagnés d'une grande prostration des forces.

 

(1) Fallope, De ulceribus et tumoribus, lib. II, Venise, 1563.

 

(2) Bernhardt, Journal de méd. chir. et pharm., Paris, 1782, LVII, p. 256. -Mérat et Delens, Dict. universel de matière médicale, Paris, 1828, t. I, p. 441.

 

(3) Rœnnow, Kœnigl. vetensk Handl. f. Jahr 1776.

 

(4) Amatus Lusitanus, Obs. et cur., cent. II, cur. 34.

 

(5) Heinreich, Act. nat. cur., II, obs. 10.

 

(6) Knape, Annalen der Staatsarzneyk., I. I.

 

(7) Heinze, Hufeland's Journal, 1813, septembre, p. 48.

 

(8) Ange Sala, Anatom. vitrioli, tr. II, dans Opp. med. chym., Francfort, 1647, p. 381, 463.

 

(9) Degner, Act. nat. cur., VI.

 

(10) Pfann, Annalen der Staatsarzneykunde, loc. cit.

 

(11) Verzascha, Obs. med. cent., Bâle, 1667, obs. 66.

 

(12) Pfann, Sammlung merkwwerd. Faelle, Nuremberg, 1750, p.119, 130.

 

(13) Alexander, Med. comm. of Edinb., dec. II, t. I, p.185.

 

(14) Griselius, Misc. nat. cur., dec. I, ann. 2, p. 149.

 

(15) Majault, Sammlung auserles, Abhandl, VII, I.

 

Les convulsions que déterminent le cuivre et, d'après Tondi, Ramsay, Fabas, Pyl et Cosmier, l'usage des aliments chargés de particules cuivreuses ; les attaques réitérées d'épilepsie qu'ont fait naître, sous les yeux de J. Lazerme (1), l'introduction d'une monnaie de cuivre dans l'estomac, et sous ceux de Pfundel (2), l'ingestion du sel ammoniac cuivreux dans les voies digestives, expliquent sans peine aux médecins qui prennent la peine de réfléchir comment le cuivre a pu guérir la chorée, au rapport de R. Willan (3), de Walcker (4), de Thuesink (5) et de Delarive (6), comment les préparations cuivreuses ont si souvent procuré la guérison de l'épilepsie, ainsi que l'attestent les faits rapportés par Baty, Baumes, Bierling, Bœrhaave, Causland, Cullen, Duncan, Feuerstein, Hevelius, Lieb, Magennis, C. F. Michaëlis, Reil, Russel, Stisser, Thilenius, Weissinann, Weizenbreyer, Whiters et autres (7).

Si Poterius, Wepfer, Hoffmann, R. A. Vogel, Thierry et Albrecht ont guéri avec de l'étain une espèce de phtisie, une fièvre hectique, des catarrhes chroniques et un asthme muqueux, c'est que ce métal a de son propre chef la propriété de déterminer une sorte de phthisie, ainsi que Stahl (8) avait déjà pu s'en convaincre. Et comment lui aurait-il été possible d'opérer cette guérison de maux d'estomac que Geischlaeger lui attribue, s'il ne pouvait par lui-même produire quelque chose de semblable ? Or, cette faculté dont il jouit, Geischlaeger lui-même (9) et Stahl (10) avant lui l'ont constatée.

 

(1) Lazerme, De morbis int. capitis, Amsterdam, 1748, p. 253.

 

(2) Pfundel, Hufeland's Journal, II, p. 264 ; et au témoignage de C. F. Durdach, dans son System der Arzneien, Leipzig, 1807, I, p. 384.

 

(3) Willan, Samml. auserles Abhandl., XII, p. 62.

 

(4) Walcker, Ibid., XI, 3, p. 672.

 

(5) Thuessink, Wahrnehmungen, n° 18.

 

(6) De la Rive, Kuhn's phys. med. Journal, 1880, janvier, p. 58.

 

(7) A. Portal, Obs. sur l'épilepsie, Paris, 1827, p. 417.

 

(8) Stahl, Mat. med., cap. 6, p. 83.

 

(9) Geischlaeger, Hufetand's Journal, X, m, p. 165.

 

(10) Stahl, Mat. med. loc. cit.

 

Le fâcheux effet qu'a le plomb d'occasionner une constipation opiniâtre et même la passion iliaque, comme l'ont remarqué Thunberg, Wilson, Luzuriaga et autres, ne nous donne-t-il pas à entendre que ce métal possède aussi la vertu de guérir ces deux affections ? Car il doit, comme tous les autres médicaments au monde, pouvoir vaincre et guérir d'une manière durable, par sa faculté d'exciter des symptômes morbides, les maux naturels ayant de la ressemblance avec ceux qu'il engendre. Or, Ange Sala (1) a guéri une sorte d'iléus, et J. Agricola (2) une autre constipation qui mettait la vie du malade en danger, par l'emploi du plomb à l'intérieur. Les pilules saturnines, avec lesquelles beaucoup de médecins, Chirac, Van Helmont, Naudeau, Pererius, Rivinus, Sydenham, Zacutus Lusitanus, Bloch et autres, ont guéri la passion iliaque et la constipation invétérée, n'opéraient pas seulement d'une manière mécanique et par leur poids, car si telle eût été la source de leur efficacité, l'or, dont la pesanteur l'emporte sur celle du plomb, se serait montré préférable en pareil cas ; mais elles agissaient surtout comme remède saturnin interne, et guérissaient homœopathiquement. Si Otton Tachenius et Saxtorph ont autrefois guéri des hypochondries opiniâtres avec le secours du plomb, il faut se rappeler que ce métal tend par lui-même à provoquer des affections hypochondriaques, comme on peut le voir dans la description que Luzuriaga (3) donne de ses effets nuisibles.

 

(1) Ange Sala, Opera, p. 213.

 

(2) Agricola, Comment. in J. Poppii chym. med., Leipzig, 1638, p. 223.

 

(3) Luzuriaga, Recueil périod. de littérature médicale, I, p. 20.

 

On ne doit pas s'étonner de ce que Marcus (1) a guéri rapidement un gonflement inflammatoire de la langue et du pharynx avec un remède (le mercure) qui, d'après l'expérience journalière et mille fois répétée des médecins, possède une tendance spécifique à déterminer l'inflammation et la tuméfaction des parties internes de la bouche, phénomènes auxquels il donne même lieu par sa seule application à la surface du corps, sous la forme d'onguent ou d'emplâtre, comme l'ont éprouvé Degner (2), Friese (3), Alberti (4), Engel (5), et une foule d'autres. L'affaiblissement des facultés intellectuelles, Swediaur (6), l'imbécillité, Degner (7), et l'aliénation mentale, Larrey (8), qu'on a vus résulter de l'usage du mercure, joints à la faculté presque spécifique qu'on connaît à ce métal de provoquer la salivation, expliquent comment G. Perfect (9) a pu guérir d'une manière durable, avec du mercure, une mélancolie qui alternait avec un flux de salive. Pourquoi les mercuriaux ont-ils tant réussi à Seelig (10), dans l'angine accompagnée du pourpre, a Hamilton (11), Hoffmann (12), Marcus (13), Rush (14), Colden (15), Bailey et Michaëlis (16), dans d'autres esquinancies de mauvais caractère ? C'est évidemment parce que ce métal suscite lui-même une espèce d'angine, qui est des plus fâcheuses (17). N'est-ce pas homœopathiquement que Sauter (18) a guéri une inflammation ulcéreuse de la bouche, accompagnée d'aphtes et d'une fétidité d'haleine semblable à celle qui a lieu dans le ptyalisme, en prescrivant des gargarismes avec la dissolution du sublimé, et que Bloch (18) a fait disparaître des aphtes dans la bouche par l'emploi des préparations mercurielles, puisque, entre autres ulcérations buccales, cette substance produit spécialement une espèce d'aphtes, comme Schlegel (20) et Th. Acrey (21) nous l'attestent ?

 

(1) Marcus, Magazin, II, II.

 

(2) Degner, Act. nat. cur., VI, app.

 

(3) Friese, Geschichte und Versuch einer chirurg. Gesellschaft, Copenhague, 1774.

 

(4) Alberti, Jurisprudentia medica, V, p. 600.

 

(5) Engel, Specimina medica, Berlin, 1781, p. 99.

 

(6) Swediaur, Traité des maladies vénériennes, II, p. 368.

 

(7) Degner, loc. cit.

 

(8) Larrey, dans Descript. de l'Égypte, t. I.

 

(9) Perfect, Annalen ciner Anstalt Puer Wahsinnige, Hanovre, 1804.

 

(10) Seelig, Hufeland's Journal, XVI, IV, p. 24.

 

(11) Hamilton, Edinb. med. comm., IX, I, p. 8.

 

(12) Hoffmann, Medic. Wochenblatt, 1787, n° 1.

 

(13) Marcus, Magazin fuer specielle Therapie, II, p. 334.

 

(14) Rush, Medic. inquir. and observ., n° 6.

 

(15) Colden, Ibid., n° 19, p. 211.

 

(16) Bailey et Michaelis, Richer's chirurg. Biblioth., V, p. 737-739.

 

(17) On a cherché aussi à guérir le croup par le moyen du mercure ; mais presque toujours on a échoué, parce que ce métal ne peut point produire par lui-même, dans la membrane muqueuse de la trachée-artère, un changement analogue à la modification particulière que cette maladie y fait naître. Le foie de soufre calcaire, qui excite la toux en gênant la respiration, et mieux encore, comme je l'ai constaté, l'éponge brûlée, agissent d'une manière bien plus homœopathique dans leurs effets spéciaux, et sont par conséquent d'un secours bien plus efficace, surtout aux plus faibles doses possible.

 

(18) Sauter, hufeland's Journal, XII, 11.

 

(19) Bloch, Medic. Bemerk., p. 161.

 

(20) Schlegel, Hufeland's Journal, VII, 14.

 

(21) Acrey, Lond. med. journ., 1788.

 

Hecker (1) a employé avec succès plusieurs mélanges de médicaments dans une carie survenue à la suite de la petite vérole. Par bonheur, il entrait dans tous ces mélanges du mercure, auquel on conçoit que la maladie pouvait céder, puisqu'il est du petit nombre des agents médicinaux qui ont la faculté de provoquer par eux-mêmes la carie, comme le prouvent tant de traitements mercuriels exagérés, soit contre la syphilis, soit même contre d'autres maladies, ceux entre autres de G. P. Michaëlis (2). Ce métal, si redoutable quand on en prolonge l'emploi, à cause de la carie dont il devient alors la cause excitatrice, exerce néanmoins une influence homœopathique extrêmement salutaire dans la carie qui succède aux lésions mécaniques des os, ce dont J. Schlegel (3), Jœrdens (4) et J. M. Muller (5) nous ont transmis des exemples fort remarquables. Des guérisons de caries non vénériennes d'un autre genre, qui ont été également obtenues au moyen du mercure par J. F. G. Neu (6) et J. D. Metzger (7), fournissent une nouvelle preuve de la vertu curative homœopathique dont cette substance est douée.

 

(1) Hecker, Hufeland's Journal, I, p. 362.

 

(2) Michaelis, Hufeland's Journal, 1809, juin, VI, p. 57.

 

(3) Schlegel, Ibid., V, p. 605, 610.

 

(4) Jœrdens, Ibid., X, II.

 

(5) Muller, Obs. med. chir., II, cas. 10.

 

(6) Neu, Diss. med. pract., Gœttingue, 1776.

 

(7) Metzger, Adversaria, p. II, sect. 4.

 

En lisant les écrits qui ont été publiés sur l'électricité médicale, on est surpris de l'analogie existant entre les incommodités ou accidents morbides qu'a parfois déterminés cet agent, et les maladies naturelles, composées de symptômes tout à fait semblables, dont il a procuré la guérison durable par l'homœopathie. Le nombre est immense des auteurs qui ont observé l'accélération du pouls parmi les premiers effets de l'électricité positive ; mais Sauvages (1), Delas (2) et Barillon (3) ont vu des paroxysmes complets de fièvre qui avaient été excités par l'électricité. Cette faculté qu'elle a de produire la fièvre est la cause à laquelle on doit attribuer que seule elle ait pu suffire à Gardini (4), Wilkinson (5), Syme (6) et Wesley (7), pour guérir une fièvre tierce, et même à Zetzel (8) et Willermoz (9), pour faire disparaître des fièvres quartes. On sait que l'électricité détermine en outre, dans les muscles, des contractions qui ressemblent à des mouvements convulsifs. De Sans (10) pouvait même, par son influence, provoquer, aussi souvent qu'il lui plaisait de le faire, des convulsions durables dans le bras d'une jeune fille. C'est en raison de cette faculté dévolue à l'électricité que de Sans (11) et Franklin (12) l'ont appliquée avec succès au traitement des convulsions, et que Theden (13) est parvenu par son secours à guérir une petite fille de dix ans, à laquelle la foudre avait fait perdre la parole et l'usage du bras gauche, tout en donnant lieu à un mouvement involontaire continuel des bras et des jambes, accompagné d'une contraction spasmodique des doigts de la main gauche. L'électricité détermine également une espèce de sciatique, que Jallabert (14) et un autre (15) ont observée : aussi a-t-elle pu guérir homœopathiquement cette affection, comme l'ont constaté Hiortberg, Lover, Arrigoni, Daboueix, Mauduyt (16), Syme et Wesley. Beaucoup de médecins ont guéri une espèce d'ophthalmie par l'électricité, c'est-à-dire au moyen du pouvoir que cette dernière a de provoquer elle-même des inflammations aux yeux, ce qui résulte des observations de P. Dickson (17) et Bertholon (18). Enfin elle a guéri des varices entre les mains de Fushel, et elle doit cette vertu curative à la faculté que Jallabert (19) a constatée en elle de faire naître des tumeurs variqueuses.

 

(1) Sauvages, in Bertholon, De l'électricité du corps humain, dans l'état de santé et de maladie. Paris, 1786, t. I, p. 299.

 

(2) Delas, in Bertholon, Ibid., p. 290.

 

(3) Barillon, in Bertholon, Ibid., p. 291.

 

(4) Gardini, in Bertholon, Ibid., p. 290.

 

(5) Wilkinson, in Bertholon, Ibid., p. 314.

 

(6) Syme, in Bertholon, Ibid., p. 313.

 

(7) Wesley, in Bertholon, Ibid., p. 312.

 

(8) Zetzel, in Bertholon, Ibid., p. 311.

 

(9) Willermoz, in Bertholon, Ibid., p. 313.

 

(10) Sans, in Bertholon, Ibid., p. 351.

 

(11) Sans, in Bertholon, Ibid., p. 351.

 

(12) Franklin, Recueil sur l'élect. médic., II, p. 386.

 

(13) Theden, Neue Bemerkungen und Erfahrungen, III.

 

(14) Jallabert, Expériences et observations sur l'électricité.

 

(15) Philos. Trans., vol. 63.

 

(16) Mauduyt, Mémoire sur les différentes manières d'administrer l'électricité, Paris, 1784, in-8.

 

(17) Dickson, in Bertholon, De l'électricité, etc., p. 512.

 

(18) Bertholon, Ibid., II, p. 381.

 

(19) Jallabert, Ibid.

 

Albers rapporte qu'un bain chaud à 100 degrés du thermomètre de Fahrenheit apaisa beaucoup la vive chaleur d'une fièvre aiguë, dans laquelle le pouls battait cent trente fois par minute, et qu'il ramena le nombre des pulsations à cent dix. Lœffler a trouvé les fomentations chaudes fort utiles dans l'encéphalite occasionnée par l'insolation ou l'action de la chaleur des poêles (1), et Callisen (2) regarde les affusions d'eau chaude sur la tête comme le plus efficace de tous les moyens dans l'inflammation du cerveau.

 

(1) Dans Hufeland's Journal, III, p. 600.

 

(2) Callisen, Act. soc. med. Hafn., IV, p. 449.

 

Si l'on fait abstraction des cas où les médecins ordinaires ont appris à connaître, non par leurs propres recherches, mais par l'empirisme du vulgaire, le remède spécifique d'une maladie demeurant toujours semblable à elle-même, celui par conséquent à l'aide duquel ils pouvaient la guérir d'une manière directe, comme le mercure dans la maladie vénérienne chancreuse, l'arnica dans la maladie produite par les contusions, le quinquina dans la fièvre intermittente des marais, le soufre en poudre dans la gale développée depuis peu, etc. ; si, dis-je, on met ces cas de côté, nous trouvons que partout, sans presque aucune exception, les traitements de maladies chroniques entrepris d'un air si capable par les partisans de l'ancienne école, n'ont eu pour résultat que de tourmenter les malades, aggraver leur situation, les conduire même au tombeau, et imposer des dépenses ruineuses aux familles.

Quelquefois aussi, un pur hasard les conduisait au traitement homœopathique (1) ; mais ils ne connaissaient point la loi naturelle en vertu de laquelle s'opèrent et doivent s'opérer les guérisons de ce genre.

 

(1) Ainsi, par exemple, ils croient chasser de la peau la matière de la transpiration, suivant eux arrêtée dans cette membrane après les refroidissements, lorsqu'au milieu du froid de la fièvre, ils donnent à boire une infusion de fleurs de sureau, plante qui a la faculté homœopathique de faire cesser une fièvre semblable et de rétablir le malade, dont la guérison est d'autant plus prompte et plus assurée, sans sueur, qu'il boit peu de cette infusion, et qu'il ne prend pas autre chose. Ils couvrent de cataplasmes chauds et renouvelés souvent les tumeurs aiguës et dures dont l'inflammation excessive, accompagnée d'insupportables douteurs, ne permet pas à la suppuration de s'établir : sous l'influence de ce topique, l'inflammation ne tarde pas à tomber, les douleurs diminuent et l'abcès se dessine, comme on le reconnaît à l'aspect luisant de la saillie, à sa teinte jaunâtre et à sa mollesse. Ils croient alors avoir ramolli la tumeur par l'humidité, tandis qu'ils n'ont fait que détruire homœopathiquement l'excès d'inflammation par la chaleur plus forte du cataplasme, et rendre possible ainsi la prompte manifestation de la suppuration. Pourquoi emploient-ils avec avantage, dans quelques ophtalmies, l'oxyde rouge de mercure, qui fait la base de la pommade Saint-Yves, et qui, si l'on accorde à quelque substance le pouvoir d'enflammer l'œil, doit nécessairement le posséder ? Est-il difficile d'apercevoir que là ils agissent d'une manière homœopathique ? Comment un peu de suc de persil procurerait-il un soulagement instantané dans la dysurie si fréquente chez les enfants, et dans la gonorrhée ordinaire, principalement reconnaissable aux douloureuses et vaines envies d'uriner qui l'accompagnent, si ce suc ne jouissait pas déjà par lui-même de la propriété d'exciter, chez les personnes bien portantes, des envies d'uriner douloureuses et qu'il est presque impossible de satisfaire, si, en conséquence, il ne guérissait pas homœopathiquement ? La racine de boucage, qui provoque une abondante sécrétion de mucosités dans les bronches et la gorge, sert pour combattre avec succès l'angine dite muqueuse, et on arrête quelques métrorrhagies par une petite dose de feuilles de sabine, qui possèdent d'elles-mêmes la propriété de déterminer des hémorrhagies utérines. Dans l'une et l'autre circonstance, on agit sans connaître la loi de l'homœopathie. L'opium à petites doses, qui resserre le ventre, a été trouvé l'un des principaux et des plus sûrs moyens contre la constipation qui accompagne les hernies incarcérées et l'iléus, sans que cette découverte ait conduit à celle de la loi homœopathique, dont l'influence était cependant si sensible en pareil cas. On a guéri des ulcères non vénériens dans la gorge par de petites doses de mercure, qui agissait alors homœopathiquement. On a plusieurs fois arrêté la diarrhée par l'emploi de la rhubarbe, qui détermine des évacuations alvines. On a guéri la rage par la belladonne, qui occasionne une sorte d'hydrophobie. On a fait cesser, comme par enchantement, le coma, si dangereux dans les fièvres aiguës, par une petite dose d'opium, substance douée de vertus échauffantes et stupéfiantes. Et après tant d'exemples, qui parlent si haut, on voit encore des médecins poursuivre l'homœopathie avec un acharnement qui ne peut annoncer que le réveil d'une conscience bourrelée dans un cœur incapable de s'amender !

 

Il est donc de la plus haute importance pour le bien du genre humain de rechercher comment se sont faites, à proprement parler, ces cures aussi remarquables par leur rareté que par leurs effets surprenants. Le problème est d'un grand intérêt. Effectivement, nous trouvons, et les exemples qui viennent d'être cités le démontrent assez, que ces cures n'ont jamais eu lieu qu'à l'aide de moyens homœopathiques, c'est-à-dire possédant la faculté de provoquer un état morbide semblable à la maladie qu'il s'agissait de guérir. Elles ont été opérées d'une manière prompte et durable par des médicaments sur lesquels ceux qui les prescrivaient, en contradiction même avec tous les systèmes et toutes les thérapeutiques du temps, étaient tombés comme par hasard, souvent sans trop savoir ce qu'ils faisaient et pourquoi ils agissaient de cette manière, confirmant ainsi par le fait et contre leur volonté la nécessité de la seule loi naturelle en thérapeutique, celle de l'homœopathie, loi à la recherche de laquelle les préjugés médicaux n'avaient pas permis jusqu'à présent qu'on se livrât, malgré le nombre infini de faits et d'indices qui devaient mettre sur la voie de sa découverte.


 

 

§ III. PARMI LES PERSONNES ÉTRANGÈRES A L'ART DE GUÉRIR, IL S'EN EST TROUVÉ QUI ONT RECONNU QUE LES TRAITEMENTS HOMŒOPATHIQUES ÉTAIENT LES SEULS EFFICACES. -ISOPATHIE. (1)

 

(1) Texte original : Note : Isopathie (Note de l'éditeur.)

 

La médecine domestique elle-même, exercée par des personnes étrangères à notre profession, mais douées d'un jugement sain et d'un esprit observateur, avait trouvé que la méthode homœopathique était la plus sûre, la plus rationnelle et la moins sujette à faillir.

On applique de la choucroute glacée sur les membres qui viennent d'être congelés, ou bien on les frotte avec de la neige (1).

 

(1) M. Lux a établi sur ces exemples, tirés de la pratique domestique, sa méthode curative per idem (œqualia œqualibus), qu'il désigne sous le nom d'Isopathie, et que quelques têtes excentriques regardent déjà comme le nec plus ultra de l'art de guérir, sans savoir comment ils pourront la réaliser.

Mais si l'on juge sainement ces exemples, la chose apparaît sous un tout autre aspect.

Les forces purement physiques sont d'une autre nature que les forces dynamiques des médicaments, dans leur action sur l'organisme vivant.

La chaleur et le froid de l'air ambiant, de l'eau ou des aliments et boissons, n'exercent pas par eux-mêmes une influence nuisible absolue sur un corps bien portant. C'est une des conditions du maintien de la santé que le froid et le chaud alternent l'un avec l'autre, et par eux-mêmes ils ne sont point médicaments. Lors donc qu'ils agissent comme moyens curatifs dans les maladies du corps, ce n'est pas en vertu de leur essence, ou à titre de substances nuisibles par elles-mêmes, comme le sont les médicaments, même aux doses les plus exiguës ; mais uniquement à raison de leur quantité plus ou moins considérable, c'est-à-dire du degré de la température ; de même que, pour emprunter un autre exemple aux forces purement physiques, une masse de plomb écrase douloureusement ma main, non pas parce qu'elle est de plomb, puisqu'une lame mince ne produirait pas cet effet, mais parce qu'elle renferme beaucoup de métal et qu'elle est très pesante.

Si donc le froid et le chaud sont utiles dans certaines affections du corps, telles que les congélations et les brûlures, ils ne le sont qu'en raison de leur degré, de même aussi que c'est seulement lorsqu'ils arrivent à un degré extrême qu'ils portent atteinte à la santé du corps.

Ceci bien établi, nous trouvons que, dans les exemples tirés de la pratique domestique, ce n'est pas l'application prolongée du degré de froid auquel le membre a été gelé qui le rétablit isopathiquement, puisque, loin de là, il y éteindrait la vie sans ressource, mais celle d'un froid rapproché seulement de celui-là (homœopathiquement), et ramené peu à peu jusqu'à une température supportable. Ainsi, la choucroute glacée qu'on applique, dans un appartement, sur un membre congelé, ne tarde pas à se dégeler, à prendre par degrés la température de la chambre, et à guérir ainsi le membre d'une manière physiquement homœopathique. De même, une brûlure faite à la main par de l'eau bouillante ne guérit pas par la réapplication de cette eau bouillante, mais seulement par l'action d'une chaleur un peu moins vive, par l'immersion du membre dans un liquide échauffé à 60 degrés, dont la température baisse à chaque minute jusqu'à ce qu'elle soit retombée à celle de la chambre. De même aussi, pour donner un autre exemple d'action physique, la douleur et la tuméfaction causées par un coup reçu au front diminuent homœopathiquement lorsqu'on appuie le pouce sur la partie, d'abord avec vigueur et ensuite avec une force toujours décroissante, tandis qu'un coup semblable à celui qui les a déterminées, loin de les apaiser, ne ferait qu'accroître isopathiquement le mal.

Quant aux faits que M. Lux rapporte comme guérisons isopathiques, des contractures chez les hommes et une paralysie des reins chez un chien, causées les unes et les autres par un refroidissement, et qui cédèrent en peu de temps au bain froid, c'est à tort qu'il les explique par l'isopathie. Les accidents qu'on désigne sous le nom de refroidissements, sont improprement attribués au froid, puisque très souvent on les voit survenir, chez des sujets qui y ont de la prédisposition, après l'action d'un courant rapide d'air qui n'était pas même frais. Les effets diversifiés d'un bain froid sur l'organisme vivant, dans l'état de santé et de maladie ne peuvent pas non plus être tellement envisagés sous un point de vue unique qu'on soit autorisé à fonder là-dessus un système aussi hardi. Que le plus sûr moyen de guérir la morsure des serpents venimeux soit d'appliquer sur la plaie des portions de ces animaux, comme le dit M. Lux, c'est une assertion à reléguer parmi les fables que nos pères nous ont transmises, jusqu'à ce qu'elle ait été confirmée par des expériences qui n'admettent plus le doute. Enfin, qu'un homme déjà hydrophobe ait été, dit-on, guéri, en Russie, par la salive d'un chien enragé qu'on lui fit prendre, ce dit-on n'est pas suffisant pour engager un médecin consciencieux à répéter une semblable épreuve, ni pour justifier l'adoption d'un système aussi peu vraisemblable que celui de l'isopathie.

 

Le cuisinier qui vient de s'échauder la main la présente au feu, à une certaine distance, sans faire attention à l'augmentation de douleur qui résulte de là dans le principe, parce qu'il a appris de l'expérience qu'en agissant ainsi il peut en très peu de temps, souvent même en quelques minutes, guérir parfaitement la brûlure et faire disparaître jusqu'à la moindre trace de douleur (1).

 

(1) Fernel (Therap., lib. VI, cap. XX) considérait déjà l'exposition de la partie brûlée au feu comme le moyen le plus propre à faire cesser la douleur. J. Hunter (Traité du sang et de l'inflammation en Œuvres complètes, trad. avec des notes par G. Richelot, Paris, 1840, tome III, p. 5) rappelle les graves inconvénients qui résultent du traitement des brûlures par l'eau froide, et préfère de beaucoup la méthode d'approcher les parties du feu. Il s'écarte en cela des doctrines médicales traditionnelles, qui prescrivent les rafraîchissants contre l'inflammation (contraria contrariis) ; mais l'expérience lui avait appris qu'un échauffement homœopathique (similia similibus) était ce qu'il y avait de plus salutaire.

 

D'autres personnes intelligentes, également étrangères à la médecine, par exemple les vernisseurs, appliquent sur les brûlures une substance qui, par elle-même, excite un pareil sentiment d'ardeur, savoir, de l'esprit-de-vin (1) chaud ou de l'essence de térébenthine (2), et se guérissent ainsi en peu d'heures, sachant bien que les onguents dits rafraîchissants ne produiraient pas le même résultat dans un égal nombre de mois, et que l'eau froide ne ferait qu'empirer le mal (3).

 

(1) Sydenham (Opera, p. 271) dit que les applications réitérées d'alcool sont préférables à tout autre moyen contre les brûlures. B. Bell (Cours complet de chirurgie) rend également hommage à l'expérience, qui indique les remèdes homœopathiques comme étant les seuls efficaces. Voici de quelle manière il s'exprime : "L'alcool est un des meilleurs moyens contre les brûlures de tout genre. Quand on l'applique, il semble d'abord accroître la douleur ; mais celle-ci ne tarde pas à s'apaiser, pour faire place à un sentiment agréable de calme. Cette méthode n'est jamais plus puissante que quand on plonge la partie dans l'alcool ; mais si l'immersion ne peut être pratiquée, il faut tenir la brûlure continuellement couverte d'une compresse imbibée de ce liquide." J'ajoute que l'alcool chaud, et même très chaud, soulage d'une manière encore plus prompte et plus certaine, parce qu'il est bien plus homœopathique que l'alcool froid. C'est ce que l'expérience confirme.

 

(2) E. Kentish, qui avait à traiter des ouvriers brûlés souvent d'une manière horrible, dans les mines de houille, par l'explosion des gaz inflammables, leur faisait appliquer de l'essence de térébenthine chaude ou de l'alcool comme étant le meilleur remède qu'on pût employer dans les brûlures graves (Essay on burns, Londres, 1798). Nul traitement ne peut être plus homœopathique que celui-là ; mais il n'y en a pas non plus qui ait davantage d'efficacité.

Heister, chirurgien habile et rempli de bonne foi, recommande aussi cette pratique d'après sa propre expérience (Instit. chirurg., t. I, p. 333) ; il vante l'application de l'essence de térébenthine, de l'alcool et des cataplasmes aussi chauds que le malade peut les supporter.

Mais rien ne démontre mieux l'étonnante prééminence de la méthode homœopathique, c'est-à-dire de l'application aux parties brûlées de substances excitant par elles-mêmes une sensation de chaleur et de brûlure, sur la méthode palliative, consistant à faire usage de moyens rafraîchissants et frigorifiques, que les expériences pures dans lesquelles, pour comparer les résultats de ces deux procédés contraires, on les a simultanément employés sur le même sujet et dans des brûlures au même degré.

Ainsi J. Bell, ayant à traiter une dame qui s'était brûlé les deux bras avec du bouillon, couvrit l'un d'essence de térébenthine, et fit plonger l'autre dans de l'eau froide. Le premier ne causait déjà plus de douleurs au bout d'une demi-heure, tandis que le second continua encore pendant six heures à être douloureux : dès que la malade le retirait de l'eau, elle y ressentait des douleurs bien plus aiguës, et la guérison de ce bras exigea beaucoup plus de temps que celle de l'autre.

J. Anderson (in Kentisch, lot. cit., p. 43) a traité de même une femme qui s'était brûlé le visage et le bras avec de la graisse bouillante. "Le visage, qui était très rouge et fort douloureux, fut couvert d'huile de térébenthine quelques minutes après (accident ; quant au bras, la malade l'avait déjà plongé d'elle-même dans l'eau froide, et elle témoigna le désir d'attendre pendant quelques heures l'effet de ce traitement. Au bout de sept heures, le visage était mieux et la malade soulagée de ce côté. A l'égard du bras, autour duquel on avait souvent renouvelé le liquide, de vives douleurs s'y faisaient sentir dès qu'on le retirait de l'eau et l'inflammation y avait manifestement augmenté. Le lendemain, j'appris que la malade avait ressenti de grandes douleurs ; l'inflammation s'était étendue au-delà du coude ; plusieurs grosses ampoules avaient crevé, et des escarres épaisses s'étaient formées sur le bras et la main, que l'on couvrit alors d'un cataplasme chaud. Le visage ne causait plus la moindre sensation douloureuse ; mais il fallut employer les émollients pendant quinze jours encore pour procurer la guérison du bras."

Qui n'aperçoit ici l'immense avantage du traitement homœopathique, c'est-à-dire d'un agent produisant des effets semblables à ceux du mal même, sur la méthode antipathique que prescrit l'ancienne école ?

 

(3) J. Hunter n'est pas le seul qui signale les graves inconvénients du traitement des brûlures par l'eau froide. Fabrice de Hilden (De combustionibus libellus, Bâle, 1607, cap. v, p. 11) assure également que les fomentations froides sont très nuisibles dans ces sortes d'accidents, qu'elles produisent les effets les plus fâcheux, que l'inflammation, la suppuration, et parfois la gangrène, en sont le résultat.

 

Un vieux moissonneur, quelque peu habitué qu'il soit aux liqueurs fortes, ne boit cependant jamais d'eau froide quand l'ardeur du soleil et la fatigue du travail l'ont mis dans un état de fièvre chaude : le danger d'agir ainsi lui est bien connu ; il prend un peu d'une liqueur échauffante ; il avale une petite gorgée d'eau-de-vie. L'expérience, source de toute vérité, l'a convaincu des avantages et de l'efficacité de ce procédé homœopathique. La chaleur et la lassitude qu'il éprouvait ne tardent point à diminuer (1).

 

(1) Zimmermann (Traité de l'Expérience, t. II) nous apprend que les habitants des pays chauds en usent de même avec le plus grand succès, et qu'ils ont pour usage de boire une petite quantité de liqueur spiritueuse quand ils se sont fortement échauffés.

 


 

§ IV. IL Y A EU DES MÉDECINS QUI ONT REGARDÉ CETTE MANIÈRE DE TRAITER LES MALADIES COMME LA MEILLEURE DE TOUTES.

Il y a même eu dans tous les temps des médecins qui ont soupçonné les médicaments de guérir les maladies par la vertu dont ils sont doués de faire naître des symptômes morbides analogues (1).

Ainsi, l'auteur du livre Περì τόπwν τôν χaτ´  Áνθρωπον (2), qui fait partie de la collection des œuvres comprises sous le nom d'Hippocrate, dit ces paroles remarquables : Διà τà Óμοια νοÚσος γίνεται, χαì ¢ιà τà Óμοια προσψερόμενα έχ νοςούντων ùγιαίνονται, διà τò Êμέειν ö Éμετος πσύεται.

Des médecins moins anciens ont également senti et proclamé la vérité de la méthode homœopathique. Ainsi Bouldouc (3) s'est aperçu que la propriété purgative de la rhubarbe était la cause de la faculté qu'a cette racine d'arrêter la diarrhée.

Detharding (4) a deviné que l'infusion de séné apaise la colique chez les adultes en vertu de la propriété qu'elle a de provoquer des coliques chez les personnes qui jouissent d'une bonne santé.

 

(1) Mon intention, en citant les passages suivants d'écrivains qui ont soupçonné l'homœopathie, n'est pas non plus de prouver l'excellence de cette méthode, qui s'établit toute seule et d'elle-même, mais d'échapper au reproche d'avoir passé ces espèces de pressentiments sous silence, pour m'arroger la priorité de l'idée.

 

(2) Hippocrate, Œuvres complètes, trad. par E. Littré, Paris, 1849, t. VI, p. 334.

 

(3) Bouldouc, Mém. de l'Acad. roy. des sciences, 1710.

 

(4) Detharding, Eph. nat. cur., cent. X, obs. 76.

 

Bertholon (1) dit que dans les maladies l'électricité diminue et finit par faire disparaître une douleur fort analogue à celle qu'elle-même provoque.

Thoury (2) atteste que l'électricité positive accélère d'elle-même le pouls, mais aussi qu'elle le ralentit quand il offre déjà trop d'accélération par le fait de la maladie.

Stœrck (3) a eu l'idée que, la pomme épineuse dérangeant l'esprit et produisant la manie chez les personnes bien portantes, on pourrait fort bien l'administrer aux maniaques pour essayer de leur rendre la raison en déterminant un changement dans la marche de leurs pensées.

Mais, de tous les médecins, celui dont la conviction à cet égard se trouve exprimée de la manière la plus formelle, est le Danois Stahl (4), qui parle en ces termes :

"La règle admise en médecine, de traiter les maladies par des remèdes contraires ou opposés aux effets qu'elles produisent (contraria contrariis), est complètement fausse et absurde. Je suis persuadé, au contraire, que les maladies cèdent aux agents qui déterminent une affection semblable (similia similibus) : les brûlures, par l'ardeur d'un foyer dont on approche la partie ; les congélations, par l'application de la neige et de l'eau froide ; les inflammations et les contusions, par celle des spiritueux. C'est ainsi que j'ai réussi à faire disparaître la disposition aux aigreurs par de très petites doses d'acide sulfurique, dans des cas où l'on avait inutilement administré une multitude de poudres absorbantes."

 

(1) Bertholon, De l'électricité du corps humain dans l'état de santé et de maladie, t. II, p. 21.

 

(2) Thoury, Mém. lu à l'Acad. de Caen.

 

(3) Stœrck, Libell. de stramon., p. 8.

 

(4) Stahl, in J. Hummel, Comment. de arthritide tant tartarea, quant scorbutica, sed podagra et scorbuto, Budingæ,1738, in-8, p. 40-42.

 

Ainsi plus d'une fois on s'est approché de la grande vérité. Mais jamais on n'est allé au-delà de quelque idée passagère, et de cette manière l'indispensable réforme que la vieille thérapeutique devait subir pour faire place au véritable art de guérir, à une médecine pure et certaine, n'a pu être instituée que de nos jours seulement.

 


 

ORGANON DE LA MÉDECINE.

 

§ 1.

La première, l'unique vocation du médecin est de rendre la santé aux personnes malades ; c'est ce qu'on appelle guérir. (1)

 

(1) Sa mission n'est pas, comme l'ont cru tant de médecins qui ont perdu leur temps et leurs forces à courir après la célébrité, de forger des systèmes en combinant ensemble des idées creuses et des hypothèses sur l'essence intime de la vie et la production des maladies dans l'intérieur invisible du corps, ou de chercher incessamment à expliquer les phénomènes morbides et leur cause prochaine, qui nous restera toujours cachée, en noyant le tout dans un fatras d'abstractions inintelligibles, dont la pompe dogmatique en impose aux ignorants, tandis que les malades soupirent en vain après des secours. Nous avons assez de ces savantes rêveries, qu'on appelle médecine théorique, et pour lesquelles on a même institué des chaires spéciales. Il est temps que tous ceux qui se disent médecins cessent enfin de tromper les pauvres humains par des paroles vides de sens, et qu'ils commencent à agir, c'est-à-dire à soulager et guérir réellement les malades.

 

§ 2.

Le beau idéal (1) de la guérison consiste à rétablir la santé d'une manière prompte, douce et durable, à enlever et détruire la maladie tout entière, par la voie la plus courte, la plus sûre et la moins nuisible, en procédant d'après des inductions faciles à saisir.

 

(1) Le beau (n. m.) idéal (adj.) : l'idéal le plus parfait sens vieilli (Note de l'éditeur.)

 

§ 3.

Quand le médecin aperçoit nettement ce qui est à guérir dans les maladies, c'est-à-dire dans chaque cas morbide individuel (connaissance de la maladie, indication) ; lorsqu'il a une notion précise de ce qui est curatif dans les médicaments, c'est-à-dire dans chaque médicament en particulier (connaissance des vertus médicinales) ; lorsque, guidé par des raisons évidentes, il sait choisir la substance que son action rend le plus appropriée à chaque cas (choix du médicament), adopter pour elle le mode de préparation qui convient le mieux, estimer la quantité à laquelle on doit l'administrer, et juger du moment où cette dose demande à être répétée, en un mot, faire de ce qu'il y a de curatif dans les médicaments à ce qu'il y a d'indubitablement malade chez le sujet une application telle que la guérison doive s'ensuivre ; quand enfin, dans chaque cas spécial, il connait les obstacles au retour de la santé, et sait les écarter pour que le rétablissement soit durable, alors seulement il agit d'une manière rationnelle et conforme au but qu'il se propose d'atteindre, alors seulement il mérite le titre de vrai médecin.

 

§ 4.

Le médecin est en même temps conservateur de la santé, quand il connaît les choses qui la dérangent, qui produisent et entretiennent les maladies, et qu'il sait les écarter de l'homme bien portant.

 

§ 5.

Lorsqu'il s'agit d'effectuer une guérison, le médecin s'aide de tout ce qu'il peut apprendre par rapport, soit à la cause occasionnelle la plus vraisemblable de la maladie aiguë, soit aux principales phases de la maladie chronique, qui lui permettent de trouver la cause fondamentale de celle-ci, due la plupart du temps à un miasme chronique. Dans les recherches de ce genre, on doit avoir égard à la constitution physique du malade, surtout s'il est question d'une affection chronique, à la tournure de son esprit et de son caractère, à ses occupations, à son genre de vie, à ses habitudes, à ses relations sociales et domestiques, à son âge, à son sexe, etc.

 

§ 6.

De quelque perspicacité qu'il puisse être doué, l'observateur exempt de préjugés, celui qui connaît la futilité des spéculations métaphysiques auxquelles l'expérience ne prête pas d'appui, n'aperçoit dans chaque maladie individuelle que des modifications accessibles aux sens de l'état du corps et de l'âme, des signes de maladie, des accidents, des symptômes, c'est-à-dire des déviations du précédent état de santé, qui sont senties par le malade lui-même, remarquées par les personnes dont il se trouve entouré, et observées par le médecin. L'ensemble de ces signes appréciables représente la maladie dans toute son étendue, c'est-à-dire qu'il en constitue la forme véritable, la seule que l'on puisse concevoir (1).

 

(1) Je ne comprends pas comment il a pu se faire qu'au lit du malade, sans observer avec soin les symptômes et diriger le traitement en conséquence, on ait imaginé qu'il ne fallait chercher et qu'on ne saurait trouver ce qu'une maladie offre à guérir que dans l'intérieur de l'organisme, qui est inaccessible à nos regards. Je ne conçois pas qu'on ait eu la ridicule prétention de reconnaître le changement survenu dans cet intérieur invisible, sans avoir égard aux symptômes, de le ramener aux conditions de l'ordre normal par des médicaments (inconnus !), et de présenter cette méthode comme la seule qui soit fondée et rationnelle.

Ce qui se manifeste aux sens par les symptômes n'est-il donc pas la maladie elle-même pour le médecin, puisqu'on ne peut jamais voir l'être incorporel, la force vitale, qui crée cette maladie, qu'on n'a jamais besoin de l'apercevoir, et que l'intuition de ses effets morbides suffit pour mettre en état de guérir ? Que veut donc de plus l'ancienne école avec cette prima causa (2) qu'elle va chercher dans l'intérieur soustrait à nos regards, tandis qu'elle dédaigne le côté sensible et appréciable de la maladie, c'est-à-dire les symptômes, qui nous parlent un langage si clair ? Le médecin qui s'amuse à rechercher des choses cachées dans l'intérieur de l'organisme, peut se tromper tous les jours. Mais l'homœopathiste, en traçant avec soin le tableau fidèle du groupe entier des symptômes, se procure un guide sur lequel il peut compter, et quand il est parvenu à éloigner la totalité des symptômes, il a sûrement aussi détruit la cause interne et cachée de la maladie. (RAU, loc. cit., p. 103.)

 

(2) Orig. : prima causa morbi (Note de l'éditeur.)

 

§ 7.

Comme, dans une maladie à l'égard de laquelle il ne se présente point à écarter de cause qui manifestement l'occasionne ou l'entretienne (causa occasionalis) (1), on ne peut apercevoir autre chose que les symptômes, il faut aussi, tout en ayant égard à la présence possible d'un miasme et aux circonstances accessoires (V. 5), que les symptômes seuls servent de guide dans le choix des moyens propres à guérir. L'ensemble des symptômes, cette image réfléchie au dehors de l'essence intérieure de la maladie, c'est-à-dire de l'affection de la force vitale, doit être la principale ou la seule chose par laquelle le mal donne à connaître le médicament dont il a besoin, la seule qui détermine le choix du remède le plus approprié. En un mot, la totalité (2) des symptômes est la principale ou la seule chose dont le médecin doive s'occuper, dans un cas morbide individuel quelconque, la seule qu'il ait à combattre par le pouvoir de son art, afin de guérir la maladie et de la transformer en santé.

 

(1) Il va sans dire que tout médecin qui raisonne commence par écarter la cause occasionnelle ; le mal cesse ordinairement ensuite de lui-même. Ainsi, on éloigne les fleurs trop odorantes qui déterminent la syncope et des accidents hystériques, on extrait de la cornée le corps étranger qui provoque une ophthalmie, on enlève, pour le réappliquer mieux, l'appareil trop serré qui menace de faire tomber un membre en gangrène, on met à découvert et on lie l'artère dont la blessure donne lieu à une hémorragie inquiétante, on cherche à faire rendre par le vomissement les baies de belladonne qui ont pu être avalées, on retire les corps étrangers qui se sont introduits dans les ouvertures du corps (le nez, le pharynx, l'oreille, l'urètre, le rectum, le vagin), on broie la pierre dans la vessie, on ouvre l'anus imperforé du nouveau né, etc.

 

(2) Ne sachant souvent à quel autre expédient recourir, l'ancienne école a plus d'une fois, dans les maladies, cherché à combattre et à supprimer par des médicaments un seul des divers symptômes qu'elles font naître. Cette méthode est connue sous le nom de médecine symptomatique. Elle a excité avec raison le mépris général, non-seulement parce qu'elle ne procure aucun avantage réel, mais encore parce qu'il en résulte beaucoup d'inconvénients. Un seul des symptômes présents n'est pas plus la maladie elle-même, qu'une seule jambe ne constitue l'homme entier. La méthode était d'autant plus mauvaise, qu'en attaquant ainsi un symptôme isolé, on le combattait uniquement par un remède opposé (c'est-à-dire d'une manière énantiopathique et palliative), de sorte qu'après un amendement de courte durée, on le voyait reparaître plus grave que par le passé.

 

 

§ 8.

On ne saurait concevoir ni prouver par aucune expérience au monde, qu'après l'extinction de tous les symptômes de la maladie et de tout l'ensemble des accidents perceptibles, il reste ou puisse rester autre chose que la santé, et que le changement morbide qui s'était opéré dans l'intérieur du corps n'ait point été anéanti (1).

 

(1) Quand un homme a été guéri par un véritable médecin, de manière qu'il ne reste plus aucune trace, aucun symptôme de maladie, et que tous les signes de la santé aient reparu d'une manière durable, peut-on supposer, sans offenser l'intelligence humaine, que la maladie entière existe encore dans l'extérieur ? C'est néanmoins là ce que prétend l'un des coryphées de l'ancienne école, Hufeland, lorsqu'il dit que "l'homœopathie peut bien enlever les symptômes, mais que la maladie reste." Agit-il ainsi en dépit des progrès que l'homœopathie fait pour le bonheur du genre humain, ou parce qu'il a encore une idée grossière de la maladie, parce qu'il la considère, non comme une modification dynamique de l'organisme, mais comme une chose matérielle, capable de rester cachée, après la guérison, dans quelque coin de l'intérieur du corps, et d'avoir un jour le caprice de manifester sa présence au milieu même de la santé la plus florissante ? Voilà jusqu'où va encore l'aveuglement de l'ancienne pathologie ! On ne doit pas s'étonner, d'après cela, qu'elle n'ait pu engendrer qu'une thérapeutique dont l'unique but est de balayer le corps du pauvre malade.

 

§ 9.

Dans l'état de santé, la force vitale (1) qui anime dynamiquement la partie matérielle du corps exerce un pouvoir illimité. Elle entretient toutes les parties de l'organisme dans une admirable harmonie vitale, sous le rapport du sentiment et de l'activité, de manière que l'esprit doué de raison qui réside en nous peut librement employer ces instruments vivants et sains pour atteindre au but élevé de notre existence.

 

(1) Texte original : "force vitale immatérielle". (Note de l'éditeur)

 

§ 10.

L'organisme matériel, supposé sans force vitale, ne peut ni sentir, ni agir, ni rien faire pour sa propre conservation (1). C'est à l'être immatériel seul qui l'anime dans l'état de santé et de maladie, qu'il doit le sentiment et l'accomplissement de ses fonctions vitales.

 

(1) Il est mort, et dès lors, soumis uniquement à la puissance du monde physique extérieur, il tombe en putréfaction, et se résout en ses éléments chimiques.

 

§ 11.

Quand l'homme tombe malade, cette force immatérielle, (1) active par elle-même (2) et partout présente dans le corps, est au premier abord la seule qui ressente l'influence dynamique de l'agent hostile à la vie. Elle seule, après avoir été désaccordée par cette perception, peut procurer à l'organisme les sensations désagréables qu'il éprouve, et le pousser aux actions insolites que nous appelons maladies. Étant invisible par elle-même et reconnaissable seulement par les effets qu'elle produit dans le corps, cette force n'exprime et ne peut exprimer son désaccord que par une manifestation anormale dans la manière de sentir et d'agir de la portion de l'organisme accessible aux sens de l'observateur et du médecin, par des symptômes de maladie.

 

(1) Texte original : "force vitale immatérielle". (Note de l'éditeur)

 

(2) Texte original : "elle-même (automatique)". (Notes de l'éditeur).

 

§ 12.

Il n'y a que la force vitale désaccordée qui produise les maladies (1). Les phénomènes morbides accessibles à nos sens expriment donc en même temps tout le changement interne, c'est-à-dire la totalité du désaccord de la puissance intérieure. En un mot, ils mettent la maladie tout entière en évidence. Par conséquent, la guérison, c'est-à-dire la cessation de toute manifestation maladive, la disparition de tous les changements appréciables qui sont incompatibles avec l'état normal de la vie, a pour condition et suppose nécessairement que la force vitale soit rétablie dans son intégrité et l'organisme entier ramené à la santé.

 

(1) Il ne serait d'aucune utilité au médecin de savoir comment la force vitale détermine l'organisme à produire les phénomènes morbides, c'est-à-dire comment elle crée la maladie ; aussi l'ignorera-t-il éternellement. Le maître de la vie n'a rendu accessible à ses sens que ce qu'il lui était nécessaire et suffisant de connaître, dans la maladie, pour en procurer la guérison.

 

§ 13.

Il suit de là que la maladie, inabordable aux procédés mécaniques de la chirurgie, n'est point, comme les allopathistes la dépeignent, une chose distincte du tout vivant, de l'organisme et de la force vitale qui l'anime, cachée dans l'intérieur du corps et toujours matérielle, quelque degré de subtilité qu'on veuille bien d'ailleurs lui attribuer. Une pareille idée ne pouvait naître que dans des têtes imbues des doctrines du matérialisme. C'est elle qui, depuis des milliers d'années, a poussé la médecine dans toutes les fausses routes qu'elle a parcourues et où elle s'est écartée de sa véritable destination.

 

§ 14.

De tous les changements morbides invisibles qui surviennent dans l'intérieur du corps, et dont on peut opérer la guérison, il n'en est aucun que des signes et des symptômes ne fassent reconnaître à l'observateur attentif. Ainsi l'a voulu la bonté infiniment sage du souverain conservateur de la vie des hommes.

 

§ 15.

Le désaccord invisible pour nous de la force qui anime notre corps ne fait qu'un, en effet, avec l'ensemble des symptômes que cette force provoque dans l'organisme, qui frappent nos sens, et qui représentent la maladie existante. L'organisme est bien l'instrument matériel de la vie ; mais on ne saurait pas plus le concevoir non animé par la force vitale sentant et gouvernant d'une manière instinctive, que cette force vitale ne peut être conçue indépendamment de l'organisme. Tous deux ne font qu'un, quoique notre esprit partage cette unité en deux idées, mais uniquement pour sa propre commodité.

 

§ 16.

Notre force vitale étant une puissance dynamique, l'influence nuisible sur l'organisme sain des agents hostiles qui viennent du dehors troubler l'harmonie du jeu de la vie, ne saurait donc l'affecter que d'une manière purement dynamique, Le médecin ne peut donc non plus remédier à ces désaccords (les maladies) qu'en faisant agir sur elle des substances douées de forces modificatrices également dynamiques ou virtuelles, dont elle perçoit l'impression à l'aide de la sensibilité nerveuse présente partout. Ainsi, les médicaments ne peuvent rétablir et ne rétablissent réellement la santé et l'harmonie de la vie qu'en agissant dynamiquement sur elle, après que l'observation attentive des changements accessibles à nos sens dans l'état du sujet (ensemble des symptômes) a procuré au médecin des notions sur la maladie aussi complètes qu'il avait besoin d'en avoir pour être en mesure de la guérir.

 

§ 17.

La guérison qui succède à l'anéantissement de tout l'ensemble des signes et accidents perceptibles de la maladie, ayant en même temps pour résultat la disparition du changement intérieur sur lequel cette dernière se fonde, c'est-à-dire, dans tous les cas, la destruction du total de la maladie (1), il est clair, d'après cela, que le médecin n'a qu'à enlever la somme des symptômes pour faire simultanément disparaître le changement intérieur du corps et cesser le désaccord morbide de la force vitale, c'est-à-dire pour anéantir le total de la maladie, la maladie elle-même (2). Mais détruire la maladie, c'est rétablir la santé, premier et unique but du médecin pénétré de l'importance de sa mission, qui consiste à secourir son prochain, et non à pérorer d'un ton dogmatique.

 

(1) un songe, un pressentiment, une prétendue vision enfantée par une imagination superstitieuse, une prophétie solennelle de mort infaillible à un certain jour ou à une certaine heure, ont souvent produit tous les symptômes d'une maladie commençante et croissante, les signes d'une mort prochaine, et la mort elle-même au moment indiqué, ce qui n'aurait pu avoir lieu, s'il ne s'était opéré dans l'intérieur du corps un changement correspondant à l'état qui s'exprimait au dehors. Par la même raison, dans des cas de cette nature, on est quelquefois parvenu, soit en trompant le malade, soit en lui insinuant une conviction contraire, à dissiper tous les signes morbides annonçant l'approche de la mort, et à rétablir subitement la santé, ce qui n'aurait pu arriver, si le remède moral n'avait fait cesser les changements morbides internes et externes dont la mort devait être le résultat.

 

(2) Le souverain conservateur des hommes ne pouvait manifester sa sagesse et sa bonté dans la guérison des maladies qui les affligent, qu'en faisant clairement apercevoir au médecin ce qu'il a besoin d'enlever à ces maladies pour les détruire et rétablir ainsi la santé. Que devrions nous penser de sa sagesse et de sa bonté, si, comme le prétend l'école dominante, qui affecte de plonger un regard divinatoire dans l'essence intime des choses, ce qu'il est nécessaire de guérir dans les maladies se trouvant enveloppé d'une obscurité mystique et renfermé dans l'intérieur caché de l'organisme, l'homme était par cela même réduit à l'impossibilité de reconnaître le mal, et par conséquent à celle aussi de le guérir ?

 

§ 18.

De cette vérité incontestable que, hors de l'ensemble des symptômes, il n'y a rien à trouver dans les maladies par quoi elles soient susceptibles d'exprimer le besoin qu'elles ont de secours, nous devons conclure qu'il ne peut point y avoir d'autre indication du remède à choisir que la somme des symptômes observés dans chaque cas individuel.

 

§ 19.

Les maladies n'étant donc que des changements dans l'état général de l'homme, qui s'annoncent par des signes morbides, et la guérison n'étant possible non plus que par la conversion de l'état de maladie en celui de santé, on conçoit sans peine que les médicaments ne pourraient guérir les maladies, s'ils n'avaient la faculté de changer l'état général de l'homme, consistant en sensations et actions, et que c'est uniquement sur cette faculté que repose leur vertu curative.

 

§ 20.

On ne peut reconnaître en elle-même, par les seuls efforts de l'intelligence, cette force immatérielle cachée dans l'essence intime des médicaments, et qui leur donne la faculté de modifier l'état du corps humain, et par cela même de guérir les maladies. Ce n'est que par l'expérience, par l'observation des effets qu'elle produit en agissant sur l'état général de l'économie, qu'on parvient à la connaître et à s'en faire une idée claire.

 

§ 21.

L'essence curative des médicaments n'étant point reconnaissable par elle-même, ce que personne ne sera tenté de contester, et les expériences pures, faites même par les observateurs doués de la plus rare perspicacité ne pouvant rien nous faire apercevoir qui soit capable de les rendre médicaments ou moyens curatifs, sinon cette faculté de produire des changements manifestes dans l'état général de l'économie, et surtout de rendre malade l'homme bien portant, chez lequel ils suscitent plusieurs symptômes morbides bien caractérisés, nous devons conclure de là que, quand les médicaments agissent comme moyens curatifs, ils ne peuvent également exercer leur vertu que par cette faculté qu'ils possèdent de modifier l'état général de l'économie en faisant naître des symptômes spécifiques. Par conséquent, il faut s'en tenir uniquement aux accidents morbides que les médicaments provoquent dans le corps sain, comme à la seule manifestation possible de la vertu curative dont ils jouissent si, l'on veut apprendre, à l'égard de chacun d'eux, quelles maladies il a la puissance d'engendrer, ce qui est dire quelles maladies il a la puissance de guérir.

 

§ 22.

Mais comme on ne découvre, dans les maladies, autre chose qu'il faille leur enlever, pour les convertir en santé, que l'ensemble de leurs signes et symptômes, comme on n'aperçoit non plus dans les médicaments rien autre chose de curatif que leur faculté de produire des symptômes morbides chez des hommes bien portants, et d'en faire disparaître chez les malades, il suit de là que les médicaments ne prennent le caractère de remèdes, et ne deviennent capables d'anéantir des maladies, qu'en excitant certains accidents et symptômes, ou, pour s'exprimer plus clairement, une certaine maladie artificielle qui détruit les symptômes déjà existants, c'est­-à-dire la maladie naturelle qu'on veut guérir. Il s'ensuit aussi que, pour anéantir la totalité des symptômes d'une maladie, il faut chercher un médicament qui ait de la tendance à produire des symptômes semblables ou contraires, suivant qu'on a appris par l'expérience que la manière la plus facile, la plus certaine et la plus durable d'enlever les symptômes de la maladie et de rétablir la santé, est d'opposer à ces derniers des symptômes médicinaux semblables ou contraires.

 

Note : II y a encore une troisième méthode d'employer les médicaments contre les maladies, c'est la méthode allopathique, dans laquelle on administre des remèdes produisant des symptômes qui n'ont aucun rapport direct avec l'état du malade, n'étant ni semblables, ni opposés, mais absolument hétérogènes. J'ai démontré, dans l'Introduction, que cette méthode est une imitation grossière et nuisible des efforts imparfaits qu'une impulsion aveugle et purement instinctive pousse la force vitale troublée par quelque fâcheuse influence à tenter pour se sauver à tout prix en excitant et entretenant une maladie dans l'organisme ; car l'aveugle force vitale n'a été créée que pour entretenir l'harmonie dans l'organisme, tant que dure la santé, et, une fois désaccordée dans les maladies, elle peut être encore ramenée à l'état normal par un médecin intelligent pratiquant l'homœopathie. Abandonnée à elle seule, elle ne peut se guérir ; elle a même si peu de puissance naturelle curative qu'une fois désaccordée, les changements qu'elle amène dans l'organisme sont les symptômes et la maladie elle-même. Cependant, quelque inconvenante qu'elle soit, on se sert depuis si longtemps dans l'école actuelle de la méthode allopathique, qu'il n'est pas plus permis au médecin de la passer sous silence, qu'à l'historien de taire les oppressions que le genre humain a supportées pendant des milliers d'années sous des gouvernements absurdes et despotiques.

 

§ 23.

Or, toutes les expériences pures, tous les essais faits avec soin, nous apprennent que des symptômes morbides continus, loin de pouvoir être effacés et anéantis par des symptômes médicinaux opposés, comme ceux qu'excite la méthode antipathique, énantiopathique, ou palliative, reparaissent, au contraire, plus intenses qu'ils n'avaient jamais été, et aggravés d'une manière bien manifeste, après avoir semblé, pendant quelque temps, se calmer. (V. 58-62 et 69.)

 

§ 24.

Il ne reste donc d'autre méthode efficace d'employer les médicaments coutre les maladies, que de recourir à la méthode homœopathique, dans laquelle on cherche, pour le diriger contre la totalité des symptômes du cas morbide individuel, celui d'entre tous les médicaments dont on connaît bien la manière d'agir sur l'homme en santé, et qui possède la faculté de produire la maladie artificielle la plus ressemblante à la maladie naturelle qu'on a sous les yeux.

 

§ 25.

Mais le seul infaillible oracle de l'art de guérir, l'expérience pure (1), nous apprend, dans tous les essais faits avec soin, qu'en effet, le médicament qui, en agissant sur des hommes bien portants, a pu produire le plus de symptômes semblables à ceux de la maladie dont on se propose le traitement, est celui qui convient pour la guérir ; qu'il possède réellement aussi, lorsqu'on l'emploie à des doses suffisamment puissantes et atténuées, la faculté de détruire d'une manière prompte, radicale et durable, la totalité des symptômes de ce cas morbide, c'est-à-dire (V. 6-16) la maladie présente tout entière ; elle nous apprend que tous les médicaments guérissent les maladies dont les symptômes se rapprochent le plus possible des leurs, et que, parmi ces dernières, il n'en est aucune qui ne leur cède.

 

(1) Je n'entends pas parler d'une expérience semblable à celle dont nos praticiens vulgaires se vantent après avoir, pendant de longues années, combattu avec un tas de recettes compliquées une multitude de maladies qu'ils n'ont jamais examinées avec soin, mais que, fidèles aux errements de l'école, ils ont regardées comme suffisamment connues par les noms qu'elles portent dans la pathologie ; croyant apercevoir en elles un principe morbifique imaginaire ou quelque autre trouble profond non moins hypothétique. A la vérité, ils y voient toujours quelque chose, mais ils ne savent pas ce qu'ils voient, et ils arrivent à des résultats qu'un Dieu seul pourrait débrouiller au milieu d'un si grand concours de forces diverses agissant sur un sujet inconnu, résultat dont il n'y a aucune induction à tirer. Cinquante années d'une pareille expérience sont comme cinquante ans passés à regarder dans un kaléidoscope, qui, plein de choses inconnues et variées, tournerait continuellement sur lui-même : on aurait vu des milliers de figures changeant à chaque instant, sans pouvoir se rendre compte d'aucune.

 

§ 26.

Ce phénomène repose sur la loi naturelle de l'homœopathie, loi méconnue jusqu'à présent, quoiqu'on en ait eu quelque vague soupçon, et qu'elle ait été dans tous les temps le fondement de toute guérison véritable, savoir, qu'une affection dynamique, dans l'organisme vivant, est éteinte d'une manière durable par une plus forte, lorsque celle-ci, sans être de même espèce qu'elle, lui ressemble beaucoup quant à la manière dont elle se manifeste.

 

Note : C'est aussi de cette manière qu'on traite les maux physiques et les affections morales. Pourquoi le brillant Jupiter disparait-il, dans le crépuscule du matin, aux nerfs optiques de celui qui le contemple ? parce qu'une puissance semblable, mais plus forte, la clarté du jour naissant, agit alors dans ses organes. Avec quoi est-on dans l'usage de calmer les nerfs olfactifs offensés par des odeurs désagréables ? avec du tabac, qui affecte le nez d'une manière semblable, mais plus forte. Ce n'est ni avec de la musique, ni avec des sucreries, qu'on pourrait guérir le dégoût de l'odorat, parce que ces objets sont relatifs aux nerfs d'autres sens. Par quel moyen étouffe-t-on dans l'oreille compatissante des assistants, les lamentations du malheureux condamné au supplice des verges ? par le son glapissant du fifre, marié au son du tambour. Par quoi couvre-t-on le bruit éloigné du canon ennemi, qui porterait la terreur dans l'âme du soldat ? par le retentissement de la grosse-caisse. Ni cette compassion, ni cette terreur n'auraient pu être réprimées, soit par des admonitions, soit par une distribution de brillants uniformes. De même la tristesse et les regrets s'éteignent dans l'âme à la nouvelle, fût-elle même fausse, d'un chagrin plus vif survenu à une autre personne. Les inconvénients d'une joie vive sont prévenus par le café, qui, de lui-même, dispose l'âme aux impressions agréables. Il a fallu que les Allemands, plongés depuis des siècles dans l'apathie et l'esclavage, fussent écrasés sous le joug tyrannique de l'étranger, pour que le sentiment de la dignité de l'homme se réveillât en eux, et qu'une première fois enfin, ils relevassent la tête.

 

§ 27.

La puissance curative des médicaments est donc fondée (V. 12-26) sur la propriété qu'ils ont de faire naître des symptômes semblables à ceux de la maladie et qui surpassent en force ces derniers. D'où il suit que la maladie ne peut être anéantie et guérie d'une manière certaine, radicale, rapide et durable, qu'au moyen d'un médicament capable de provoquer chez un homme sain, l'ensemble de symptômes le plus semblable à la totalité des siens, et doué en même temps d'une énergie supérieure à celle qu'elle possède.

 

§ 28.

Comme cette loi thérapeutique de la nature se manifeste hautement dans tous les essais purs et dans toutes les expériences sur les résultats desquels on peut compter, que par conséquent le fait est positif, peu nous importe la théorie scientifique de la manière dont il a lieu. J'attache peu de prix aux explications que l'on pourrait essayer d'en donner. Cependant, celle qui suit me semble être la plus vraisemblable, parce qu'elle repose uniquement sur des données fournies par l'expérience.

 

§ 29.

Toute maladie qui n'appartient pas exclusivement au domaine de la chirurgie, ne provenant que d'un désaccord particulier de notre force vitale, sous le rapport de la manière dont s'accomplissent les sensations et les actions, il faudra, dans toute guérison homœopathique de cette force vitale désaccordée par une maladie naturelle, que le remède choisi d'après la similitude des symptômes engendre une affection artificielle semblable à la maladie naturelle, mais un peu plus forte, affection qui se substituera pour ainsi dire à la maladie naturelle qui est toujours plus faible. Cédant alors à l'impulsion de l'instinct, la force vitale, qui n'est plus malade que de l'affection médicinale, mais qui l'est un peu plus qu'auparavant, se trouve obligée de déployer davantage d'énergie contre cette nouvelle maladie ; mais l'action de la puissance médicinale qui la désaccorde ayant peu de durée (1), elle ne tarde pas à triompher, de sorte que, comme elle avait été débarrassée en premier lieu de la maladie naturelle, elle est maintenant délivrée aussi de la maladie médicinale artificielle substituée à celle-là, et par conséquent capable de remettre la vie de l'organisme dans la voie de la santé. Cette hypothèse, qui est très vraisemblable, repose sur les propositions suivantes.

 

(1) Le peu de durée de l'action des puissances aptes à produire des maladies artificielles, auxquelles nous donnons le nom de médicaments, fait que, malgré leur supériorité sur les maladies naturelles, la force vitale a cependant beaucoup moins de peine à triompher d'elles que de ces dernières. Ayant une durée d'action très longue, la plupart du temps aussi étendue que la vie elle-même (psore, syphilis, sycose), les maladies naturelles ne peuvent jamais être vaincues par la force vitale seule. Il faut, pour les éteindre, que le médecin affecte plus énergiquement celle-ci, au moyen d'un agent capable de provoquer une maladie très analogue, mais doué d'une puissance supérieure (remède homœopathique). Cet agent, introduit dans l'estomac, ou administré par olfaction, fait en quelque sorte violence à l'aveugle et instinctive force vitale, et son impression prend la place de la maladie naturelle jusqu'alors existante, de telle sorte que la force vitale ne reste plus désormais qu'atteinte de la maladie médicamenteuse, à laquelle toutefois elle ne demeure en proie que peu de temps, parce que l'action du médicament (ou le cours de la maladie déterminée par lui), ne dure pas longtemps. La guérison de maladies datant déjà de plusieurs années, que procure (V. 46) l'apparition de la variole et de la rougeole (qui n'ont toutes deux qu'une durée de quelques semaines), est un phénomène du même genre.

 

§ 30.

Les médicaments, sans doute aussi parce qu'il dépend de nous d'en varier la dose, paraissent avoir un pouvoir de désaccorder le corps humain bien supérieur à celui des irritations morbifiques naturelles ; car les maladies naturelles sont guéries et vaincues par des médicaments appropriés.

 

§ 31.

Les puissances ennemies, tant physiques que morales, qui portent atteinte à notre vie ici-bas, et qu'on appelle influences morbifiques, ne possèdent pas d'une manière absolue la faculté d'altérer la santé (1) ; nous ne tombons malades, sous leur influence, que quand notre organisme est insuffisamment prédisposé à ressentir l'atteinte des causes morbifiques, et à se laisser mettre par elles dans un état où les sensations qu'il éprouve et les actions qu'il exécute soient différentes de celles qui ont lieu dans l'état normal. Ces puissances ne font donc naître la maladie, ni chez tous les hommes, ni chez un même homme dans tous les temps.

 

(1) Quand je dis que la maladie est une aberration ou un désaccord de l'état de santé, je ne prétends point donner une explication métaphysique de la nature intime des maladies en général, ou d'aucun cas morbide quelconque en particulier. Je veux seulement désigner par là ce, que les maladies ne sont pas et ne peuvent point être, c'est-à-dire exprimer qu'elles ne sont pas des changements mécaniques ou chimiques de la substance matérielle du corps, qu'elles ne dépendent point d'un principe morbifique matériel, et qu'elles sont uniquement des altérations dynamiques de la vie.

 

§ 32.

Mais il en est autrement des puissances morbifiques artificielles que nous appelons médicaments. En effet, dans tous les temps, dans toutes les circonstances, un véritable médicament agit sur tous les hommes, excite en eux les symptômes qui lui sont propres, et même en provoque qui tombent sous nos sens, quand on le donne à des doses assez fortes ; de sorte que tout organisme humain vivant quelconque doit être, en tout temps et d'une manière absolue, attaqué et en quelque sorte infecté par la maladie médicale ; ce qui, comme je l'ai dit tout à l'heure, n'est point le cas des maladies naturelles.

 

§ 33.

Il résulte donc incontestablement de toutes les observations (1) que l'organisme humain a beaucoup plus de propension à se laisser désaccorder par les puissances médicales que par les influences morbifiques et les miasmes contagieux ; ou, ce qui revient au même, que les influences morbifiques n'ont qu'un pouvoir subordonné, et souvent même très conditionnel, de provoquer des maladies, tandis que les puissances médicinales en ont un absolu, direct et infiniment supérieur pour désaccorder la santé de l'homme.

 

(1) Voici un fait remarquable de ce genre ; lorsqu'avant l'année 1801, la fièvre scarlatine lisse de Sydenham régnait encore de temps en temps d'une manière épidémique parmi les enfants, elle attaquait, sans exception, ceux qui ne l'avaient point eue dans une maladie précédente ; mais, dans l'épidémie dont je fus témoin à kœnigslutter, tous les enfants qui prirent assez à temps une très petite dose de belladonne, furent exempts de cette maladie extrêmement contagieuse. Pour que des médicaments puissent préserver d'une maladie épidémique, il faut que leur puissance de modifier la force vitale soit supérieure à la sienne.

 

§ 34.

Une intensité plus grande des maladies artificielles à provoquer par le moyen des médicaments n'est cependant pas la seule condition exigible pour qu'elles aient le pouvoir de guérir les maladies naturelles, Avant tout il faut, pour qu'une guérison s'effectue, qu'il y ait la plus grande similitude possible entre la maladie qu'on traite et celle que le médicament a l'aptitude de susciter dans le corps humain, afin que cette ressemblance, jointe à l'intensité un peu plus forte de l'affection médicinale, permette à celle-ci de se substituer à l'autre, et de lui enlever ainsi toute influence sur la force vitale. Cela est tellement vrai, que la nature elle-même ne peut guérir une maladie déjà existante en y ajoutant une nouvelle maladie dissemblable, quelque forte que soit celle-ci, et que le médecin n'a également plus le pouvoir d'opérer des guérisons quand il emploie des médicaments qui ne sont pas susceptibles de faire naître, chez l'homme en santé, un état morbide semblable à la maladie qu'il a sous les yeux.

 

§ 35.

Pour faire ressortir davantage ces vérités, nous allons passer en revue trois cas différents ; savoir : la marche de la nature dans deux maladies naturelles dissemblables qui se rencontrent ensemble chez un même sujet, et le résultat du traitement médical ordinaire des maladies par des médicaments allopathiques, incapables de provoquer un état morbide artificiel semblable à celui dont il s'agit d'opérer la guérison. Cet examen démontrera, d'un côté, qu'il n'est pas en la puissance de la nature elle-même de guérir une maladie déjà existante par une autre maladie dissemblable, non homœopathique, même plus forte ; et de l'autre, que les médicaments, même les plus énergiques, ne sauraient jamais procurer la guérison d'une maladie quelconque, quand ils ne sont point homœopathiques.

 

§ 36.

I. Si les deux maladies dissemblables qui viennent à se rencontrer chez l'homme ont une force égale, ou si la plus ancienne est plus forte que l'autre, la maladie nouvelle sera repoussée du corps par celle qui existait avant elle, et ne pourra s'y établir. Ainsi un homme, déjà tourmenté d'une affection chronique grave, ne ressentira pas les atteintes d'une dysenterie automnale, ou de toute autre épidémie modérée. Suivant Larrey (1), la peste du Levant n'éclate pas dans les lieux où règne le scorbut, et les personnes qui portent des dartres n'en sont point non plus infectées. Le rachitisme empêche la vaccine de se développer, au dire de Jenner. Hildenbrand assure que les phthisiques ne se ressentent pas des fièvres épidémiques, à moins que celles-ci ne soient très violentes.

 

(1) Larrey, Mémoires et Observations, dans la Description de l'Égypte, t. I.

 

§ 37.

De même, une maladie chronique ancienne ne cède point au mode ordinaire de curation par des médicaments allopathiques, c'est-à-dire ne produisant pas chez l'homme en santé un état analogue à celui qui la caractérise. Elle résiste aux traitements de ce genre, prolongés même pendant des années entières, pourvu qu'ils ne soient pas trop violents. Cette assertion se vérifie chaque jour dans la pratique, et n'a pas besoin d'être appuyée par des exemples.

 

§ 38.

II. Si la maladie nouvelle, qui ne ressemble point à l'ancienne, est plus forte que cette dernière, elle la suspend jusqu'à ce qu'elle-même ait achevé son cours ou soit guérie ; mais alors l'ancienne reparaît. Tulpius (1) nous apprend que deux enfants, ayant contracté la teigne, cessèrent d'éprouver des accès d'épilepsie auxquels ils avaient été sujets jusqu'alors, mais que ces accès revinrent après la disparition de l'exanthème. Schœpf a vu la gale s'éteindre à la manifestation du scorbut, et renaître après la guérison de cette dernière maladie (2). Un violent typhus a suspendu les progrès d'une phtisie pulmonaire ulcéreuse, qui reprit sa marche aussitôt après la cessation de l'affection typheuse (3). La manie qui se déclare chez un phtisique efface la phtisie avec tous ses symptômes ; mais la maladie du poumon renaît et tue le malade, si l'aliénation mentale vient à cesser (4). Quand la rougeole et la petite vérole règnent ensemble, et qu'elles ont attaqué toutes deux le même enfant, il est ordinaire que la rougeole déjà déclarée soit arrêtée par la variole qui éclate, et ne reprenne son cours qu'après la guérison de celle-ci ; cependant Manget a vu aussi (5) la petite vérole, pleinement déclarée à la suite de l'inoculation, être suspendue pendant quatre jours par une rougeole qui survint, et après la desquamation de laquelle elle se ranima, pour parcourir ensuite ses périodes jusqu'à la fin. On a même vu l'éruption de la rougeole, au sixième jour de l'inoculation, arrêter le travail inflammatoire de cette dernière, et la variole n'éclater que quand l'autre exanthème eut accompli sa période septénaire (6). Dans une épidémie rubéolique, la rougeole éclata, chez beaucoup d'inoculés, quatre ou cinq jours après l'insertion, et retarda jusqu'à son entière disparition l'éruption de la petite vérole, qui se fit seulement alors et marcha ensuite d'une manière régulière (7). La véritable fièvre scarlatine de Sydenham (8), avec angine, fut effacée au quatrième jour par la manifestation de la vaccine, qui marcha jusqu'à sa fin, et après la terminaison seulement de laquelle on vit la scarlatine se manifester de nouveau, Mais, comme ces deux maladies paraissent être de force égale, on a vu aussi la vaccine être suspendue, au huitième jour, par l'éruption d'une véritable scarlatine, et son auréole rouge s'effacer jusqu'à ce que celle-ci eût terminé son cours, moment auquel elle reprit le sien et l'acheva régulièrement (9). Une vaccine était sur le point d'atteindre à sa perfection, au huitième jour, quand éclata une rougeole, qui la rendit sur-le-champ stationnaire, et après la desquamation seulement de laquelle elle reprit et acheva sa marche, de manière qu'au rapport de Kortum (10), elle avait, le seizième jour, l'aspect qu'elle présente ordinairement au dixième. On a vu la vaccine prendre au milieu même d'une rougeole déclarée, mais ne commencer à parcourir ses périodes que quand l'autre affection fut passée ; c'est ce que nous apprend également Kortum (11). J'ai eu moi-même occasion de voir une angine parotidienne disparaître aussitôt après l'établissement du travail particulier à la vaccine. Ce fut seulement lorsque la vaccine eut achevé son cours, et que l'auréole rouge des boutons eut disparu, qu'un nouveau gonflement, accompagné de fièvre, se manifesta dans les glandes parotides et sous-maxillaires ; et parcourut sa période ordinaire de sept jours. Il en est ainsi de toutes les maladies dissemblables ; la plus forte suspend la plus faible, à moins qu'elles ne se compliquent ensemble, ce qui arrive rarement aux affections aiguës ; mais jamais elles ne se guérissent l'une l'autre.

 

(1) Tulpius, Obs. medicæ, lib. I, obs. 8.

 

(2) Schœpf, Hufeland's journal, XV, II.

 

(3) Chevalier, Nouvelles Annales de la Médecine française de Hufeland, II, p. 192.

 

(4) Mania phthisi superveniens eam cum omnibus suis phænomenis aufert, verum mox redit phthisis et occidit, abeunte mania. Reil, Memor. clinicorum, fasc. III, V, p. 171.

 

(5) Manget, Edinb. med. comment., t. I, I.

 

(6) J. Hunter, Traité de la maladie vénérienne, 3° édition, Paris, 1859, p. 11.

 

(7) Rainay, Med. comment. of Edind., III, p. 480.

 

(8) Elle a été décrite fort exactement par Withering et Plenciz. Mais elle diffère beaucoup de la miliaire pourprée (ou du Roodvonk), auquel on se plaisait a donner le nom de fièvre scarlatine. Ce n'est que dans ces dernières années que les deux maladies, originairement fort différentes, se sont rapprochées l'une de l'autre par les symptômes.

 

(9) Jenner, Medicinische Annalen, 1800, août, p. 747.

 

(10) Kortum, Journal de Hufeland, XX, III, p. 50.

 

(11) Kortum, loc. cit.

 

§ 39.

L'école médicale ordinaire a été témoin de ces faits depuis des siècles. Elle a vu la nature elle-même impuissante à guérir aucune maladie par l'addition d'une autre, quelque intense que fût cette dernière, lorsque celle qui survient n'est point semblable à celle qui déjà existe dans le corps. Que doit-on penser d'elle, puisqu'elle n'en a pas moins continué à traiter les maladies chroniques par des moyens allopathiques, Dieu sait même avec quels médicaments et quelles formules ! toujours avec des substances qui, la plupart du temps, ne pouvaient provoquer elles-mêmes qu'un état maladif dissemblable à l'affection dont la guérison était en problème ? Et quand bien même les médecins n'eussent point jusqu'alors observé la nature avec assez d'attention, ne leur eut-il pas été possible de juger, d'après les tristes effets de leurs procédés, qu'ils étaient sur une fausse route, propre uniquement à les éloigner du but ? Ne s'apercevaient-ils pas qu'en ayant, selon leur coutume, recours à des moyens allopathiques violents contre les maladies chroniques, ils ne faisaient que créer une maladie artificielle non semblable à la maladie primitive, qui réduisait bien celle-ci au silence, et la suspendait pendant tout le temps de sa propre durée, mais que la maladie primitive reparaissait et devait reparaître dès que la diminution des forces du malade ne permettait plus de continuer à saper le principe de la vie par les vives attaques de l'allopathie ? C'est ainsi que des purgations énergiques et souvent répétées nettoient réellement assez vite la peau de l'exanthème psorique ; mais quand le malade ne peut plus supporter l'affection dissemblable qu'on a violemment fait naître dans ses entrailles, quand il est obligé de renoncer aux purgatifs, l'éruption cutanée reparaît telle qu'elle existait auparavant, ou bien la psore interne se manifeste par un symptôme fâcheux quelconque, attendu qu'outre l'affection primitive, qui n'est diminuée en rien, le malade a maintenant sa digestion troublée et ses forces anéanties. De même, quand les médecins ordinaires produisent et entretiennent des ulcérations artificielles à la surface du corps, croyant détruire par là une affection chronique, jamais ils n'atteignent au but qu'ils se proposent, c'est-à-dire que jamais ils ne guérissent, parce que ces ulcères factices sont tout à fait étrangers et allopathiques au mal interne. Cependant, comme l'irritation causée par plusieurs cautères est souvent un mal supérieur, quoique dissemblable, à l'état morbide primitif, il lui arrive parfois de réduire ce mal pour quelques semaines au silence ; mais elle ne fait que le suspendre pour très peu de temps, et encore en épuisant par degrés le malade. Une épilepsie, qui avait été supprimée pendant nombre d'années par des cautères, reparaissait constamment, et plus violente que jamais, quand on cherchait à supprimer l'exutoire, comme l'attestent Pechlin (1) et autres. Mais les purgatifs ne sont pas plus allopathiques à l'égard de la gale, ou les cautères par rapport à l'épilepsie, que les mélanges d'ingrédients inconnus dont on fait usage dans la pratique vulgaire ne le sont relativement aux autres formes innombrables des maladies innommées. Ces mélanges ne font non plus qu'affaiblir le malade et suspendre le mal pendant un laps de temps très court, sans pouvoir le guérir, outre que leur emploi répété ne manque jamais d'ajouter un nouvel état morbide à l'ancien.

 

(1) Pechlin, Obs. phys. med., lib. II, obs. 30.

 

§ 40.

III. Il peut arriver aussi que la nouvelle maladie, après avoir agi longtemps sur l'organisme, finisse par s'allier à l'ancienne affection, malgré le défaut de similitude entre elles, et que de là résulte une maladie compliquée, de telle sorte cependant que chacune occupe une région spéciale dans l'organisme, et qu'elle s'y installe dans les organes qui lui conviennent, abandonnant les autres à celle qui ne lui ressemble pas. Ainsi, un vénérien peut devenir encore galeux, et réciproquement. Ces deux maladies étant dissemblables, elles ne sauraient s'anéantir l'une l'autre. Les symptômes vénériens s'effacent dans le principe et sont suspendus lorsque l'éruption psorique commence ; mais, avec le temps, la maladie vénérienne étant au moins aussi forte que la gale, les deux affections s'allient l'une avec l'autre (1), c'est-à-dire que chacune s'empare uniquement des parties de l'organisme qui lui sont appropriées, et que le sujet devient par là plus malade et plus difficile à guérir.

En cas de concurrence de deux maladies aiguës contagieuses qui n'ont point de ressemblance ensemble, par exemple de la variole et de la rougeole, ordinairement l'une suspend l'autre, comme il a été dit plus haut. Cependant, il s'est trouvé quelques épidémies violentes où, dans des cas rares, deux maladies aiguës dissemblables ont envahi simultanément un seul et même corps, et se sont, pour ainsi dire, compliquées l'une l'autre pendant un court espace de temps, Dans une épidémie où la petite vérole et la rougeole régnaient ensemble, il y eut trois cents cas où l'une des deux maladies suspendit l'autre, où la rougeole n'éclata que vingt jours après l'éruption de la variole, et la petite vérole dix-sept à dix huit jours après celle de la rougeole, c'est-à-dire après la disparition totale de la première maladie ; mais il s'en trouva un dans lequel P. Russel (2) rencontra simultanément ces deux maladies dissemblables chez le même sujet. Rainey (3) a observé la variole et la rougeole ensemble chez deux petites filles. J. Maurice (4) dit n'avoir rencontré que deux faits de ce genre dans sa pratique. On trouve des exemples semblables dans Ettmuller (5) et quelques autres encore. Zencker (6) a vu la vaccine suivre son cours régulier conjointement avec la rougeole et la fièvre miliaire pourprée, et Jenner la vaccine parcourir tranquillement ses périodes au milieu d'un traitement mercuriel dirigé contre la syphilis.

 

(1) Des expériences précises et des guérisons que j'ai obtenues de ces sortes d'affections compliquées, m'ont convaincu qu'elles ne résultent pas de l'amalgame de deux maladies, mais que celles-ci existent simultanément dans l'économie, occupant chacune des parties qui sont en harmonie avec elle. En effet, la guérison s'opère d'une manière complète en alternant à propos le mercure et les moyens propres à guérir la gale, administrés tous aux doses et sous le mode de préparations convenables.

 

(2) Russel, Transactions of a soc. for the improv. of med. and chir. knoweledge, II.

 

(3) Rainey, Med. comment. of Edinb., III, p. 480.

 

(4) Maurice, Med. and phys. Journal, 1805.

 

(5) Ettmuller, Opera medica, II, p. 1, cap. 10.

 

(6) H. Zencker, Journal de médecine de Hufeland, XVII.

 

§ 41.

Les complications ou coexistences de plusieurs maladies chez un même sujet, qui résultent d'un long usage de médicaments non appropriés, et doivent naissance aux malencontreux procédés de la médecine allopathique vulgaire, sont infiniment plus fréquentes que celles auxquelles la nature elle-même donne lieu. En répétant sans cesse l'emploi de remèdes qui ne conviennent pas, on finit par ajouter à la maladie naturelle qu'on a en vue de guérir les nouveaux états morbides, souvent très opiniâtres, que ces remèdes sont appelés à provoquer par la nature même de leurs facultés spéciales. Ces états ne pouvant guérir par une irritation analogue, c'est-à-dire par homœopathie, une affection chronique avec laquelle ils n'ont aucune similitude, s'associent peu à peu avec cette dernière, et ajoutent ainsi une nouvelle maladie dissemblable et artificielle à l'ancienne, de sorte que le sujet devient doublement malade et bien plus difficile à guérir, souvent même incurable. Plusieurs faits consignés dans les journaux ou dans les traités de médecine viennent à l'appui de cette assertion. On en trouve une preuve aussi dans les cas fréquents où la maladie chancreuse vénérienne, compliquée surtout avec l'affection psorique, et même avec la gonorrhée sycosique, loin de guérir par des traitements longs ou répétés, avec des doses considérables de préparations mercurielles mal choisies, prend place dans l'organisme à côté de la maladie mercurielle chronique, qui se développe peu à peu et forme ainsi une monstrueuse complication, désignée sous le nom de syphilis larvée, qui, si elle n'est pas absolument incurable, ne peut du moins être ramenée à l'état de santé qu'avec la plus grande difficulté.

Note : Car indépendamment des symptômes analogues à ceux de la maladie vénérienne, qui lui permettent de guérir homœopathiquement cette dernière, le mercure en produit encore beaucoup d'autres, qui ne ressemblent pas à ceux de la syphilis, et qui, lorsqu'on l'administre à hautes doses, surtout dans la complication si commune avec la psore, engendrent de nouveaux maux et exercent de grands ravages dans le corps.

 

§ 42.

La nature elle-même, comme je l'ai dit, permet quelquefois la coïncidence de deux et même de trois maladies naturelles dans un seul et même corps. Mais il faut bien remarquer que cette complication n'a lieu qu'à l'égard des maladies dissemblables, qui, d'après les lois éternelles de la nature, ne peuvent ni s'anéantir, ni s'effacer, ni se guérir réciproquement. Elle s'effectue, à ce qu'il parait, de façon telle que les deux ou trois maladies se partagent pour ainsi dire l'organisme, et que chacune d'elles y occupe les parties qui lui conviennent le mieux, partage qui peut se faire sans nuire à l'unité de la vie, à cause du défaut de similitude entre ces affections.

 

§ 43.

Mais le résultat est tout autre quand deux maladies semblables viennent à se rencontrer dans l'organisme, c'est-à-dire lorsqu'à la maladie déjà existante il s'enjoint une plus forte qui lui est en tout semblable. C'est ici qu'on aperçoit comment la guérison peut s'opérer dans la voie de la nature, et comment l'homme doit s'y prendre pour guérir.

 

§ 44.

Deux maladies qui se ressemblent ne peuvent ni se repousser mutuellement, comme dans la première des trois hypothèses précédentes, ni se suspendre l'une l'autre, comme dans la seconde, en sorte que l'ancienne reparaisse après l'épuisement de la nouvelle, ni enfin, comme dans la troisième, exister à côté l'une de l'autre chez le même sujet, et former une maladie double ou compliquée.

 

§ 45.

Non ! deux maladies qui diffèrent bien l'une de l'autre quant au genre (1), mais qui se ressemblent beaucoup à l'égard de leurs manifestations et de leurs effets, c'est-à-dire des symptômes et souffrances qu'elles déterminent, s'anéantissent toujours mutuellement dès qu'elles viennent à se rencontrer dans un même organisme. La plus forte détruit la plus faible. La cause de ce phénomène n'est pas difficile à concevoir. La maladie plus forte qui survient, ayant de l'analogie avec l'ancienne dans sa manière d'agir, envahit, et même de préférence, les parties qu'avait jusqu'alors attaquées cette dernière, qui, plus faible qu'elle, s'éteint, ne trouvant plus à exercer son activité (2). En d'autres termes, dès que la force vitale, désaccordée par une puissance morbifique, vient à être saisie par une nouvelle puissance fort analogue mais supérieure en énergie, elle ne ressent plus que l'impression de celle-ci seule, et la précédente, réduite à la condition d'une simple force sans matière, doit cesser d'exercer une influence morbifique, par conséquent d'exister.

 

(1) Voyez ci-dessus 26, la note.

 

(2) De même que l'image de la flamme d'une lampe est rapidement effacée dans le nerf optique par un rayon de soleil, qui frappe nos yeux avec plus de force.

 

§ 46.

On pourrait citer beaucoup d'exemples de maladies que la nature a guéries homœopathiquement par d'autres maladies provoquant des symptômes semblables. Mais, si l'on veut des faits précis et à l'abri de toute contestation, il faut s'en tenir au petit nombre de maladies toujours semblables à elles-mêmes qui naissent d'un miasme permanent, et qui, par cette raison, sont dignes de recevoir un nom particulier.

Parmi ces affections se présente, au premier rang, la variole, si fameuse par le nombre et l'intensité de ses symptômes, et qui a guéri une foule de maux caractérisés par des symptômes semblables aux siens.

Des ophtalmies violentes et allant jusqu'à l'abolition de la vue, sont un des accidents les plus communs dans la petite vérole. Or, Dezoteux et L. Valentin (1) et A. Leroy (2) rapportent chacun un cas d'ophtalmie chronique, qui fut guérie d'une manière parfaite et durable par l'inoculation.

Une cécité, qui datait de deux ans, et qui avait été causée par la répercussion de la teigne, céda complètement à la variole, d'après Klein (3).

Combien de fois n'est-il point arrivé à la petite vérole d'occasionner la surdité et la dyspnée ! J. F. Closs (4) l'a vue guérir ces deux affections, lorsqu'elle fut arrivée à son maximum d'intensité. Une tuméfaction, même très considérable, des testicules, est un symptôme fréquent de la variole. Aussi a-t-on vu, suivant Klein (5), cet exanthème guérir homœopathiquement une intumescence volumineuse et dure du testicule gauche, qui était le résultat d'une contusion. Un engorgement analogue du testicule fut également guéri par elle, sous les yeux d'un autre observateur (6).

On compte une sorte de dysenterie au nombre des accidents fâcheux que détermine la petite vérole ; c'est pour cela que cette affection a guéri, à titre de puissance morbifique semblable, la dysenterie, dans un cas rapporté par F. Wendt (7).

Personne n'ignore que quand la variole survient après l'insertion de la vaccine, sur-le-champ elle détruit homœopathiquement celle-ci, et ne lui permet pas d'arriver à sa perfection, tant parce qu'elle a plus de force qu'elle, que parce qu'elle lui ressemble beaucoup. Mais, par la même raison, lorsque la vaccine approche du terme de la maturité, sa grande ressemblance avec la variole fait qu'homœopathiquement elle diminue et adoucit au moins beaucoup cette dernière, quand elle vient à se déclarer, et lui imprime un caractère plus bénin, comme le témoignent Muhry (8) et une foule d'autres auteurs.

La vaccine, outre les pustules préservatrices de la petite vérole, provoque encore une éruption cutanée générale d'une autre nature. Cet exanthème consiste en des boutons coniques, ordinairement petits, rarement gros et suppurants, secs, (9) reposant sur des auréoles rouges peu étendues, souvent entremêlées de petites taches arrondies, d'une couleur rouge, et accompagnées parfois des plus vives démangeaisons (10). Chez beaucoup d'enfants, il précède de plusieurs jours l'apparition de l'auréole rouge de la vaccine ; mais le plus souvent il se déclare après, et disparaît au bout de quelques jours, laissant sur la peau de petites taches rouges et dures. C'est en raison de leur analogie avec cet autre exanthème que la vaccine, aussitôt qu'elle a pris, fait homœopathiquement disparaître d'une manière complète et durable les éruptions cutanées, souvent fort anciennes et incommodes, qui existent chez certains enfants, ainsi que l'attestent un grand nombre d'observateurs (11).

La vaccine, dont le symptôme spécial est de causer un gonflement du bras (12), a guéri, après son éruption, un bras qui était tuméfié et à demi paralysé (13).

La fièvre de la vaccine, qui survient à l'époque où se forme l'auréole rouge, a guéri, homœopathiquement deux fièvres intermittentes, ainsi que nous l'apprend Hardege (14) ; ce qui confirme la remarque déjà faite par J. Hunter (15), que deux fièvres (ou maladies semblables) ne peuvent pas subsister ensemble dans un mène corps (16).

La rougeole et la coqueluche ont beaucoup de ressemblance l'une avec l'autre sous le rapport de la fièvre et du caractère de la toux. Aussi Bosquillon (17) a-t-il remarqué, dans une épidémie où ces deux maladies régnaient ensemble, que, parmi les enfants qui eurent la rougeole, il s'en trouva beaucoup qui ne furent point atteints de la coqueluche. Tous en auraient été exempts, et pour toujours, aussi bien qu'inaccessibles désormais à la contagion de la rougeole, si la coqueluche n'était pas une maladie qui ne ressemble qu'en partie à la rougeole, c'est-à-dire si elle avait un exanthème analogue à celui de cette dernière ; voilà pourquoi la rougeole ne put garantir homœopathiquement de la coqueluche qu'un certain nombre d'enfants, et ne put le faire que pour la durée de l'épidémie présente.

Mais quand la rougeole rencontre une maladie qui lui ressemble dans son symptôme principal, l'exanthème, elle peut sans contredit l'anéantir et la guérir homœopathiquement. C'est ainsi qu'une dartre chronique fut guérie (18) d'une manière prompte, parfaite et durable par l'éruption de la rougeole, comme l'a observé Kortum (19). Une éruption miliaire qui, depuis six ans, couvrait la face, le cou et les bras, où elle causait une ardeur insupportable, et qui se renouvelait toutes les fois que le temps venait à changer, fut réduite par l'apparition de la rougeole à un simple gonflement de la peau ; après la cessation de la rougeole, l'éruption miliaire se trouva guérie, et elle ne reparut plus (20).

 

(1) Valentin, Traité de l'inoculation, Paris, an VIII, p. 189.

 

(2) Alph. Leroy, Médecine maternelle, ou l'Art d'élever et de conserver les enfants, Paris, 1830, p. 384.

 

(3) Klein, Interpres clinicus, p. 293.

 

(4) Closs, Neue Helart der Kinderpocken, Ulm, 1769, p.68 ; et Specim. obs., n° 18.

 

(5) Klein, Interpres clinicus.

 

(6) Nov. Act. cur., vol. I, obs. 22.

 

(7) Wendt, Nachricht von dem Krankeninstitut zu Erlangen, 1783.

 

(8) Muhry, in Robert Willan, sur la Vaccine.

 

(9) Hahnemann ajoute ici "(pimples)" (Note de l'éditeur.).

 

(10) Bousquet, Nouveau traité de la vaccine et des éruptions varioleuses, Paris, 1848, p. 52 et suiv. (21)

 

(11) Principalement Clavier, Hurel et Désormeaux, dans le Bulletin des sciences médicales de l'Eure, 1808.-V. aussi Journal de méd., XV, 206.

 

(12) Balborn, Journal de Hufeland, X, II.

 

(13) Stevenson, Annals of medicine de Duncan, vol. I, p.II, n° 9.

 

(14) Hardege, Journal de Hufeland, XXIII.

 

(15) Hunter, Traité de la maladie vénérienne, 3e édition, Paris, 1859, in-8, p. 9.

 

(16) Dans les précédentes éditions de l'Organon, j'ai cité ici des exemples d'affections chroniques, guéries par la gale, qui d'après les découvertes dont j'ai fait part au public dans mon Traité des maladies chroniques (deuxième édition, Paris, 1846, t. Ier), (22) ne peuvent être considérées que sous un certain point de vue comme des guérisons homœopathiques. Les grands maux ainsi effacés (des asthmes suffoquants et des phtisies ulcéreuses) étaient déjà d'origine psorique dès le principe ; c'étaient des symptômes, devenus menaçants pour la vie, d'une ancienne psore déjà complètement développée dans l'intérieur, que l'apparition d'une éruption psorique, déterminée par une nouvelle infection, ramenait à la forme simple d'une maladie psorique primitive, ce qui faisait disparaître le mal ancien et les symptômes alarmants. Ce retour à la forme primitive ne peut donc être regardé comme moyen curatif homœopathique des symptômes très développés d'une psore ancienne, qu'en ce sens que la nouvelle infection place les malades dans la situation, infiniment plus favorable, de pouvoir désormais être guéris plus facilement de la psore entière par l'emploi des médicaments antipsoriques.

 

(17) Bosquillon, in Cullen, Éléments de médecine pratique, p. II, l. III, ch. VII.

 

(18) Ou du moins ce symptôme fut enlevé.

 

(19) Kortum, Journal de médecine par Hufeland, XX, III, p. 50.

 

(20) Rau, über d. Perth des Homöop. Heilverfahrens, Heidelb. 1824, p. 85.

 

(21) Ajout de l'éditeur Français. (Note de l'éditeur.).

 

(22) Ajout de l'éditeur français. (Note de l'éditeur.).

 

§ 47.

Rien ne peut mieux que ces exemples enseigner au médecin d'une manière claire et persuasive, la méthode qui devra le guider dans le choix à faire entre les puissances capables de susciter des maladies artificielles (les médicaments), pour guérir d'une manière certaine, prompte et durable, à l'instar de la nature.

 

§ 48.

Tous les exemples qui viennent d'être rapportés font voir que jamais ni les efforts de la nature ni l'art du médecin ne peuvent guérir un mal quelconque par une puissance morbifique dissemblable, quelque énergique qu'elle soit, et que la cure n'est exécutable qu'au moyen d'une puissance morbifique apte à produire des symptômes semblables et un peu plus forts, ce qui est conforme aux lois éternelles et irrévocables de la nature, qu'on a méconnues jusqu'à présent.

 

§ 49.

Nous trouverions un bien plus grand nombre de ces véritables guérisons homœopathiques naturelles, si, d'un côté, les observateurs y avaient fait plus d'attention, et si, de l'autre, la nature avait à sa disposition plus de maladies capables de guérir homœopathiquement.

 

§ 50.

La nature elle-même n'a presque pas d'autres moyens homœopathiques à sa disposition que les maladies miasmatiques peu nombreuses qui renaissent toujours semblables à elles-mêmes, comme la gale, la rougeole, la variole, [et le miasme exanthématique qui coexiste avec celui de la vaccine dans la lymphe vaccinique] (1). Mais, parmi ces puissances morbifiques, les unes, [la variole et la rougeole] (1) sont plus dangereuses et plus effrayantes que le mal auquel elles porteraient remède ; et l'autre, la gale, exige elle-même, après avoir opéré la guérison, l'emploi d'un traitement capable de l'anéantir à son tour, circonstances qui, toutes deux, rendent leur emploi comme moyens homœopathiques difficile, incertain et dangereux. Et combien peu, d'ailleurs, dans le nombre des maladies de l'homme, s'en trouve-t-il qui auraient leur remède homœopathique dans la petite vérole, la rougeole et la gale ! La nature ne peut donc guérir que très peu de maladies avec ces moyens aventureux. Elle ne s'en sert qu'avec danger pour le malade ; car les doses de ces puissances morbifiques ne sont pas, comme celles des médicaments, susceptibles d'être atténuées en raison des circonstances. Pour guérir l'ancienne maladie analogue dont un homme est atteint, elles accablent celui-ci du lourd et dangereux fardeau de la maladie tout entière, variolique, rubéolique ou psorique. Cependant, on a vu qu'une semblable rencontre a produit parfois de belles cures homœopathiques, qui sont autant d'irrécusables preuves à l'appui de cette grande et unique loi thérapeutique de la nature : guérissez les maladies par des remèdes produisant des symptômes semblables aux leurs.

 

(1) Les mots entre [ ] sont en note dans l'original allemand. (Note de l'éditeur.).

 

§ 51.

Ces faits auraient suffi déjà pour révéler au génie de l'homme la loi qui vient d'être énoncée. Mais voyez quel avantage l'homme a ici sur une nature grossière, dont les actes sont irréfléchis ! Combien les médicaments répandus par toute la création ne multiplient-ils pas les puissances morbifiques homœopathiques dont il peut disposer pour le soulagement de ses frères souffrants ! En eux, il trouve les moyens de faire naître des états morbides aussi variés que les innombrables maladies naturelles auxquelles ils doivent servir de remèdes homœopathiques. Ce sont des puissances morbifiques dont la force vitale triomphe, et dont l'action s'éteint d'elle-même après la guérison opérée, et qui ne réclament pas, comme la gale, d'autres moyens pour les anéantir à leur tour. Ce sont des influences que le médecin peut étendre, diviser, dynamiser à l'infini, et dont il lui est facultatif de diminuer la dose au point de ne leur laisser qu'une force un peu supérieure à celle de la maladie naturelle semblable, pour la guérison de laquelle elles doivent travailler. Avec de si précieuses ressources, on n'a pas besoin d'atteintes violentes portées à l'organisme pour extirper un mal ancien et opiniâtre, et le passage de l'état souffrant à la santé durable se fait d'une manière douce et insensible, quoique souvent rapide.

 

§ 52.

Après des exemples d'une évidence si palpable, il est impossible à tout médecin qui raisonne de persévérer encore dans l'application de la méthode allopathique ordinaire, dans l'emploi de médicaments dont les effets n'ont aucun rapport direct ou homœopathique avec la maladie, et qui attaquent le corps dans ses parties les moins malades, en provoquant des évacuations, des contre-irritations, des dérivations, etc. (1). Il lui est impossible de persister dans l'adoption d'une méthode qui consiste à provoquer, au prix des forces du malade, la manifestation d'un état morbide tout à fait différent de l'affection primitive, par des doses élevées de mélanges dans lesquels entrent des médicaments inconnus pour la plupart. L'usage de pareils mélanges ne peut avoir d'autre résultat que celui qui découle des lois générales de la nature, quand une maladie dissemblable se joint à une autre dans l'organisme humain, c'est-à-dire que l'affection, loin de guérir, se trouve au contraire toujours aggravée. Trois effets pourront alors avoir lieu :

 

1° Si le traitement allopathique, quoique fort long, est doux, la maladie naturelle restera la même, et le malade aura seulement perdu de ses forces, parce que, comme on l'a vu plus haut, l'affection existant anciennement dans le corps ne permet pas à une nouvelle affection dissemblable, qui est plus faible, de s'y établir aussi.

 

2° Si les remèdes allopathiques attaquent l'économie avec violence, le mal primitif semblera céder pour quelque temps, et reparaîtra animé de la même force au moins, dès qu'on interrompra le traitement, parce que, ainsi qu'il a été dit également, la nouvelle maladie, étant forte, fait taire et suspend pour quelque temps celle plus faible et dissemblable qui existait avant elle.

 

3° Enfin, si les puissances allopathiques sont mises en usage à des doses élevées et pendant longtemps, ce traitement, sans guérir jamais la maladie primitive, ne fera qu'y ajouter de nouvelles maladies factices, et rendra la guérison plus difficile à obtenir, parfois même impossible, parce que, comme on l'a encore vu, lorsque deux affections chroniques dissemblables et d'égale intensité viennent à se rencontrer, elles prennent place l'une à côté de l'autre dans l'organisme et s'y établissent simultanément.

 

(1) V. ci-dessus, l'Introduction, et l'opuscule sur l'Allopathie dans les Études de médecine homœopathique, Paris, 1855, t I.

 

§ 53.

Les guérisons véritables et douces ont donc lieu uniquement par la voie homœopathique, Cette voie, comme nous l'avons déjà reconnu plus haut (7-25), en consultant l'expérience et nous aidant du raisonnement, est la seule par laquelle l'art puisse guérir les maladies de la manière la plus certaine, la plus rapide et la plus durable, parce qu'elle repose sur une loi éternelle et infaillible de la nature.

 

§ 54.

J'ai déjà fait remarquer précédemment (43-49) qu'il n'y a de vraie que cette voie homœopathique, parce que, des trois seules manières dont on puisse employer les médicaments contre les maladies, il n'y a non plus que celle-là qui mène en ligne droite à une guérison douce, sûre et durable, sans nuire au malade d'un autre côté, ou sans l'affaiblir. La méthode homœopathique pure est aussi sûrement la seule par laquelle l'art de l'homme puisse opérer des guérisons, qu'il est certain qu'on ne peut pas tirer plus d'une ligne droite d'un point à un autre.

 

§ 55.

La seconde manière d'employer les médicaments dans les maladies, celle que j'appelle allopathique ou hétéropathique, est celle qu'on a le plus généralement employée jusqu'à présent. Sans nul égard à ce qui est à proprement parler malade dans le corps, elle attaque les parties que la maladie a le plus ménagées, afin, dit-on, de dériver ou de détourner le mal vers elles. J'ai déjà traité de cette méthode dans l'Introduction, (1) et je n'en parlerai plus ici.

 

(1) Coup d'œil sur les méthodes, etc. (Note de l'éditeur)

 

§ 56.

La troisième et dernière (1) manière d'employer les médicaments contre les maladies est la méthode antipathique, énantiopathique ou palliative. C'est celle au moyen de laquelle les médecins ont jusqu'à présent réussi le mieux à se donner l'air de soulager les malades, et sur laquelle ils ont le plus compté pour gagner leur confiance, en les leurrant d'un soulagement instantané. Nous allons montrer combien elle est peu efficace, à quel point même elle est nuisible dans les maladies qui n'ont point un cours très rapide. A la vérité, c'est la seule chose qui, dans l'exécution du plan de traitement des allopathistes, se rapporte à une partie des souffrances causées par la maladie naturelle, Mais en quoi consiste ce rapport ? Nous allons voir qu'il est tel que cette pratique est précisément celle qu'on devrait le plus éviter, si l'on voulait ne pas tromper les malades et ne point se moquer d'eux.

 

(1) On pourrait admettre à la vérité une quatrième manière d'employer les médicaments contre les maladies : savoir, la méthode isopathique, celle de traiter une maladie par le même miasme qui l'a produite. Mais en supposant même que la chose fût possible, et ce serait là certainement une découverte précieuse, comme on n'administre le miasme aux malades qu'après l'avoir modifié jusqu'à un certain point par les préparations qu'on lui fait subir, la guérison n'aurait lieu dans ce cas qu'en opposant simillimum simillimo.

 

§ 57.

Un médecin vulgaire qui veut procéder d'après la méthode antipathique, ne fait attention qu'à un seul symptôme, celui dont le malade se plaint le plus, et néglige tous les autres, quelque nombreux qu'ils soient. Il prescrit contre ce symptôme un remède connu pour produire l'effet directement contraire ; car, d'après l'axiome contraria contrariis, proclamé depuis plus de quinze cents ans par l'ancienne école, ce remède est celui dont il doit attendre le secours (palliatif) le plus prompt. Ainsi, il donne de fortes doses d'opium contre les douleurs de toute espèce, parce que cette substance engourdit rapidement la sensibilité. Il prescrit la même drogue contre les diarrhées, parce qu'en peu de temps elle arrête le mouvement péristaltique du canal intestinal, qu'elle frappe d'insensibilité. Il l'administre également contre l'insomnie, parce qu'elle plonge promptement dans un état de stupeur et d'hébétude. Il emploie des purgatifs quand le malade est tourmenté depuis longtemps déjà par la constipation. Il fait plonger la main échaudée dans l'eau froide, qui par sa froideur, semble enlever tout-à-coup, et comme par enchantement, les douleurs cuisantes de la brûlure. Quand un malade se plaint d'avoir froid et de manquer de chaleur vitale, il le fait entrer dans un bain chaud, qui le réchauffe sur-le-champ. Celui qui accuse une faiblesse habituelle, reçoit le conseil de boire du vin, qui aussitôt le ranime et semble le restaurer. Quelques autres moyens antipathiques, c'est-à-dire opposés à des symptômes, sont également mis en usage : cependant, après ceux que je viens d'énumérer, il y en a peu encore, parce que le médecin ordinaire ne connaît les effets primitifs spéciaux que d'un très petit nombre de médicaments.

 

§ 58.

Je n'insisterai pas sur le vice (V. § 7, la note) qu'a cette méthode de ne s'attacher qu'à un seul symptôme, et par conséquent qu'à une petite partie du tout, conduite de laquelle on ne doit évidemment rien attendre pour le soulagement de l'ensemble de la maladie, qui est la seule chose à laquelle le malade aspire. J'interrogerai cependant l'expérience pour savoir d'elle si, parmi les cas où l'on a fait ainsi une application antipathique de médicaments contre une maladie chronique ou continue, elle pourrait nous en citer un seul dans lequel le soulagement de courte durée qu'on obtient par là n'ait point été suivi d'une aggravation manifeste, non seulement du symptôme ainsi pallié d'abord, mais encore de la maladie tout entière. Or, tous ceux qui ont observé avec attention s'accorderont à dire qu'après ce léger amendement antipathique, qui ne dure pas longtemps, l'état du malade empire toujours et sans exception, quoique le médecin vulgaire cherche ordinairement à expliquer cette augmentation trop évidente en l'attribuant à la malignité de la maladie primitive, ou à la manifestation d'une maladie nouvelle (1).

 

(1) Quoique les médecins n'aient point été jusqu'à présent dans l'usage d'observer, cependant il n'a pu leur échapper que l'emploi des palliatifs est infailliblement suivi d'une aggravation du mal. On trouve un exemple frappant de ce genre dans J. H. Schulze (Diss. qua corporis humani momentanearum alterationum specimina quædam expenduntar. Halle, 1741, § 28). Quelque chose de semblable nous est attesté par Willis (Pharm. rat., sect. 7, cap. I, p. 298) : Opiata dolores atrocissimos plerumque sedant alque indolentiam.... procurant, eamque.... aliquamdiu et pro stato quodam tempore continuant, quo spatio elapso, dolores mox recrudescunt et brevi ad solitam ferociam augentur. Et p. 295 : Exactis opii viribus illico redeuni tormina, nec atrocitatem suam remittunt, nisi dum ab eodem pharmaco rursus incantentur. De même J. Hunter (Traité de la maladie vénérienne, Paris, 1859, 3e édition) dit que le vin augmente l'énergie chez les personnes faibles, sans leur communiquer une véritable vigueur, et que les forces baissent ensuite dans la même proportion qu'elles avaient été excitées, de façon que le sujet n'y gagne rien, et qu'au contraire il y perd la plus grande partie de ses forces.

 

§ 59.

Jamais encore on n'a traité aucun symptôme grave d'une maladie continue par de tels remèdes opposés et palliatifs, sans qu'au bout de quelques heures le mal ait reparu, évidemment même aggravé. Ainsi, pour dissiper une tendance habituelle à s'assoupir, on donnait du café, dont l'effet primitif est de tenir éveillé ; mais, dès que cette action était épuisée, la propension au sommeil reparaissait plus forte qu'auparavant. Quand un homme était sujet à se réveiller, sans prendre nul souci des autres symptômes de sa maladie ; on lui faisait avaler, au moment de se mettre au lit, de l'opium, qui en vertu de son action primitive, lui procurait, pour la nuit, un sommeil d'engourdissement et de stupeur ; mais l'insomnie n'en devenait que plus opiniâtre les nuits suivantes. On opposait l'opium aux diarrhées chroniques, sans égard aux autres symptômes, parce que son effet primitif est de resserrer le corps ; mais le cours de ventre, après avoir été suspendu quelque temps, reparaissait plus fâcheux que par le passé. Des douleurs vives et revenant par accès fréquents se calmaient momentanément sous l'influence de l'opium qui engourdit la sensibilité ; mais elles ne manquaient jamais de se renouveler avec plus de violence, souvent même à un degré insupportable, ou bien elles étaient remplacées par un autre mal beaucoup plus fâcheux. Le médecin vulgaire ne connaît rien de meilleur contre une ancienne toux dont les quintes reviennent surtout pendant la nuit, que l'opium, dont l'effet primitif est d'éteindre toute espèce d'irritation ; il se peut faire que le malade éprouve du soulagement la première nuit ; mais les nuits suivantes la toux renaîtra plus fatigante que jamais, et si le médecin s'obstine à la combattre par le même palliatif, en augmentant graduellement la dose, de la fièvre et des sueurs nocturnes viennent s'y joindre. On a cru dissiper la faiblesse de la vessie et la rétention d'urine qu'elle entraîne à sa suite en administrant la teinture de cantharides, qui en vertu de la loi de contrariété, stimule les voies urinaires ; de là résultent bien d'abord quelques évacuations forcées d'urine, mais la vessie n'en devient ensuite que moins irritable, moins susceptible de se contracter, et elle est à la veille de tomber en paralysie. On s'est flatté de pouvoir combattre une disposition invétérée à la constipation par des purgatifs à hautes doses, qui provoquent d'abondantes et fréquentes déjections ; mais ce traitement a pour effet secondaire de rendre le ventre encore plus resserré. Un médecin vulgaire conseille de boire du vin pour faire disparaître une faiblesse chronique ; mais ce liquide ne stimule que pendant la durée de son effet primitif, et la réaction qui s'ensuit a toujours pour résultat de réduire encore davantage les forces. On espère échauffer et fortifier un estomac froid et paresseux par l'usage des amers et des épices ; mais l'effet secondaire de ces palliatifs, qui n'excitent que durant leur action primitive, est d'accroître encore l'inaction du viscère gastrique. On s'est imaginé que les bains chauds convenaient pour remédier au manque habituel de chaleur vitale, mais, au sortir de l'eau, les malades sont encore plus accablés, plus difficiles à réchauffer et plus frileux qu'ils ne l'étaient auparavant. L'immersion dans l'eau froide soulage bien instantanément les douleurs causées par une forte brûlure ; mais ensuite cette douleur augmente à un degré incroyable, l'inflammation s'étend au loin dans les parties environnantes (voyez l'Introduction) (2) et n'en acquiert que plus d'intensité. On prétend guérir un enchifrènement chronique par des sternutatoires, qui excitent la sécrétion des mucosités nasales, et l'on ne remarque pas qu'en dernier résultat, cette méthode finit toujours par aggraver l'accident, et qu'en vertu de la loi d'opposition il arrive, pendant la réaction, que le nez s'obstrue davantage encore. L'électricité et le galvanisme, puissances qui de prime abord exercent une grande influence sur le mouvement musculaire, restituent promptement la faculté d'agir à des membres affaiblis depuis longtemps et presque paralysés ; mais l'effet secondaire (la réaction) est l'anéantissement absolu de toute irritabilité musculaire et une paralysie complète. La saignée est propre, dit-on, à faire cesser l'afflux habituel du sang vers la tête ; mais il s'ensuit toujours de son emploi que le sang se porte en plus grande abondance aux parties supérieures. La seule chose que le commun des médecins sache opposer à l'anéantissement presque paralytique du physique et du moral, qui est un symptôme prédominant dans beaucoup d'espèces de typhus, c'est la valériane à hautes doses, parce que cette plante est un des plus puissants stimulants qu'on connaisse ; mais il leur a échappé que l'excitation produite par la valériane est un pur effet primitif, et qu'après la réaction de l'organisme, réaction qui est opposée à l'action, la stupeur et l'impossibilité d'agir, c'est-à-dire la paralysie du corps et l'affaiblissement de l'esprit, augmentent infailliblement. Ils n'ont pas vu que les malades auxquels on a prodigué la valériane, en pareil cas opposée ou antipathique, sont précisément ceux que la mort moissonne presque à coup sûr. Quand le pouls est petit et vite, dans les cachexies, les médecins de l'ancienne école (1) parviennent à le ralentir pour plusieurs heures avec une première dose de digitale pourprée, dont l'effet primitif est de procurer le ralentissement de la circulation ; mais le pouls ne tarde pas à reprendre la même vitesse que par le passé, des doses répétées et chaque fois plus fortes de digitale réussissent de moins en moins et finissent par ne plus pouvoir parvenir à le ralentir ; loin de là même, le nombre des pulsations devient incalculable pendant la réaction, le sommeil se perd, avec l'appétit et les forces, et une mort prompte est inévitable, si la manie ne se déclare pas. En un mot, l'ancienne école n'a jamais compté combien de fois il arrive aux médicaments antipathiques d'avoir pour effet secondaire d'accroître le mal, ou même d'amener quelque chose de pis encore ; mais l'expérience nous en donne des preuves capables de jeter l'effroi dans l'âme.

 

(1) Voyez Hufeland (3)

 

(2) Vers la fin toute la parenthèse est en note dans l'original. V. p. 156 (Note de l'éditeur.).

 

(3) Dans son pamphlet : die Homöopathie, p. 20. (Note de l'éditeur).

 

§ 60.

Quand ces résultats fâcheux, auxquels on doit naturellement s'attendre de la part des médicaments antipathiques, viennent à se manifester, le médecin vulgaire croit se tirer d'embarras en donnant une dose plus forte chaque fois que le mal empire. Mais il ne suit de là qu'un soulagement de courte durée ; et de la nécessité dans laquelle on se trouve d'augmenter incessamment la dose du palliatif, résulte tantôt qu'une autre maladie plus grave se déclare, tantôt que la vie est mise en péril, et même que le malade succombe. Mais jamais on n'obtient ainsi la guérison d'un mal existant déjà depuis quelque temps, ou à plus forte raison invétéré.

 

§ 61.

Si les médecins eussent été capables de réfléchir sur les tristes résultats de l'application des remèdes antipathiques, depuis longtemps ils auraient trouvé cette grande vérité, que c'est en suivant une marche directement opposée à celle-là qu'on doit arriver à une méthode de traitement capable de procurer des guérisons réelles et durables. Ils auraient compris que, ainsi qu'un effet médicinal contraire aux symptômes de la maladie (remède administré antipathiquement) ne procure qu'un soulagement de courte durée, à la suite duquel le mal empire constamment, de même la méthode inverse, c'est-à-dire l'application homœopathique des médicaments, leur administration basée sur l'analogie entre les symptômes qu'ils provoquent et ceux de la maladie, doit procurer une guérison parfaite et durable, pourvu qu'on ait soin de substituer aux doses énormes dont ils font usage les plus faibles qu'il soit possible d'employer. Mais, malgré le peu de difficultés que présente cette série de raisonnements, malgré le fait que nul médecin n'a opéré de guérison durable, dans les maladies chroniques, qu'autant que ses formules renfermaient par hasard un médicament homœopathique prédominant, malgré cet autre fait, non moins positif, que la nature n'a jamais accompli de guérison rapide et complète qu'au moyen d'une maladie semblable ajoutée par elle à l'ancienne (46), malgré tout cela, ils n'ont pas pu, durant une si longue suite de siècles, arriver à une vérité dans laquelle seule on trouve le salut des malades.

 

§ 62.

On peut expliquer d'une part les résultats pernicieux du traitement antipathique ou palliatif, de l'autre les heureux effets que produit au contraire la méthode homœopathique, par les considérations suivantes, qui découlent de faits nombreux, et que personne n'a trouvées avant moi, quoiqu'on les eût pour ainsi dire sous la main, qu'elles soient d'une évidence parfaite, et qu'elles aient une importance infinie pour la médecine.

 

§ 63.

Toute puissance qui agit sur la vie, tout médicament, désaccorde plus ou moins la force vitale, et produit dans l'homme un certain changement qui peut durer plus ou moins longtemps. On appelle ce changement l'effet primitif. Quoique produit à la fois par la force médicinale et par la force vitale, il appartient cependant davantage à la puissance dont l'action s'exerce sur nous. Mais notre force vitale tend toujours à déployer son énergie contre cette influence. L'effet qui résulte de là, qui appartient à notre puissance vitale de conservation, et qui dépend de son activité automatique, porte le nom d'effet secondaire ou de réaction.

 

§ 64.

Tant que dure l'effet primitif des puissances morbifiques artificielles (médicaments) sur un corps sain, la force vitale paraît jouer un rôle purement passif, comme si elle était obligée de subir les impressions de la puissance qui agit du dehors, et de se laisser modifier par elle. Mais plus tard elle semble se réveiller en quelque sorte. Alors, s'il existe un état directement contraire à l'effet primitif, ou à l'impression qu'elle a reçue, elle manifeste une tendance à le produire (action secondaire, réaction) qui est proportionnelle et à sa propre énergie, et au degré de l'influence exercée par la puissance morbide artificielle ou médicinale ; s'il n'existe pas dans la nature d'état directement opposé à cet effet primitif, elle cherche à établir sa propre prépondérance en effaçant le changement qui a été opéré en elle par une action du dehors (celle du médicament), et en y substituant son propre état normal (action secondaire, action curative).

 

§ 65.

Les exemples du premier cas sautent aux yeux de chacun. Une main qu'on a tenue plongée dans l'eau chaude a bien plus de chaleur d'abord que l'autre qui n'a pas subi l'immersion (effet primitif) ; mais, quelque temps après avoir été retirée de l'eau et bien essuyée, elle se refroidit, elle devient beaucoup plus froide que celle du côté opposé (effet secondaire). La grande chaleur qui provient d'un exercice violent (effet primitif) est suivie de frissons et de froid (effet secondaire). L'homme qui s'était échauffé hier en buvant largement du vin (effet primitif) est aujourd'hui sensible au moindre courant d'air (effet secondaire). Un bras qui est resté longtemps dans de l'eau à la glace, est d'abord bien plus pâle et plus froid que l'autre (effet primitif) ; mais, qu'on le retire de l'eau et qu'on l'essuie avec soin, il deviendra non-seulement plus chaud que l'autre, mais même brûlant, rouge et enflammé (effet secondaire). Le café fort stimule d'abord (effet primitif), mais il nous laisse ensuite une pesanteur et une tendance au sommeil (effet secondaire) qui durent longtemps, si nous ne les chassons pas de nouveau pour quelque temps, et d'une manière purement palliative, en prenant derechef du café. Après s'être procuré du sommeil, ou plutôt un engourdissement profond, à l'aide de l'opium (effet primitif), on a d'autant plus de peine à s'endormir la nuit suivante (effet secondaire). A la constipation provoquée par l'opium (effet primitif) succède la diarrhée (effet secondaire), et aux évacuations déterminées par des purgatifs (effet primitif), une constipation, un resserrement de ventre, qui durent plusieurs jours (effet secondaire). C'est ainsi qu'à l'effet primitif des hautes doses d'une puissance qui modifie profondément l'état d'un corps sain, la force vitale, par sa réaction, ne manque jamais d'opposer un état directement contraire, quand elle peut en faire apparaître un.

 

§ 66.

Mais on conçoit aisément que le corps sain ne donne aucun signe de réaction en sens contraire après l'action d'une dose faible et homœopathique des puissances qui changent le mode de sa vitalité. Il est vrai que même une petite dose de tous ces agents produit des effets primitifs faciles à apprécier quand on y apporte l'attention nécessaire ; mais la réaction qu'exerce ensuite l'organisme vivant ne dépasse jamais le degré nécessaire au rétablissement de l'état normal.

 

§ 67.

Ces vérités incontestables, qui s'offrent d'elles-mêmes à nous quand nous interrogeons la nature et l'expérience, expliquent d'un côté pourquoi la méthode homœopathique est si avantageuse dans ses résultats, et démontrent de l'autre l'absurdité de celle qui consiste à traiter les maladies par des moyens antipathiques et palliatifs.

Note : Ce n'est que dans des cas extrêmement pressants, où le danger que la vie court et l'imminence de la mort ne laisseraient point le temps d'agir à un médicament homœopathique, et n'admettraient ni des heures, ni parfois même des minutes de délai, dans des maladies survenues tout à coup chez des hommes auparavant bien portants, comme les asphyxies, la fulguration, la suffocation, la congélation, la submersion, etc., qu'il est permis et convenable de commencer au moins par ranimer l'irritabilité et la sensibilité à l'aide de palliatifs, tels que de légères commotions électriques, des lavements de café fort, des odeurs excitantes, l'action progressive de la chaleur, etc. Dès que la vie physique est ranimée, le jeu des organes qui l'entretiennent reprend son cours régulier, parce qu'il n'y avait point ici maladie (1), mais seulement suspension ou oppression de la force vitale, qui d'ailleurs se trouvait par elle-même dans l'état de santé. Ici se rangent encore divers antidotes dans des empoisonnements subits : les alcalis contre les acides minéraux, le foie de soufre contre les poisons métalliques, le café, le camphre (et l'ipécacuanha) contre les empoisonnements par l'opium, etc.

Il ne faut pas croire qu'un remède homœopathique ait été mal choisi contre un cas donné de maladie, parce que quelques-uns de ses symptômes ne correspondent qu'antipathiquement à quelques symptômes morbides de moyenne ou de faible importance. Pourvu que les autres symptômes de la maladie, ceux qui sont les plus forts et les plus marqués, ceux enfin qui la caractérisent trouvent dans le remède des symptômes qui les couvrent, les éteignent et les anéantissent, les symptômes antipathiques en petit nombre qui ont pu se manifester, disparaissent d'eux-mêmes après que le remède a cessé d'agir, sans retarder le moins du monde la guérison. (Fin de la note, -Note de l'éditeur.).

 

(1) La nouvelle secte éclectique (celle des insufficientistes) (2) s'appuie, mais en vain, sur cette remarque, pour admettre partout des exceptions à la règle, dans les maladies, et pouvoir appliquer des palliatifs allopathiques ; on dirait qu'elle n'agit ainsi que pour s'épargner la peine de chercher le remède homœopathique qui convient exactement à chaque cas morbide, ou plutôt pour ne pas se donner celle de devenir médecin homœopathiste, tout en ayant l'air de l'être ; mais ses faits répondent à ses principes, et ils se réduisent à peu de chose.

 

(2) La parenthèse est un ajout du trad. Original : "Mischlings-Sekte" (Note de l'éditeur.).

 

§ 68.

Nous voyons, à la vérité, en examinant ce qui se passe dans les guérisons homœopathiques, que les infiniment petites doses (§ 275-287) qui suffisent pour surmonter et détruire les maladies naturelles, par l'analogie existante entre les symptômes de ces dernières et ceux des médicaments, laissent d'abord dans l'organisme, après l'extinction de la maladie primitive, une légère affection médicinale qui survit à celle-ci. Mais l'exiguïté des doses rend cette maladie tellement légère, passagère et susceptible de se dissiper d'elle-même, que l'organisme n'a pas besoin de déployer contre elle une réaction supérieure à celle qui est nécessaire pour élever l'état présent au degré habituel de la santé, c'est-à-dire pour rétablir complètement cette dernière. Or tous les symptômes de la maladie primitive étant éteints, il ne lui faut pas de grands efforts pour arriver à ce but. (V. 65.)

 

§ 69.

Mais le contraire précisément a lieu dans la méthode antipathique ou palliative. Le symptôme médicinal opposé par le médecin au symptôme morbide (comme l'engourdissement qui constitue l'effet primitif de l'opium, opposé à une douleur aiguë), n'est pas tout à fait étranger et allopathique à ce dernier. Il y a entre ces deux symptômes un rapport évident, mais inverse. L'anéantissement du symptôme morbide doit être effectué ici par un symptôme médicinal opposé, ce qui est impossible. Il est vrai que le remède antipathique agit précisément sur le point malade de l'organisme, tout aussi bien que le ferait un remède homœopathique ; mais il se borne à couvrir en quelque sorte le symptôme morbide naturel et à le rendre insensible pour un certain laps de temps toujours très court. De sorte que dans le premier moment de l'action du palliatif, l'organisme ne ressent aucune affection désagréable ni de la part du symptôme morbide, ni de celle du symptôme médicinal, qui semblent s'être anéantis réciproquement et neutralisés d'une manière pour ainsi dire dynamique. C'est ce qui arrive par exemple à la douleur et à la faculté stupéfiante de l'opium ; car, au premier abord, la force vitale se sent comme en santé, n'éprouvant ni sensation douloureuse, ni engourdissement. Mais le symptôme médicinal opposé ne pouvant pas occuper dans l'organisme la place même de la maladie déjà existante, comme il arrive par la méthode homœopathique, où le remède provoque une maladie artificielle semblable à la maladie naturelle, et seulement plus forte qu'elle, la force vitale ne pouvant point par conséquent se trouver affectée, par le médicament qu'on emploie, d'une maladie nouvelle semblable à celle qui la tourmentait jusqu'alors, cette dernière n'est point réduite au néant par le palliatif qui agit seulement par opposition en produisant un état tout à fait distinct de la maladie. La nouvelle maladie rend bien l'organisme insensible dans les premiers moments, par une sorte de neutralisation dynamique (1), si l'on peut s'exprimer ainsi ; mais elle ne tarde pas à s'éteindre d'elle-même, comme toute affection médicinale ; et alors non-seulement elle laisse la maladie dans le même état où elle était auparavant, mais encore, les palliatifs ne pouvant jamais être donnés qu'à hautes doses pour procurer un soulagement apparent, elle met la force vitale dans la nécessité de produire un état opposé (V. 63-65) à celui qu'avait provoqué le médicament palliatif, de déterminer un effet contraire à celui du remède, c'est-à-dire de faire naître un état de choses analogue à la maladie naturelle non encore détruite. Donc cette addition provenant de la force vitale elle-même (la réaction contre le palliatif), ne peut manquer d'accroître l'intensité et la gravité du mal (2). Ainsi le symptôme morbide (partie de la maladie) s'aggrave aussitôt que le palliatif a cessé son effet, et d'autant plus que ce palliatif avait été administré à des doses plus élevées. Pour ne pas sortir de l'exemple dont nous avons déjà fait usage, plus la quantité d'opium donnée pour couvrir la douleur a été forte, plus aussi la douleur s'accroît au delà de sa violence primitive, après que l'opium a cessé d'agir (3).

 

(1) Les sensations contraires ou opposées ne se neutralisent pas d'une manière permanente dans le corps de l'homme vivant, comme des substances douées de propriétés opposées le font dans un laboratoire de chimie, où l'on voit, par exemple, l'acide sulfurique et la potasse former en s'unissant un corps tout à fait différent d'eux, un sel neutre, qui n'est ni acide, ni alcali, et qui ne se décompose même point au feu. De telles combinaisons, produisant quelque chose de stable et de neutre, n'ont jamais lieu dans nos organes sensitifs, par rapport à des impressions dynamiques de nature opposée. Il y a bien au commencement une apparence de neutralisation ou de destruction réciproque, mais les sensations opposées ne s'effacent pas l'une l'autre d'une manière durable. Un affligé ne suspend qu'un instant l'expression de sa douleur à la vue d'un spectacle amusant : il oublie bientôt les distractions, et ses larmes recommencent à couler plus abondantes que jamais.

 

(2) Quelque claire que soit cette proposition, elle a cependant été mal interprétée, et l'on a objecté contre elle qu'un palliatif doit tout aussi bien guérir par son effet consécutif qui ressemble à la maladie existante, qu'un remède homœopathique le fait par son effet primitif. Mais, en élevant cette difficulté, on n'a pas réfléchi que l'effet consécutif n'est jamais un produit du médicament, et qu'il résulte toujours de la réaction qu'exerce la force vitale de l'organisme, que par conséquent cette réaction de la force vitale à l'occasion de l'emploi d'un palliatif, est un état semblable au symptôme de la maladie, qui a été laissé intact par le médicament, et qui se trouve encore augmenté par lui.

 

(3) Ainsi, dans l'obscur cachot où le prisonnier reconnaît à peine les objets qui l'entourent, de l'alcool allumé tout à coup répand autour de lui une clarté consolante ; mais quand la flamme vient à s'éteindre, plus elle a été brillante, et plus les ténèbres qui enveloppent l'infortuné lui apparaissent profondes ; aussi a-t-il beaucoup plus de peine qu'auparavant à distinguer tout ce qui se trouve autour de lui.

 

§ 70.

D'après ce qui vient d'être dit, on ne saurait méconnaître les vérités suivantes :

 

Le médecin n'a pas autre chose à guérir que les souffrances du malade et les altérations du rythme normal qui sont appréciables aux sens, c'est-à-dire la totalité des symptômes par lesquels la maladie indique le médicament propre à lui porter secours ; toutes les causes internes qu'on pourrait attribuer à cette maladie, tous les caractères occultes qu'on serait tenté de lui assigner, tous les principes matériels dont on voudrait la faire dépendre, sont autant de vains songes.

 

Le désaccord que nous appelons maladie ne peut être converti en santé que par un autre désaccord provoqué au moyen de médicaments. La vertu curative de ces derniers consiste donc uniquement dans le changement qu'ils font subir à l'homme, c'est-à-dire dans la provocation de symptômes morbides spécifiques. Les expériences faites sur des sujets bien portants sont le meilleur et le plus sûr moyen de reconnaître cette vertu.

 

D'après tous les faits connus, il est impossible de guérir une maladie naturelle à l'aide de médicaments qui possèdent par eux-mêmes la faculté de produire, chez l'homme bien portant, un état morbide ou un symptôme artificiel dissemblable. La méthode allopathique ne procure donc jamais la guérison. La nature elle-même n'opère jamais non plus de guérison dans laquelle une maladie se trouve anéantie par une seconde maladie dissemblable ajoutée à l'autre, quelque forte que puisse être cette nouvelle affection.

 

Tous les faits se réunissent aussi pour démontrer qu'un médicament susceptible de faire naître, chez l'homme en santé, un symptôme morbide opposé à la maladie qu'il s'agit de guérir, ne produit qu'un soulagement passager dans une maladie déjà ancienne, n'en procure jamais la guérison, et la laisse toujours reparaître, au bout d'un certain temps, plus grave qu'elle n'était par le passé. La méthode antipathique et purement palliative est donc tout à fait contraire au but qu'on se propose dans les maladies anciennes et de quelque importance.

 

La troisième méthode, la seule qui reste encore à laquelle on puisse s'adresser, l'homœopathie, qui, calculant bien la dose, emploie contre la totalité des symptômes d'une maladie naturelle, un médicament capable de provoquer, chez l'homme bien portant, des symptômes aussi semblables que possible à ceux qu'on observe chez le malade, est la seule réellement salutaire, la seule qui anéantisse les maladies, ou les aberrations purement dynamiques de la force vitale, d'une manière facile, complète et durable. La nature elle-même nous montre l'exemple à cet égard, dans certains cas fortuits, où, en ajoutant à une maladie existante une maladie nouvelle qui lui ressemble, elle la guérit avec promptitude et pour toujours.

 

§ 71.

Comme on ne peut plus douter que les maladies de l'homme ne consistent qu'en des groupes de certains symptômes, et que la possibilité de les détruire par des médicaments, c'est-à-dire de les ramener à la santé, but de toute véritable guérison, ne dépende uniquement de la faculté inhérente aux substances médicinales de provoquer des symptômes morbides semblables à ceux de l'affection naturelle, la marche qu'on doit suivre dans le traitement se réduit aux trois points suivants :

 

Par quelle voie le médecin arrive-t-il à connaître ce qu'il a besoin de savoir relativement à la maladie, pour pouvoir en entreprendre la cure ?

 

Comment doit-il étudier les instruments destinés à la guérison des maladies naturelles, c'est-à-dire, la puissance morbifique des médicaments ?

 

Quelle est la meilleure manière d'appliquer ces puissances morbifiques artificielles (les médicaments) à la guérison des maladies ?

 

§ 72.

Pour ce qui est du premier point, il exige que nous entrions d'abord dans quelques considérations générales. Les maladies des hommes forment deux classes. Les unes, sont des opérations rapides de la force vitale sortie de son rythme normal, qui se terminent dans un temps plus ou moins long, mais toujours de médiocre durée. On les appelle maladies aiguës. Les autres, peu distinctes et souvent même imperceptibles à leur début, saisissent l'organisme chacune à sa manière, le désaccordent dynamiquement, et peu à peu l'éloignent tellement de l'état de santé, que l'automatique énergie vitale destinée au maintien de celui-ci, qu'on appelle force vitale, ne peut leur opposer qu'une résistance incomplète, mal dirigée et inutile, et que, dans son impuissance de les éteindre par elle-même, elle est obligée de les laisser croître jusqu'à ce qu'enfin elles amènent la destruction de l'organisme. Celles-là sont connues sous le nom de maladies chroniques. Elles proviennent de l'infection par un miasme chronique.

 

§ 73.

A l'égard des maladies aiguës, on peut les distribuer en deux catégories. Les unes attaquent des hommes isolés, à l'occasion de causes nuisibles dont ils ont eu à supporter l'influence. Des excès dans le boire et le manger, ou la privation des aliments nécessaires, de violentes impressions physiques, le refroidissement, l'échauffement, les fatigues, les efforts, etc., ou des excitations, des affections morales, sont fréquemment la cause de ces fièvres aiguës. Mais la plupart du temps elles dépendent des recrudescences passagères d'une psore latente, qui retombe dans son état de sommeil et d'engourdissement quand la maladie chronique n'est point trop violente, ou lorsqu'elle a été guérie d'une manière prompte. Les autres attaquent plusieurs individus à la fois, et se développent çà et là (sporadiquement), sous l'empire d'influences météoriques ou telluriques dont il ne se trouve, pour le moment, qu'un petit nombre d'hommes qui soient disposés à ressentir l'action. A cette classe tiennent de près celles qui, saisissant beaucoup d'hommes à la fois, dépendent alors d'une même cause, se manifestent par des symptômes fort analogues (épidémies), et sont dans l'usage de devenir contagieuses quand elles agissent sur des masses serrées et compactes d'individus. Ces fièvres (1) sont chacune de nature spéciale, et comme les cas individuels qui s'en manifestent ont la même origine, constamment aussi elles mettent ceux qu'elles atteignent dans un état morbide identique partout, mais qui, abandonné à lui-même, se termine en un assez court espace de temps par la mort ou la guérison. La guerre, les inondations et la famine sont fréquemment les causes de ces maladies ; mais elles peuvent dépendre aussi de miasmes aigus, qui reparaissent toujours sous la même forme, et auxquels par conséquent on donne des noms particuliers : miasmes dont les uns n'attaquent l'homme qu'une seule fois dans le cours de sa vie, comme la variole, la rougeole, la coqueluche, la fièvre scarlatine de Sydenham (2), etc., et dont les autres peuvent l'atteindre à plusieurs reprises, comme la peste du Levant, la fièvre jaune, le choléra-morbus asiatique, etc.

 

(1) Le médecin homœopathiste, qui ne partage pas les préjugés de l'école ordinaire ; c'est-à-dire, qui n'assigne pas comme elle à ces fièvres un nombre au delà duquel la nature n'en puisse produire d'autres, et qui ne leur impose pas des noms d'après lesquels il ait à suivre telle ou telle marche déterminée dans le traitement, ne reconnaît point les dénominations de fièvre des prisons, fièvre bilieuse, typhus, fièvre putride, fièvre nerveuse, fièvre muqueuse ; il guérit toutes les maladies, en les traitant chacune d'après ce qu'elle offre de particulier.

 

(2) Après 1801, les médecins ont confondu une miliaire pourprée venue de l'ouest (roodvonk) avec la fièvre scarlatine, quoique les signes de ces deux affections fussent tout à fait différents, que l'aconit fût le moyen curatif et préservatif de la première, et la belladone celui de la seconde, enfin, que la première affectât toujours la forme épidémique, tandis que l'autre n'apparaissait la plupart du temps que d'une manière sporadique. Ces deux affections paraissent s'être, sur les derniers temps, confondues, dans quelques localités, en une fièvre éruptive, d'espèce particulière, contre laquelle ni l'un ni l'autre des deux remèdes n'a plus été trouvé parfaitement homœopathique.

 

§ 74.

Nous devons malheureusement compter encore au nombre des maladies chroniques, ces affections si répandues que les allopathistes font naître par l'usage prolongé de médicaments héroïques à doses élevées et toujours croissantes, par l'abus du calomélas, du sublimé corrosif, de l'onguent mercuriel, du nitrate d'argent, de l'iode, de l'opium, de la valériane, du quinquina et de la quinine, de la digitale, de l'acide prussique, du soufre et de l'acide sulfurique, des purgatifs prodigués pendant des années entières, des saignées, des sangsues, des cautères, des sétons, etc. Tous ces moyens débilitent impitoyablement la force vitale, et, quand elle n'y succombe pas, ils agissent peu à peu et d'une manière particulière à chacun d'eux, altèrent son rythme normal à tel point que, pour se garantir d'atteintes hostiles, elle est obligée de modifier l'organisme, d'éteindre ou d'exalter outre mesure la sensibilité et l'excitabilité sur un point quelconque, de dilater ou resserrer, ramollir ou endurcir certaines parties, de provoquer çà et là des lésions organiques, en un mot de mutiler le corps tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Il ne lui reste pas d'autre ressource pour préserver la vie d'une destruction totale, au milieu des attaques sans cesse renaissantes de puissances si destructives.

Note : Si le malade succombe enfin, celui qui l'a traité, découvrant, à l'ouverture du cadavre, les désordres organiques qui sont le résultat de son impéritie, ne manque jamais de les présenter aux parents inconsolables comme un mal primitif et incurable. (1) Les traités d'anatomie pathologique contiennent les produits de ces déplorables erreurs.

 

(1) Voir mon livre : L'allopathie, un mot d'avertissement aux malades. (Note de l'éditeur).

 

§ 75.

Ces bouleversements de la santé, dus aux malencontreuses pratiques de l'allopathie, et dont on n'a jamais vu de plus tristes exemples que dans les temps modernes, sont les plus fâcheuses et les plus incurables de toutes les maladies chroniques. Je regrette de dire qu'il parait impossible de jamais découvrir ou imaginer un moyen de les guérir, quand ils sont parvenus à un certain degré.

 

§ 76.

Le Tout-Puissant, en créant l'homœopathie ne nous a donné des armes que contre les maladies naturelles. Quant à ces désordres qu'un faux art a fomentés souvent pendant des années entières dans l'intérieur et à l'extérieur de l'organisme humain, par des médicaments et des traitements nuisibles, c'est à la force vitale seule qu'il appartiendrait de les réparer, quand elle n'a pas été trop épuisée, et qu'elle peut, sans que rien la trouble, consacrer plusieurs années à une œuvre si laborieuse. Tout au plus est-il permis d'appeler à son secours des moyens dirigés contre quelque miasme chronique qui pourrait bien encore se trouver sur l'arrière-plan. Il n'y a point et il ne peut y avoir de médecine humaine pour ramener à l'état normal ces innombrables anomalies enfantées si souvent par la méthode allopathique.

 

§ 77.

C'est fort improprement qu'on donne l'épithète de chroniques aux maladies dont viennent à être atteints les hommes qui sont soumis sans relâche à des influences nuisibles auxquelles ils pourraient se soustraire, qui font habituellement usage d'aliments ou de boissons nuisibles à l'économie, qui se livrent à des excès ruineux pour la santé, qui manquent à chaque instant des objets nécessaires à la vie, qui vivent dans des contrées malsaines, et surtout dans des endroits marécageux, qui n'habitent que des caves ou d'autres réduits fermés, qui manquent d'air ou de mouvement, qui s'épuisent par des travaux immodérés de corps ou d'esprit, qui sont continuellement dévorés par l'ennui, etc., Ces maladies, ou plutôt ces privations de santé, que l'on s'attire soi-même, disparaissent par le fait d'un changement de régime, à moins qu'il n'y ait quelque miasme chronique dans le corps, et on ne peut pas leur donner le nom de maladies chroniques.

 

§ 78.

Les véritables maladies chroniques naturelles sont celles qui doivent naissance à un miasme chronique, qui font incessamment des progrès lorsqu'on ne leur oppose pas des moyens curatifs spécifiques contre elles, et qui, malgré toutes les précautions imaginables par rapport au régime du corps et de l'esprit, accablent l'homme de souffrances toujours croissantes, jusqu'au terme de son existence. Ce sont là les plus nombreux et les plus grands tourments de l'espèce humaine, puisque la vigueur de la complexion, la régularité du genre de vie et l'énergie de la force vitale ne peuvent rien contre eux.

 

§ 79.

Parmi ces maladies miasmatiques chroniques qui, lorsqu'on ne les guérit pas, ne s'éteignent qu'avec la vie, la seule qu'on ait connue jusqu'à présent est la syphilis. La sycose, dont la force vitale ne peut également point triompher seule, n'a pas été considérée comme une maladie miasmatique chronique interne, formant une espèce à part, et on la croyait guérie après la destruction des excroissances à la peau, ne faisant pas attention que son foyer ou sa source existait toujours.

 

§ 80.

Mais un miasme chronique incomparablement plus important que ces deux-là, c'est celui de la psore. Les deux autres décèlent l'affection interne spécifique d'où ils découlent, l'un par des chancres, l'autre par des excroissances en formes de choux-fleurs. Ce n'est non plus qu'après avoir infecté l'organisme entier que la psore annonce son immense miasme chronique interne par une éruption cutanée toute particulière, qu'accompagnent un prurit voluptueux insupportable et une odeur spéciale. Cette psore est la seule cause fondamentale et productive des innombrables formes morbides (1) qui, sous les noms de faiblesse nerveuse, hystérie, hypochondrie, manie, mélancolie, démence, fureur, épilepsie et spasmes de toute espèce, ramollissement des os ou rachitisme, scoliose et cyphose, carie, cancer, fongus hématode, tissus accidentels, goutte, hémorrhoïdes, jaunisse et cyanose, hydropisie, aménorrhée, gastrorrhagie, épistaxis, hémoptysie, hématurie, métrorrhagie, asthme et suppuration des poumons, impuissance et stérilité, migraine, surdité, cataracte et amaurose, gravelle, paralysie, abolition d'un sens, douleurs de toute espèce, etc., figurent dans les pathologies comme autant de maladies propres, distinctes et indépendantes les unes des autres.

 

(1) il m'a fallu douze années de recherches pour trouver la source de ce nombre incroyable d'affections chroniques, découvrir cette grande vérité, demeurée inconnue à tous mes prédécesseurs et contemporains, établir les bases de sa démonstration, et reconnaître en même temps les principaux moyens curatifs propres à combattre toutes les formes de ce monstre à mille têtes. Mes observations à ce sujet sont consignées dans mon Traité des maladies chroniques (Paris, 1846, 3 vol. in-8). Avant d'avoir approfondi cette importante matière, je ne pouvais enseigner à combattre toutes les maladies chroniques que comme des individus isolés, par les substances médicinales connues jusqu'alors d'après leurs effets sur l'homme en santé, de manière que mes disciples traitaient chaque cas d'affection chronique comme une maladie à part, comme un groupe distinct de symptômes, ce qui n'empêchait pas de les soulager souvent assez pour que l'humanité souffrante eût à se louer des bienfaits de la nouvelle médecine. Combien l'école moderne ne doit-elle pas être plus satisfaite, maintenant qu'elle s'est approchée davantage du but, et qu'elle a trouvé, pour la guérison des maux chroniques dus à la psore, des remèdes plus homœopathiques encore (les antipsoriques), depuis que j'ai donné la véritable méthode de les préparer et de les appliquer, de sorte qu'un médecin habile peut choisir parmi les antipsoriques celui dont les symptômes sont le plus semblables à ceux de la maladie chronique qu'il faut guérir, et qui est le plus capable de mener à une guérison complète et durable.

 

§ 81.

Le passage de ce miasme à travers des millions d'organismes humains, dans le cours de quelques centaines de générations, et le développement extraordinaire qu'il a dû acquérir par là, expliquent jusqu'à un certain point comment il peut maintenant se déployer sous tant de formes différentes, surtout si l'on a égard au nombre infini des circonstances (1) qui contribuent ordinairement à la manifestation de cette grande diversité d'affections chroniques (symptômes secondaires de la psore), sans compter la variété infinie des complexions individuelles. Il n'est donc pas surprenant que des organismes si différents, pénétrés du miasme psorique et soumis à tant d'influences nuisibles, extérieures et intérieures, qui souvent agissent sur eux d'une manière permanente, offrent aussi un nombre incalculable d'affections, d'altérations et de maux, que l'ancienne pathologie (2) a jusqu'à présent cités comme autant de maladies distinctes, en les désignant sous une multitude de noms particuliers.

 

(1) Quelques-unes de ces causes qui, en modifiant la manifestation de la psore, lui impriment la forme de maladies chroniques, tiennent évidemment, soit au climat et à la constitution naturelle spéciale du lieu d'habitation, soit aux diversités que présente l'éducation physique et morale de la jeunesse, ici négligée, là trop longtemps retardée, et ailleurs poussée à l'excès, à l'abus qu'on en a fait dans les relations de la vie, au régime, aux passions, aux mœurs, aux usages et aux habitudes.

 

(2) Combien, dans le nombre de ces noms, ne s'en trouve-t-il pas qui sont à double entente, et par chacun desquels on désigne les maladies fort différentes, n'ayant souvent de rapport les unes avec les autres que par un seul symptôme, comme : fièvre intermittente, jaunisse, hydropisie, phtisie, leucorrhée, hémorrhoïdes, rhumatisme, apoplexie, spasme, hystérie, hypochondrie, mélancolie, manie, angine, paralysie, etc., qu'on donne pour des maladies fixes, toujours semblables à elles-mêmes, et qu'en raison du nom qu'elles portent on traite toujours d'après le même plan ? Comment justifier l'identité du traitement médical par l'adoption d'un pareil nom ? Et si le traitement ne doit pas être toujours le même, pourquoi un nom identique, qui suppose coïncidence aussi dans la manière d'être attaqué par les agents médicinaux ? Nihil sanè in artem medicam pestiferum magis unquàm irrepsit malum, quàm generalia quædam nomina morbis imponere. iisque aptare velle generalem quamdam medicinam. C'est ainsi que s'exprime Huxham (Opp. phys. med., t. I), médecin aussi éclairé que consciencieux. Fritze se plaint aussi (Annalen, I, p. 80) de ce qu'on donne le même nom à des maladies essentiellement différentes.

"Les maladies épidémiques mêmes, dit-il, qui probablement se propagent par un miasme spécifique dans chaque épidémie, reçoivent des noms de l'école médicale régnante, comme si elles étaient des maladies stables, déjà connues, et se répétant toujours sous la même forme. C'est ainsi qu'on parle d'une fièvre des hôpitaux, d'une fièvre des prisons, d'une fièvre des camps, d'une fièvre putride, d'une fièvre bilieuse, d'une fièvre nerveuse, d'une fièvre muqueuse, quoique chaque épidémie de ces fièvres erratiques se montre sous la forme d'une maladie nouvelle, n'ayant encore jamais existé, et variant beaucoup, tant dans son cours que dans ses symptômes les plus marquants et dans toute la manière dont elle se comporte. Chacune d'elles diffère à tel point de toutes les épidémies antérieures, qui n'en portent pas moins le même nom, qu'il faudrait vouloir heurter de front les principes de la logique pour imposer à des maladies si diverses un des noms qui ont été introduits dans la pathologie, et régler ensuite sa conduite médicale d'après le nom dont on aurait ainsi abusé. Sydenham est le seul qui ait compris cette vérité (Opp., cap. 2, de Morb. epid., p. 43) ; car il insiste sur ce point qu'on ne doit jamais croire à l'identité d'une maladie épidémique avec une autre qui s'est déjà manifestée, et la traiter en conséquence de ce rapprochement, parce que les épidémies qui ont éclaté en des temps divers, ont toutes été différentes les unes des autres : Animum admiralione percellit, quam discolor et sui plane dissimilis morborum epidemicorum facies ; quæ tant aperta horum morborum diversitas tum propriis ac sibi peculiaribus symptomatis, tum etiam niedendi ratione, quam hi ab illis disparem sibi vindicant, satis illucescit. Ex quibus constat, morbos epidemicos, ut externa quatenus specie et symptomatis aliquot utrisque pariter convenire paulo incautioribus videantur, re tamen ipsa, si bene adverteris animum, alienæ esse admodum indolis et distare ut aera lupinis."

Il est clair, d'après tout cela, que ces inutiles noms de maladies, dont on abuse tant, ne doivent avoir aucune influence sur le plan de traitement adopté par un vrai médecin, qui sait qu'il ne doit pas juger et traiter les maladies d'après la ressemblance nominale d'un symptôme isolé, mais d'après l'ensemble de tous les signes de l'état individuel de chaque malade ; donc son devoir est de rechercher scrupuleusement les maux, et non de les présumer à la faveur d'hypothèses gratuites.

Cependant, si l'on croit avoir quelquefois besoin de noms de maladies pour se rendre intelligible en peu de mots au vulgaire, quand on parle d'un malade en particulier, qu'au moins on ne se serve que de mots collectifs. Il faut dire, par exemple, le malade a une espèce de chorée, une espèce d'hydropisie, une espèce de fièvre nerveuse, une espèce de fièvre intermittente. Mais on ne doit jamais dire : Il a la chorée, l'hydropisie, la fièvre nerveuse, la fièvre intermittente, etc., parce qu'il n'existe certainement pas de maladies permanentes et toujours semblables à elles-mêmes qui méritent ces dénominations.

 

§ 82.

Quoique la découverte de cette grande source d'affections chroniques ait fait faire à la médecine quelques pas de plus, surtout à l'égard de la psore, et pour ce qui concerne le choix du médicament homœopathique spécifique, et quant à la connaissance de la nature du plus grand nombre des maladies qui se présentent à guérir, cependant, pour établir ses indications dans chaque maladie chronique (psorique) qu'il est appelé à traiter, le médecin homœopathiste ne doit pas moins s'attacher, comme auparavant, à bien saisir les symptômes appréciables et tout ce qu'ils ont de particulier ; car il n'est pas plus possible dans ces maladies que dans les autres, d'obtenir une véritable guérison sans individualiser chaque cas particulier d'une manière rigoureuse et absolue. C'est seulement après avoir tracé ce tableau, qu'il faut distinguer si la maladie est aiguë ou si elle est chronique, parce que dans le premier cas, les symptômes principaux se dessinent plus rapidement, le tableau de la maladie se trace en beaucoup moins de temps, et il y a beaucoup moins de questions à faire au malade, la plupart des signes s'offrant d'eux-mêmes aux sens de l'observateur (1) ; tandis que dans les maladies chroniques qui ont fait des progrès journaliers pendant des années entières, ces symptômes se reconnaissent avec plus de peine.

 

(1) D'après cela, la marche que je vais tracer pour aller à la recherche des symptômes ne convient qu'en partie aux maladies aiguës.

 

§ 83.

Cet examen d'un cas particulier de maladie, qui a pour but de le présenter sous les conditions formelles de l'individualité, n'exige, de la part du médecin, qu'un esprit sans prévention, des sens parfaits, de l'attention en observant, et de la fidélité en traçant le portrait de la maladie. Je me contenterai d'exposer ici les principes généraux de la marche qu'on doit suivre ; on ne se conformera qu'à ceux qui sont applicables à chaque cas spécial.

 

§ 84.

Le malade fait le récit du développement de ses souffrances ; les personnes qui l'entourent racontent de quoi il s'est plaint, comment il s'est comporté, et ce qu'elles ont remarqué en lui ; le médecin voit, écoute, en un mot observe avec tous ses sens ce qu'il y a de changé et d'extraordinaire chez le malade. Il inscrit tout sur le papier, dans les termes mêmes dont ce dernier et les assistants se sont servis. Il les laisse achever sans les interrompre (1), à moins qu'ils ne se perdent dans des digressions inutiles. Il a soin seulement, en commençant, de les exhorter à parler avec lenteur, afin de pouvoir les suivre en écrivant ce qu'il croit nécessaire de noter.

 

(1) Toute interruption brise la chaîne des idées de celui qui parle, et les choses ne lui reviennent plus ensuite à la mémoire telles qu'il voulait d'abord les dire.

 

§ 85.

A chaque nouvelle circonstance que le malade ou les assistants rapportent, le médecin commence une autre ligne, afin que les symptômes soient tous écrits séparément, les uns au-dessous des autres. En procédant ainsi, il aura, pour chacun d'eux, la facilité d'ajouter aux renseignements vagues qui lui auraient été communiqués de prime abord, les notions plus rigoureuses qu'il pourrait acquérir ensuite.

 

§ 86.

Quand le malade et les personnes qui l'entourent ont achevé ce qu'ils avaient à dire de leur propre impulsion, le médecin prend des informations plus précises sur le compte de chaque symptôme, et procède à cet égard de la manière suivante. Il relit tous ceux qu'on lui a signalés, et s'appesantit sur chacun d'eux en particulier. Il demande, par exemple : A quelle époque tel accident a-t-il eu lieu ? était-ce avant l'usage des médicaments que le malade a pris jusqu'à présent, ou pendant qu'il les prenait, ou seulement quelques jours après qu'il en a cessé l'emploi ? Quelle douleur, quelle sensation, exactement décrite, s'est manifestée en telle partie du corps ? Quelle place occupait-elle au juste ? La douleur se faisait-elle sentir par accès seulement ? ou bien était-elle continuelle et sans relâche ? Combien de temps durait-elle ? A quelle époque du jour ou de la nuit, et dans quelle situation du corps était-elle le plus violente, ou cessait-elle tout à fait ? Quel était le caractère exact de tel accident, de telle circonstance ? Tous ces renseignements doivent être notés en termes clairs et précis.

 

§ 87.

Le médecin se fait préciser ainsi chacun des indices qu'on lui avait donnés d'abord, sans que jamais ses questions soient conçues de manière à dicter en quelque sorte la réponse (1), ou à mettre le malade dans le cas de n'avoir à répondre que par oui ou par non. Agir autrement, ce serait exposer celui qu'on interroge à nier ou à affirmer, par indifférence ou pour complaire au médecin, une chose ou fausse, ou à moitié vraie seulement ; ou tout à fait différente de ce qui a lieu réellement. Or, il résulterait de là un tableau infidèle de la maladie, et par suite un mauvais choix de moyens curatifs.

 

(1) Par exemple, le médecin ne doit pas dire : Est-ce que telle ou telle chose n'a pas eu lieu ainsi ? Donner une pareille tournure à ses questions, c'est suggérer au malade des réponses fausses et des indications mensongères.

 

§ 88.

Quand le médecin trouve que, dans cette relation spontanée, mention n'a point été faite, soit de plusieurs parties ou fonctions du corps, soit des dispositions de l'esprit, il demande si l'on n'a pas encore quelque chose à dire relativement à telle partie, à telle fonction, non plus due relativement à la disposition morale ou intellectuelle ; mais il a grand soin de s'en tenir à des termes généraux, afin que la personne qui lui fournit les éclaircissements soit obligée de s'expliquer d'une manière catégorique sur ces divers points.

Note : Par exemple : Le malade va-t-il à la selle ? (1) comment urine-t-il ? comment est le sommeil pendant le jour, pendant la nuit ? quelle est la disposition de son esprit, de son humeur ? jusqu'à quel point est-il maître de ses sens ? en est la soif ? quel goût éprouve-t-il dans la bouche ? quels sont les aliments et les boissons qui lui plaisent le plus ? quels sont ceux qui lui répugnent davantage ? trouve-t-il à chaque aliment, à chaque boisson, la saveur qu'il doit avoir, ou un autre goût étranger ? comment se sent-il après avoir bu ou mangé ? a-t-il quelque chose à dire relativement à sa tête, à ses membres, à son bas-ventre ?

 

(1) Texte original : "Comment va-t-il à la selle ?" (Note de l'éditeur.).

 

§ 89.

Quand le malade (car c'est à lui, excepté dans les maladies simulées, qu'on doit s'en rapporter de préférence pour tout ce qui a trait aux sensations qu'il éprouve) a ainsi de lui-même fourni tous les renseignements nécessaires, et assez bien complété le tableau de la maladie, le médecin est en droit de lui adresser des questions plus spéciales, s'il ne se trouve pas encore suffisamment éclairé.

Note : Par exemple : Combien de fois le malade est-il allé à la selle ? de quelle nature étaient les matières ? les déjections blanchâtres étaient-elles glaireuses ou fécales ? la sortie des excréments était-elle accompagnée de douleurs ou non ? quelles sont précisément ces douleurs, et où se faisaient-elles sentir ? qu'est-ce que le malade a rendu par le haut ! le mauvais goût qu'il a dans la bouche est-il putride, amer, acide ou autre ? se fait-il sentir avant, pendant ou après le boire et le manger ? à quelle époque de la journée l'éprouve-t-on plus particulièrement ? quel goût ont les renvois ? l'urine sort-elle trouble, ou ne se trouble-elle qu'au bout de quelque temps ? de quelle couleur est-elle au moment de sa sortie ? quelle est la couleur du sédiment ? comment le malade se comporte-t-il en dormant ? se lamente-t-il ? gémit-il ? parle-t-il ? crie-t-il ? se réveille-t-il en sursaut ? ronfle-t-il en inspirant ou en expirant ? se tient-il toujours sur le dos, ou sur quel côté se couche-t-il ? se couvre-t-il bien de lui-même, ou ne souffre-t-il pas les couvertures ? s'éveille-t-il aisément, ou bien a-t-il le sommeil par trop profond ? comment se trouve-t-il au moment de son réveil ? Telle ou telle incommodité se manifeste-t-elle souvent et à quelle occasion ? est-ce quand le malade est assis, couché, debout, ou en mouvement ? est-ce seulement à jeun, ou du moins le matin, de bonne heure, ou seulement le soir, ou bien après le repas ? quand le froid a-t-il paru ? était-ce seulement un sentiment de froid, ou bien y avait-il en même temps froid réel ? dans quelles parties du corps le malade sentait-il du froid ? sa peau était-elle chaude, tandis qu'il se plaignait d'avoir froid ? n'éprouvait-il qu'une sensation de froid, sans frisson ? avait-il chaud, sans que sa figure fût rouge ? quelles parties du corps étaient chaudes au toucher ? le malade se plaignait-il de chaleur, sans avoir la peau chaude ? combien de temps a duré le froid, et combien la chaleur ? quand la soif est-elle venue ? pendant le froid, la chaleur, avant ou après ? était-elle vive ? que désirait boire le malade ? quand la sueur a-t-elle paru ? est-ce au début ou à la fin de la chaleur ? combien de temps s'est-il écoulé entre elle et la chaleur ? a-t-elle eu lieu pendant le sommeil ou durant la veille ? quelle était son abondance ? était-elle chaude ou froide ? à quelles parties du corps se manifestait-elle ? quelle odeur avait-elle ? de quoi le malade se plaint-il avant ou pendant le froid, pendant ou après la chaleur, pendant ou après la sueur, etc. ?

 

§ 90.

Après que le médecin a fini de mettre en écrit toutes ces réponses, il note encore ce que lui-même observe chez le malade, et cherche à savoir si ce qu'il voit avait lieu ou non pendant que celui-ci jouissait encore de la santé.

Note : Par exemple : Comment le malade s'est-il comporté pendant la visite ? a-t-il été de mauvaise humeur, emporté, brusque, larmoyant, craintif, désespéré ou triste, calme ou rassuré, etc. ? était-il plongé dans la stupeur, ou, en général, n'avait-il pas la tête à lui ? est-il enroué ? parle-t-il très bas ? dit-il des choses déplacées ? y a-t-il quelque chose d'insolite dans ses discours ? quelle est la couleur du visage, des yeux, de la peau en général, quel est le degré d'expression et de vivacité de la face et des yeux ? comment sont la langue, la respiration, l'odeur de l'haleine, l'ouïe ? les pupilles sont-elles dilatées ou resserrées ? avec quelle promptitude et jusqu'à quel degré se meuvent-elles au jour et dans l'obscurité ? quel est l'état du pouls, du bas-ventre ? la peau est-elle moite ou chaude, froide ou sèche, sur telle ou telle partie du corps ou partout ? le malade est-il couché la tête renversée en arrière, avec la bouche à demi ou entièrement ouverte, avec les bras croisés par-dessus la tête ? est-il sur le dos ou dans toute autre position ? a-t-il plus ou moins de peine à se mettre sur son séant ? En un mot, le médecin tient compte de tout ce qu'il a pu remarquer et qui paraît mériter d'être noté.

 

§ 91.

Les symptômes accidentels et l'état dans lequel se trouve le malade pendant qu'il fait usage d'un médicament, ou peu de temps après, ne donnent pas l'image pure de la maladie. Au contraire, les symptômes et les incommodités qui se sont manifestés avant l'emploi des médicaments, ou plusieurs jours après qu'on a cessé d'en administrer, donnent une véritable notion de la forme originaire de cette maladie. Ce sont donc ces derniers que le médecin doit noter de préférence. Aussi quand l'affection est chronique, et que le malade a déjà fait usage de remèdes, on peut le laisser pendant quelques jours sans lui en donner aucun, ou du moins sans lui administrer autre chose que des substances non médicinales, et l'on diffère d'autant l'examen rigoureux, afin d'avoir les symptômes permanents dans toute leur pureté, et de pouvoir se faire une image fidèle de la maladie, sans aucun mélange d'effets de médicament.

 

§ 92.

Mais lorsqu'il s'agit d'une maladie aiguë, présentant assez de danger pour ne permettre aucun délai, et que le médecin ne peut rien apprendre à l'égard de l'état qui a précédé l'usage des remèdes, alors il doit se contenter d'observer l'ensemble des symptômes tel que ces derniers l'ont modifié, afin de saisir au moins l'état présent de la maladie, c'est-à-dire de pouvoir embrasser dans un seul et même tableau l'affection primitive et l'affection médicinale conjointe. La première ayant été, en général, rendue plus grave et plus dangereuse qu'elle ne l'était à son origine par des moyens la plupart du temps contraires à ceux qu'on aurait dû administrer, réclame souvent des secours très prompts et l'application rapide du remède homœopathique approprié, pour que le malade ne périsse pas du traitement irrationnel qu'il a subi.

 

§ 93.

Si la maladie aiguë a été récemment occasionnée, ou si la maladie chronique l'a été il y a plus ou moins longtemps, par un événement remarquable, que le malade ou ses parents interrogés en secret ne dévoilent pas, il faudra que le médecin use d'adresse et de circonspection pour arriver à connaître cette circonstance.

Note : Si les causes de la maladie ont quelque chose d'humiliant, et que les malades ou ceux qui les entourent hésitent à les avouer, ou du moins à les déclarer spontanément, le médecin doit chercher à les découvrir par des questions faites avec ménagement, ou par des informations prises en secret. Dans le nombre de ces causes se rangent l'empoisonnement et les tentatives de suicide, l'onanisme, l'abus des plaisirs de l'amour, les débauches contre nature, les excès de table ou de boissons excitantes, comme le vin, les liqueurs, le punch ou le café, l'abus d'aliments nuisibles, l'infection vénérienne ou psorique, un amour malheureux, la jalousie, des contrariétés domestiques, le dépit, le chagrin causé par des malheurs de famille, les mauvais traitements, l'impossibilité de se venger, un orgueil froissé, une colère impuissante, une frayeur superstitieuse, la faim, une difformité aux parties génitales, une hernie, un prolapsus, etc.

 

§ 94.

Lorsqu'on s'enquiert de l'état d'une maladie chronique, il est nécessaire de bien peser les circonstances particulières dans lesquelles le malade a pu se trouver sous le rapport de ses occupations ordinaires, de son genre de vie habituel, de ses relations domestiques. On examine s'il n'y a rien, dans ces circonstances, qui ait pu faire naître ou qui entretienne la maladie, afin de contribuer à la guérison en écartant celles qui seraient reconnues suspectes.

Note : Dans les maladies chroniques des femmes, il faut surtout avoir égard à la grossesse, à la stérilité, à la propension à l'acte vénérien, aux couches, aux avortements, à l'allaitement et à l'état du flux menstruel. Pour ce qui concerne ce dernier, on n'oubliera jamais de demander s'il revient à des époques trop rapprochées ou trop éloignées, combien de temps il dure ; si le sang coule sans interruption ou seulement par intervalles, quelle est la quantité de l'écoulement, si le sang est foncé en couleur, si la leucorrhée se manifeste avant qu'il paraisse ou après qu'il a cessé de couler, mais on cherchera surtout à savoir quel est l'état du physique et du moral, quelles sensations et douleurs se manifestent avant, pendant et après les règles ; si la femme est atteinte de fleurs blanches, de quelle nature elles sont, quelle en est l'abondance, quelles sensations les accompagnent, enfin dans quelles circonstances et à quelles occasions elles ont paru.

 

§ 95.

L'examen des symptômes énumérés précédemment et de tous les autres signes de maladie doit donc, dans les affections chroniques, être aussi rigoureux que possible, et descendre même à des minuties. En effet, c'est dans ces maladies qu'ils sont le plus prononcés, qu'ils ressemblent le moins à ceux des affections aiguës, et qu'ils demandent à être étudiés avec le plus de soin, si l'on veut que le traitement réussisse. D'un autre côté, les malades ont tellement pris l'habitude de leurs longues souffrances, qu'ils font peu ou point d'attention à de petits symptômes, souvent caractéristiques et même décisifs par rapport au choix du remède, les regardant pour ainsi dire comme liés d'une manière nécessaire à leur état physique, comme faisant partie de la santé, dont ils ont oublié le véritable sentiment depuis quinze ou vingt années qu'ils souffrent, et à l'égard desquels il ne leur vient même pas dans la pensée que la moindre connexion puisse exister entre eux et l'affection principale.

 

§ 96.

D'ailleurs, les malades eux-mêmes sont d'humeur tellement différente, que quelques-uns, notamment les hypochondriaques et autres personnes sensibles et impatientes, peignent leurs souffrances sous des couleurs trop vives, et se servent d'expressions exagérées, pour engager le médecin à les secourir promptement.

Note : L'hypochondriaque même le plus insupportable n'imagine jamais d'accidents et d'incommodités qu'il ne ressente réellement. On peut s'en assurer en comparant les plaintes qu'il fait entendre à des époques différentes, tandis que le médecin ne lui donne rien, ou du moins ne lui administre aucune substance médicamenteuse. On doit seulement retrancher quelque chose, de ses lamentations, ou mettre au moins l'énergie des expressions dont il se sert sur le compte de son excessive sensibilité. A cet égard, l'exagération même du tableau qu'il fait de ses souffrances devient un symptôme important dans la série de ceux dont se compose l'image de la maladie. Le cas est tout à fait différent chez les maniaques et chez ceux qui feignent d'être malades par malice ou autrement.

 

§ 97.

D'autres, au contraire, soit par paresse, soit par une pudeur mal entendue, soit enfin par une sorte de douceur ou de timidité, gardent le silence sur une quantité de leurs maux, ne les indiquent qu'en termes obscurs, ou les signalent comme ayant peu d'importance.

 

§ 98.

S'il est donc vrai qu'on doive s'en rapporter surtout à ce que le malade lui-même dit de ses maux et de ses sensations, et préférer les expressions qui lui servent à les peindre, parce que ses paroles s'altèrent presque toujours en passant par la bouche des personnes qui l'entourent, il ne l'est pas moins que, dans toutes les maladies, mais plus spécialement dans celles qui ont un caractère chronique, le médecin a besoin de posséder à un haut degré la circonspection, le tact, la connaissance du cœur humain, la prudence et la patience, pour arriver à se former une image vraie et complète de la maladie et de tous ses détails.

 

§ 99.

En général, la recherche des maladies aiguës et de celles qui se sont déclarées depuis peu, présente plus de facilité, parce que le malade et ceux qui l'entourent ont l'esprit frappé de la différence entre l'état de choses actuel et la santé détruite depuis si peu de temps, dont la mémoire conserve l'image encore fraîche. Le médecin doit également tout savoir ici ; mais il a moins besoin d'aller au-devant des renseignements, qui, pour la plupart, lui arrivent d'eux-mêmes.

 

§ 100.

Pour ce qui concerne la recherche de l'ensemble des symptômes des maladies épidémiques et sporadiques, il est fort indifférent que quelque chose de semblable ait déjà existé ou non dans le monde sous tel ou tel nom. La nouveauté ou le caractère de spécialité d'une affection de ce genre n'apporte aucune différence, ni dans la manière de l'étudier, ni dans celle de la traiter. En effet, on doit toujours regarder l'image pure de chaque maladie qui domine actuellement comme une chose nouvelle et inconnue, et l'étudier à fond, en elle-même, si l'on veut être véritablement médecin, c'est-à-dire ne jamais mettre l'hypothèse à la place de l'observation, et ne jamais regarder un cas donné de maladie comme connu, soit en totalité, soit même seulement en partie, qu'après en avoir approfondi avec soin toutes les manifestations. Cette conduite est d'autant plus nécessaire ici, que toute épidémie régnante est, sous beaucoup de rapports, un phénomène d'espèce particulière, qui, lorsqu'on l'examine avec attention, se trouve différer beaucoup des autres épidémies anciennes auxquelles on avait à tort imposé le même nom. Il faut cependant excepter les épidémies qui proviennent d'un miasme toujours semblable à lui-même, comme la variole, la rougeole, etc.

 

§ 101.

Il peut arriver que le médecin qui traite pour la première fois un homme atteint de maladie épidémique ne trouve pas sur-le-champ l'image parfaite de l'affection, attendu qu'on n'arrive à bien connaître la totalité des symptômes et signes de ces maladies collectives qu'après en avoir observé plusieurs cas. Cependant, un médecin exercé pourra souvent, dès le premier ou le second malade, s'approcher tellement du véritable état des choses, qu'il en conçoive une image caractéristique, et que déjà même il ait les moyens de déterminer le remède homœopathique auquel on doit recourir pour combattre l'épidémie.

 

§ 102.

Si l'on a soin de mettre par écrit les symptômes observés dans plusieurs cas de cette espèce, le tableau qu'on a tracé de la maladie va toujours en se perfectionnant. Il ne devient ni plus étendu, ni plus verbeux, mais plus graphique, plus caractéristique, et il embrasse davantage les particularités de la maladie collective. D'un côté, les symptômes généraux (par exemple, défaut d'appétit, perte de sommeil, etc.) acquièrent un plus haut degré de précision ; de l'autre, les symptômes saillants, spéciaux, rares dans l'épidémie même, et propres d'ailleurs à un petit nombre d'affections seulement, se dessinent et forment le caractère de la maladie (1). Les personnes atteintes de l'épidémie ont toutes, il est vrai, une maladie provenant de la même source et par conséquent semblable ; mais l'étendue tout entière d'une affection de ce genre et la totalité de ses symptômes, dont la connaissance est nécessaire pour se former une image complète de l'état morbide, et choisir d'après cela le remède homœopathique le plus en harmonie avec cet ensemble d'accidents, ne peuvent être observées chez un seul malade ; il faut, pour arriver jusqu'à elles, les tirer pour abstraction du tableau des souffrances de plusieurs malades doués d'une constitution différente.

 

(1) C'est alors que l'étude des cas subséquents montrera au médecin qui, par le secours des premiers, a déjà trouvé un remède approximativement homœopathique, si le choix était bon, ou s'il doit recourir à un moyen mieux approprié et plus homœopathique encore.

 

§ 103.

Cette méthode indispensable à suivre dans les maladies épidémiques, qui sont aiguës pour la plupart, j'ai dû l'appliquer aussi, d'une manière plus rigoureuse qu'on ne l'avait fait encore jusqu'à présent, aux maladies chroniques produites par un miasme qui demeure toujours semblable à lui-même quant au fond, et particulièrement à la psore. Ces affections demandent en effet qu'on recherche l'ensemble de leurs symptômes ; car chaque malade n'en présente que quelques-uns, n'offre pour ainsi dire qu'une portion des phénomènes morbides dont la collection entière forme le tableau complet de la cachexie considérée dans son ensemble. Ce n'est donc qu'en observant un très grand nombre de personnes atteintes de ces sortes d'affections qu'on parvient à saisir la totalité des symptômes appartenant à chaque miasme chronique, à celui de la psore en particulier, condition indispensable pour arriver à la connaissance des médicaments qui, propres à guérir homœopathiquement la cachexie entière, surtout des antipsoriques, sont en même temps les véritables remèdes de tous les maux chroniques individuels dont elle est la source.

 

§ 104.

La totalité des symptômes qui caractérisent le cas présent, ou, en d'autres termes, l'image de la maladie, étant une fois mise par écrit (1), le plus difficile est fait. Le médecin doit ensuite avoir toujours sous les yeux cette image, qui sert de base au traitement, surtout dans les maladies chroniques. II peut la considérer dans toutes ses parties, et en faire ressortir les signes caractéristiques, afin d'opposer à ses symptômes, c'est-à-dire à la maladie elle-même, un remède exactement homœopathique, dont le choix a été déterminé par la nature des accidents morbides que lui-même fait naître dans son action pure. Pendant le cours du traitement on s'informe des effets du remède et des changements survenus dans l'état du malade, pour effacer du tableau primitif des symptômes ceux qui ont disparu en totalité, noter ceux dont il reste encore quelque chose, et ajouter les nouvelles incommodités qui ont pu survenir.

 

(1) Les médecins de l'ancienne école se mettent fort à leur aise sous ce rapport. Non-seulement ils ne se livrent pas à une investigation rigoureuse de toutes les circonstances de la maladie, mais encore ils interrompent souvent le malade dans le récit détaillé qu'il veut faire de ses souffrances, pour se hâter d'écrire une recette composée d'ingrédients dont le véritable effet ne leur est point connu. Nul médecin allopathiste ne s'informe avec précision de toutes les particularités de la maladie qu'il a sous les yeux, et nul d'entre eux ne songe bien moins encore à les mettre par écrit. Quand il revoit le malade au bout de plusieurs jours, il a en grande partie ou totalement oublié les faibles renseignements qui lui avaient été donnés, et que ses visites multipliées auprès d'autres personnes ont effacés de son esprit. Tout est entré par une oreille et sorti par l'autre. Dans sa nouvelle visite, il se borne également à quelques questions générales, fait mine de tâter le pouls au poignet, regarde la langue, et sur-le-champ, sans motif rationnel, il écrit une autre recette, ou fait continuer l'ancienne pendant longtemps encore. Puis, prenant poliment congé, il court chez les cinquante ou soixante autres malheureux entre lesquels sa matinée doit être partagée, sans que son intelligence se fatigue par le moindre effort. Voilà comme ce qu'il y a de plus sérieux au monde, l'examen consciencieux de chaque malade et le traitement basé sur cette exploration, est traité par des gens qui se disent médecins, qui prétendent faire une médecine rationnelle. Le résultat est presque généralement mauvais, comme on doit bien s'y attendre, et cependant les malades sont obligés de s'adresser à ces gens-là, soit parce qu'il n'y a rien de mieux, soit pour suivre l'étiquette.

 

§ 105.

Le second point de la tâche du vrai médecin est de rechercher les instruments destinés à la guérison des maladies naturelles, d'étudier la puissance morbifique des médicaments, afin, quand il s'agit de guérir, de pouvoir en trouver un dont la série des symptômes constitue une maladie factice aussi semblable que possible à l'ensemble des principaux symptômes de la maladie naturelle qu'on a en vue de faire disparaître.

 

§ 106.

On a besoin de connaître dans tout son développement la puissance morbifique de chaque médicament. En d'autres termes, il faut que les symptômes et changements qui sont susceptibles de survenir par l'action de chacun d'eux sur l'économie, surtout chez un homme sain, aient été, autant que possible, tous observés avant qu'on puisse se livrer à l'espoir de trouver parmi eux des remèdes homœopathiques contre la plupart des maladies naturelles.

 

§ 107.

Si, pour arriver à ce but, on ne donnait des médicaments qu'à des personnes malades, même en les prescrivant simples et un à un, on ne saurait que peu de chose de précis relativement à leur action véritable ou rien, parce que les symptômes de la maladie naturelle déjà existante, se mêlant avec ceux que les agents médicinaux sont aptes à produite, il serait fort rare que l'on pût apercevoir ces derniers d'une manière bien claire.

 

§ 108.

Il n'y a donc pas de moyen plus sûr et plus naturel, pour trouver infailliblement les effets propres des médicaments sur l'homme, que de les essayer séparément les uns des autres, et à des doses modérées, sur des personnes saines, et de noter les changements, les symptômes et les signes qui résultent de leur action primitive surtout sur l'état physique et sur le moral, c'est-à-dire les éléments de maladie que ces substances sont capables de produire (1) ; car, ainsi qu'on l'a vu plus haut (V. 24-27), toute la vertu curative des médicaments est fondée uniquement sur le pouvoir qu'ils ont de modifier l'état de l'homme, et ressort de l'observation des effets qui résultent de l'exercice de cette faculté.

 

(1) Aucun médecin, à ma connaissance, autre que le grand et immortel A. Haller, n'a, dans le cours de vingt-cinq siècles, soupçonné cette méthode si naturelle, si absolument nécessaire, et si uniquement vraie d'observer les effets purs et propres de chaque médicament, pour conclure de là quelles sont les maladies qu'il serait apte à guérir. Haller seul, avant moi, a compris la nécessité de suivre cette marche (voy, Pharmacopœa Helvet., Bâle, 1771, in-folio, préface p.12) : Nempe primum in corpore sano medela tentanda est, sine peregrina ulla miscela ; odoreque et sapore ejus exploratis, exigua illius dosis ingerenda et ad omnes, quæ inde contingunt, affectiones, quis pulsus, quis calor, quæ respiratio, quænam excretiones, attendendum. Inde ad ductum phœnomenorum, in sano obviorum, transeas ad experimenta in corpore ægroto, etc. Mais nul médecin n'a profité de ce précieux avis, personne même n'y a fait attention.

 

§ 109.

Le premier j'ai suivi cette route avec une persévérance qui ne pouvait naître et se soutenir (1) que par l'intime conviction de cette grande vérité, si précieuse pour le genre humain, que l'administration homœopathique des médicaments est la seule méthode certaine de guérir les maladies (2).

 

(1) J'ai déposé les premiers fruits de mes travaux, tels qu'ils pouvaient être, dans un opuscule intitulé. Fragmenta de viribus medicamentorum positivis, sive in sano corpore humano observatis, p. I, II, Leipzig, 1805, in-8. D'autres plus mûrs l'ont été dans la dernière édition de mon Traité de matière médicale pure (Paris, 1834, 3 vol. in-8) et dans mon Traité des maladies chroniques (Paris, 1816, 3 vol. in-8).

 

(2) Il ne peut pas plus y avoir d'autre vraie méthode de guérir les maladies dynamiques (c'est-à-dire non chirurgicales) que l'homœopathie, qu'il n'est possible de tirer plus d'une ligne droite entre deux points donnés. Il faut donc avoir bien peu approfondi l'étude de l'homœopathie, n'avoir jamais vu aucun traitement homœopathique bien motivé, n'avoir point su juger à quel point les méthodes allopathiques sont dénuées de fondement, et ignorer quelles suites, les unes mauvaises, les autres même effrayantes, elles entraînent, pour vouloir faire marcher ces détestables méthodes de pair avec la véritable médecine, et les représenter comme des sœurs dont elle ne saurait se passer. L'homœopathie pure dont la découverte m'appartient, qui ne manque presque jamais son but, qui réussit presque toujours, repousse toute association de ce genre.

 

§ 110.

En parcourant ce que les auteurs ont écrit sur les effets nuisibles de substances médicinales qui, par négligence, intention criminelle ou autrement, étaient parvenues en grande quantité dans l'estomac de personnes saines, j'aperçus une certaine coïncidence entre ces faits et les observations que j'avais recueillies sur moi-même et sur d'autres, à l'occasion d'expériences dont le but était de reconnaître la manière d'agir des mêmes substances chez l'homme en santé. On les cite comme cas d'empoisonnement et comme preuves des effets pernicieux inhérents à l'usage de ces agents énergiques. La plupart de ceux qui les rapportent ont eu en vue de signaler un danger. Quelques-uns aussi les énoncent pour faire parade de l'habileté qu'ils ont déployée, en trouvant des moyens de ramener peu à peu à la santé des hommes qui l'avaient perdue d'une manière si violente. Plusieurs enfin, pour décharger leur conscience de la mort des malades, allèguent la malignité de ces substances, qu'ils nomment alors poisons. Nul d'entre eux n'a soupçonné que les symptômes dans lesquels ils voulaient voir seulement des preuves de la vénénosité des corps capables de les produire, étaient des indices certains, dévoilant l'existence dans ces mêmes corps de la faculté d'anéantir, à titre de remèdes, les symptômes semblables de maladies naturelles. Aucun n'a pensé que les maux qu'ils excitent sont l'annonce de leur homœopathicité salutaire. Aucun n'a compris que l'observation des changements auxquels les médicaments donnent lieu chez les personnes bien portantes, était l'unique moyen de reconnaître les vertus curatives dont ces derniers sont doués, parce qu'on ne peut arriver à ce résultat, ni par des raisonnements à priori, ni par l'odeur, la saveur ou l'aspect des substances médicinales, ni par l'analyse chimique, ni par l'administration aux malades de recettes dans lesquelles ils sont associés à un plus ou moins grand nombre d'autres drogues. Aucun enfin n'a pressenti que ces relations de maladies médicinales fourniraient un jour les éléments d'une véritable et pure matière médicale, science qui, depuis son origine jusqu'à ce jour, n'a consisté qu'en un amas de conjectures et de fictions, ou qui, en d'autres termes, n'a point encore eu d'existence réelle (1).


(1) Voyez ce que j'ai dit à cet égard dans mon Examen des sources de la matière médicale ordinaire (Études de médecine homœopathique, Paris, 1855, t. I).

 

§ 111.

La conformité de mes observations sur les effets purs des médicaments avec ces anciennes remarques, qui avaient été faites dans des vues bien différentes, et même celle de ces dernières avec d'autres du même genre qu'on trouve éparses dans les écrits de divers auteurs, nous donnent aisément la conviction que les substances médicinales font naître un changement morbide chez l'homme qui se porte bien, suivant des lois positives et éternelles, et qu'en vertu de ces lois, elles sont capables de produire, chacune à raison de son individualité, des symptômes morbides certains et positifs qu'elles ne manquent jamais de provoquer.

 

§ 112.

Dans les descriptions que les anciens auteurs nous ont laissées des suites souvent funestes qu'entraînent les médicaments pris à des doses si exagérées, on remarque aussi des symptômes qui ne se sont pas montrés au début de ces tristes événements, mais seulement vers la fin, et qui sont de nature tout à fait opposée à ceux de la période commençante. Ces symptômes, contraires à l'effet primitif (V. 63) ou à l'action proprement dite des médicaments sur le corps, sont dus à la réaction de la force vitale de l'organisme. Ils constituent l'effet secondaire (V. 62-67), dont rarement on observe des traces lorsqu'on emploie des doses modérées à titre d'essai, et dont on ne voit jamais ou presque jamais aucun vestige quand les doses sont faibles, parce que, dans les cures homœopathiques, la réaction de l'organisme vivant ne va pas au-delà de ce qui est rigoureusement nécessaire pour ramener l'état naturel de santé (V. 67).

 

§ 113.

Les substances narcotiques sont les seules qui fassent exception à cet égard. Comme, dans leur effet primitif, elles éteignent aussi bien la sensibilité et la sensation que l'irritabilité, il arrive assez souvent, lorsqu'on les essaye sur des personnes bien portantes, même à doses modérées, que l'on observe, pendant la réaction, une exaltation de la sensibilité et un accroissement de l'irritabilité.

 

§ 114.

Mais, excepté les narcotiques, tous les médicaments qu'on essaye à des doses modérées sur des sujets bien portants, ne laissent apercevoir que leurs effets primitifs, c'est-à-dire les symptômes indiquant qu'ils modifient le rythme habituel de la santé, qu'ils provoquent un état morbide destiné à durer plus ou moins longtemps.

 

§ 115.

Parmi les effets primitifs de quelques médicaments, il s'en trouve plusieurs qui sont opposés en partie, ou du moins sous certains rapports accessoires, à d'autres symptômes dont l'apparition a lieu soit avant, soit après. Cette circonstance ne suffit cependant pas pour les faire considérer comme des effets consécutifs proprement dits, ou comme un simple résultat de la réaction de la force vitale. Ils forment seulement une alternation des divers paroxysmes de l'action primitive. On les appelle effets alternants.

 

§ 116.

Quelques symptômes sont fréquemment provoqués par les médicaments, c'est-à-dire chez un grand nombre de sujets ; certains le sont rarement, ou chez peu d'hommes ; quelques-uns ne le sont que chez un très petit nombre d'individus.

 

§ 117.

C'est à cette dernière catégorie qu'appartiennent les soi-disant idiosyncrasies. On entend par là des constitutions particulières qui, bien que saines d'ailleurs, ont de la tendance à se laisser mettre dans un état plus ou moins prononcé de maladie par certaines choses qui semblent ne faire aucune impression sur beaucoup d'autres personnes et ne point produire de changements en elles (1). Mais ce défaut d'action sur telle ou telle personne n'est qu'apparent. En effet, comme la production de tout changement morbide quelconque suppose dans la substance médicinale la faculté d'agir, et dans la force vitale qui anime l'organisme l'aptitude à être affectée par elle, les altérations manifestes de la santé qui ont lieu dans les idiosyncrasies, ne peuvent point être mises uniquement sur le compte de la constitution particulière du sujet. On est obligé de les rapporter en même temps aux choses qui les ont fait naître, et dans lesquelles doit résider la faculté d'exercer la même influence sur tous les hommes, avec cette différence seulement que, parmi les sujets jouissant de la santé, il ne s'en trouve qu'un petit nombre ayant de la tendance à se laisser mettre par elles dans un état aussi évidemment morbide. Ce qui prouve que ces puissances font réellement impression sur tous les hommes, c'est qu'elles guérissent homœopathiquement, chez tous les malades, les mêmes symptômes morbides que ceux dont elles-mêmes paraissent ne provoquer la manifestation que chez les personnes sujettes aux idiosyncrasies (2).

 

(1) L'odeur de la rose fait tomber certaines personnes en défaillance, d'autres sont atteintes de maladies, quelquefois dangereuses, après avoir mangé des moules, des écrevisses ou du frai de barbeau, après avoir touché les feuilles de certains sumacs, etc.

 

(2) C'est ainsi que la princesse Marie Porphyrogénète, en présence de sa tante Eudoxie, faisait revenir à lui, en l'aspergeant d'eau de rose (τό τών ρόων στάλαγμα), son frère, l'empereur Alexis, qui était sujet à tomber en syncope (Hist. byz. Alexias, lib. XV, p. 503, ed. Posser.), et Horstius (Opp, III, p. 59) a trouvé le vinaigre rosat très efficace dans la syncope.

 

§ 118.

Chaque médicament produit des effets spécifiques dans le corps de l'homme, et nulle autre substance médicinale ne peut en faire naître qui soient exactement semblables (1).

 

(1) Cette vérité avait été reconnue aussi par Haller, qui dit (Hist. stirp. Helvetiæ, préface) : Latet immensa virium diversitas in iis ipsis plantis, quarum facies externas dudum novimus, animas quasi et quodcumque cælestius habent, nondum perspeximus.

 

§ 119.

De même que chaque espèce de plante diffère de toutes les autres dans sa configuration, son mode propre de végéter et de croître, sa saveur et son odeur, de même que chaque minéral, chaque sel diffère des autres par rapport à ses qualités extérieures et à ses propriétés chimiques, circonstance qui aurait déjà dû suffire seule pour éviter toute confusion, de même aussi tous ces corps diffèrent entre eux à l'égard de leurs effets morbifiques, et par conséquent de leurs effets curatifs (1).

Chaque substance exerce sur la santé de l'homme une influence particulière et déterminée, qui ne permet pas qu'on la confonde avec aucune autre (2).

 

(1) Celui qui sait combien l'action de chaque substance sur l'homme diffère de celle de toutes les autres, et qui apprécie l'importance de ce fait, n'a pas de peine non plus à comprendre que, médicalement parlant, il ne peut pas y avoir de succédanés, c'est-à-dire de médicaments équivalents et capables de se remplacer mutuellement. Il n'y a que celui à qui les effets purs et positifs des substances médicinales sont inconnus, qui puisse être assez insensé pour chercher à nous faire croire qu'un remède peut en remplacer un autre, et produire le même effet salutaire dans un cas donné de maladie. C'est ainsi que des enfants, dans leur simplicité, confondent les choses les plus essentiellement différentes, parce qu'ils les connaissent à peine d'après leur extérieur, et qu'ils n'ont aucune idée de leurs propriétés intimes, de leur véritable valeur intrinsèque, non plus que des signes qui les distinguent.

 

(2) Si c'est là l'exacte vérité, comme ce l'est effectivement, un médecin jaloux de passer pour un homme raisonnable et de mettre sa conscience en repos, ne peut désormais prescrire d'autres médicaments que ceux dont il connait parfaitement la véritable valeur, c'est-à-dire dont il a étudié l'action sur des hommes bien portants, avec assez de soin pour être persuadé que tel ou tel d'entre eux est celui de tous qui peut provoquer l'état morbide le plus analogue à la maladie naturelle qu'il s'agit de guérir ; car, ainsi qu'on l'a vu plus haut, ni l'homme ni la nature ne procurent jamais de guérison complète, prompte et durable, autrement qu'avec le secours d'un moyen homœopathique. Nul médecin ne peut donc éviter à l'avenir de se livrer à des recherches de ce genre, sans lesquelles il ne saurait acquérir, à l'égard des médicaments, les connaissances qui sont indispensables à l'exercice de son art, et qui ont été négligées jusqu'à présent. La postérité aura de la peine à croire que jusqu'ici les praticiens se soient tous et dans tous les siècles contentés de donner aveuglément, dans les maladies, des remèdes dont ils ignoraient la véritable valeur, dont ils n'avaient jamais étudié les effets purs et dynamiques sur l'homme en santé, effets très importants et très caractéristiques ; qu'ils aient eu l'habitude d'associer dans une même formule plusieurs de ces substances inconnues, dont l'action est si diversifiée, et qu'ils aient ensuite abandonné au hasard le soin de régler tout ce qui pouvait résulter de là pour le malade. C'est ainsi qu'un insensé entre dans l'atelier d'un artiste, saisit à pleines mains tous les outils qui se trouvent à sa portée, et s'imagine qu'avec leur secours il pourra achever un ouvrage qu'il voit ébauché. Qui peut douter qu'il le gâtera par sa ridicule manière de travailler, que peut-être même il le mutilera irréparablement ?

 

§ 120.

II faut donc bien distinguer les médicaments les uns des autres, puisque c'est d'eux que dépendent la vie et la mort, la maladie et la santé des hommes. Pour cela, il est nécessaire de faire avec soin des expériences pures, ayant pour objet de dévoiler les facultés qui leur appartiennent et les véritables effets qu'ils produisent chez les personnes bien portantes. En procédant ainsi, on apprend à les bien connaître, et à éviter toute méprise dans leur application au traitement des maladies, car il n'y a qu'un remède bien choisi qui puisse rendre au malade, d'une manière prompte et durable, le plus grand des biens de la terre, la santé du corps et de l'âme.

 

§ 121.

Quand on étudie les effets des médicaments sur l'homme bien portant, on ne doit pas perdre de vue qu'il suffit déjà d'administrer les substances dites héroïques à des doses peu élevées, pour qu'elles produisent des changements dans la santé même des personnes robustes. Les médicaments d'une nature plus douce doivent être donnés à des doses plus élevées, quand on veut aussi éprouver leur action. Enfin, lorsqu'il s'agit de connaître celle des substances les plus faibles, on ne peut choisir, pour sujets d'expérience, que des personnes exemptes de maladie, il est vrai, mais douées cependant d'une constitution délicate, irritable et sensible.

 

§ 122.

Dans les expériences de ce genre, d'où dépendent la certitude de l'art de guérir et le salut de toutes les générations à venir, on n'emploiera que des médicaments qu'on connaisse bien, et à l'égard desquels on ait la conviction qu'ils sont purs, qu'ils n'ont point été falsifiés, qu'ils possèdent toute leur énergie.

 

§ 123.

Chacun de ces médicaments doit être pris sous une forme simple et exempte de tout artifice. Pour ce qui est des plantes indigènes, on en exprime le suc, que l'on mêle avec un peu d'alcool, afin d'empêcher qu'il ne se corrompe (1). A l'égard des végétaux étrangers, on les pulvérise, ou bien on en prépare une teinture alcoolique, qu'on mêle avec une certaine quantité d'eau avant de la faire prendre. Les sels et les gommes, enfin, ne doivent être dissous dans l'eau qu'au moment même où l'on va en faire usage. Si l'on ne peut se procurer la plante qu'à l'état sec, et que de sa nature elle ait des vertus peu énergiques, on l'essaye sous la forme d'infusion, c'est-à-dire qu'après l'avoir hachée menu, on verse dessus de l'eau bouillante, dans laquelle on la laisse plongée pendant quelque temps ; l'infusion doit être bue immédiatement après sa préparation et tandis qu'elle est encore chaude ; car tous les sucs de plantes et toutes les infusions végétales auxquels on n'ajoute point d'alcool, passent rapidement à la fermentation, à la corruption ; et perdent ainsi leur vertu médicinale.

 

(1) G. H. G. Jahr et Catellan, Nouvelle Pharmacopée homœopathique, ou Histoire naturelle, préparation et posologie ou administration des doses des médicaments homœopathiques. 3e édition, Paris, 1862, avec 144 fig. in-12. -Voyez aussi G. Weber, Codex des Médicaments homœopathiques, Paris, 1851, in-12. (2)

 

(2) Cette note n'existe pas dans l'original allemand. (Note de l'éditeur.).

 

§ 124.

Chaque substance médicinale qu'on soumet à des essais de ce genre doit être employée seule et parfaitement pure. On se garde bien d'y associer aucune substance étrangère, ni de prendre aucun autre médicament, soit le jour même, soit moins encore les jours suivants, tant qu'on veut observer les effets qu'elle est capable de produire.

 

§ 125.

Il faut que le régime soit très modéré pendant toute la durée de l'expérience. On s'abstient autant que possible des épices, et l'on se contente d'aliments simples, qui ne soient que nourrissants, en évitant avec soin les légumes verts (1), les racines, les salades et les soupes aux herbages, nourritures qui, malgré les préparations culinaires qu'elles ont subies, retiennent toujours quelque peu d'énergie médicinale, qui troublerait l'effet du médicament. La boisson restera la même que celle dont on fait journellement usage ; elle sera seulement aussi peu stimulante que possible (2).

 

(1) On peut permettre les petits pois, les haricots verts, et même les carottes, comme étant les légumes verts qui ont le moins de vertus médicinales.

 

(2) La personne qui se soumet aux expériences doit ne point être accoutumée à l'usage du vin pur, de l'eau-de-vie, du café ou du thé, ou du moins s'être déshabituée déjà depuis longtemps de ces boissons nuisibles, dont les unes sont excitantes et les autres médicamenteuses.

 

§ 126.

Celui qui tente l'expérience doit éviter, pendant tout le temps qu'elle dure, de se livrer à des travaux fatigants de corps et d'esprit, à des débauches, à des passions désordonnées. Il faut que nulle affaire pressante ne l'empêche de s'observer avec soin, que de lui-même il porte une attention scrupuleuse à tout ce qui survient dans son intérieur, sans que rien l'en détourne, afin qu'il unisse à la santé du corps le degré d'intelligence nécessaire pour pouvoir désigner et décrire clairement les sensations qu'il éprouve.

 

§ 127.

Les médicaments doivent être expérimentés tant sur des hommes que sur des femmes, afin de mettre en évidence des changements relatifs au sexe qu'ils sont aptes à produire.

 

§ 128.

Les observations les plus récentes ont appris que les substances médicinales ne manifestent pas à beaucoup près la totalité des forces cachées en elles, lorsqu'on les prend à l'état grossier, ou telles que la nature nous les offre. Elles ne déploient complètement leurs vertus qu'après avoir été amenées à un haut degré de dilution par le broiement et la succussion, mode très simple de manipulation qui développe à un point incroyable et met en pleine action leurs forces jusqu'alors latentes et en quelque sorte plongées dans le sommeil. Il est reconnu aujourd'hui que la meilleure manière d'essayer même une substance réputée faible, consiste à prendre pendant plusieurs jours de suite quatre à six petits globules imbibés de sa trentième dilution, qu'on humecte avec un peu d'eau, et qu'on avale à jeun.

 

§ 129.

Si une pareille dose ne produit que de faibles effets, on peut, pour rendre ceux-ci plus prononcés et plus sensibles, ajouter chaque jour quelques globules, jusqu'à ce que le changement devienne appréciable. Car un médicament n'affecte pas tout le monde avec la même force, et il règne une grande diversité à cet égard. On voit quelquefois une personne qui paraît délicate n'être presque point affectée par un médicament qu'on sait être très énergique, et qui lui avait été donné à dose modérée, tandis qu'elle l'est assez fortement par d'autres substances bien plus faibles. De même, il y a des sujets très robustes qui éprouvent des symptômes morbides considérables de la part d'agents médicinaux doux en apparence, et qui au contraire ressentent peu les effets d'autres médicaments plus forts. Or, comme on ne sait jamais d'avance lequel de ces deux cas aura lieu, il est à propos que chacun débute par une petite dose, et qu'il l'augmente ensuite de jour en jour, si la chose est jugée nécessaire.

 

§ 130.

Si dès le principe, et pour la première fois, on a donné une dose assez forte, il résulte de là un avantage, c'est que la personne qui se soumet à l'expérience apprend quel est l'ordre dans lequel se succèdent les symptômes, et peut noter avec exactitude le moment ou chacun apparaît, chose fort importante pour la connaissance du génie des médicaments, parce que l'ordre des effets primitifs et celui des effets alternants se montrent ainsi de la manière la moins équivoque. Souvent ainsi une très faible dose suffit, quand le sujet mis en expérience est doué d'une grande sensibilité, et qu'il s'observe avec beaucoup d'attention. Quant à la durée de l'action d'un médicament, on ne parvient à la connaître qu'en comparant ensemble les résultats de plusieurs expériences.

 

§ 131.

Quand on est obligé, pour acquérir seulement quelques notions, de donner pendant plusieurs jours de suite des doses progressivement croissantes du médicament à une même personne, on apprend bien par là à connaître les divers états morbides que cette substance peut produire en général, mais on n'acquiert aucun renseignement sur les successions, car la dose suivante guérit souvent l'un ou l'autre des symptômes provoqués par la précédente ; ou produit à sa place un état opposé. Des symptômes de cette nature doivent être notés entre deux parenthèses, comme étant équivoques, jusqu'à ce que de nouvelles expériences plus pures aient décidé si l'on doit voir en eux une réaction de l'organisme, un effet secondaire ou un effet alternant du médicament.

 

§ 132.

Mais lorsqu'on se propose uniquement la recherche des symptômes qu'une substance médicinale, faible surtout, peut produire de son chef, sans avoir égard à la succession de ces symptômes et à la durée de l'action du médicament, il est préférable d'augmenter journellement la dose pendant plusieurs jours de suite. L'effet du médicament encore inconnu, même ; le plus doux, se manifestera de cette manière, surtout si ou l'essaye sur une personne sensible.

 

§ 133.

Lorsque la personne qui se soumet à l'expérience éprouve une incommodité quelconque de la part du médicament, il est utile, nécessaire même pour la détermination exacte du symptôme, qu'elle prenne successivement diverses positions et observe les changements qui s'ensuivent. Ainsi, elle examinera si par les mouvements imprimés à la partie souffrante, par la marche dans la chambre ou en plein air, par la station sur ses jambes, par la situation assise ou couchée, le symptôme augmente, diminue ou se dissipe, et s'il revient ou non en reprenant la première position, s'il change en buvant ou mangeant, en parlant, toussant, éternuant, ou remplissant une autre fonction quelconque du corps. Elle doit remarquer également à quelle heure du jour ou de la nuit il se montre de préférence. Toutes ces particularités dévoilent ce qu'il y a de propre et de caractéristique dans chaque symptôme.

 

§ 134.

Toutes les puissances extérieures, et principalement les médicaments, ont la propriété de produire, dans l'état de l'organisme vivant, des changements particuliers, qui varient pour chacune d'elles. Mais les symptômes propres à une substance médicamenteuse quelconque ne se montrent pas tous chez la même personne, ni simultanément, ni dans le cours d'une même expérience ; on voit au contraire une même personne éprouver de préférence tantôt celui-ci et tantôt celui-là dans une seconde, une troisième expérience, de manière toutefois qu'à la quatrième, huitième, dixième, etc., personne, peut-être verra-t-on reparaître plusieurs symptômes qui se sont montrés déjà chez la seconde, la sixième, la neuvième, etc. Les symptômes ne se remontrent pas non plus aux mêmes heures.

 

§ 135.

Ce n'est que par des observations multipliées, sur un grand nombre de sujets des deux sexes convenablement choisis et pris dans toutes les constitutions, qu'on parvient à connaître d'une manière à peu près complète l'ensemble de tous les éléments morbides qu'un médicament a le pouvoir de produire. On n'a la certitude d'être au courant des symptômes qu'un agent médicinal peut provoquer, c'est-à-dire des facultés pures qu'il possède pour modifier et altérer la santé de l'homme, que quand les personnes qui en font une seconde fois l'essai remarquent peu de nouveaux accidents auxquels il donne naissance, et observent presque toujours les mêmes symptômes seulement qui avaient été aperçus par d'autres avant elles.

 

§ 136.

(Quoique, comme il vient d'être dit, un médicament mis en expérience sur l'homme bien portant ne puisse manifester dans une seule personne toutes les altérations de santé qu'il est capable de produire, et ne les mette en évidence que chez un certain nombre de sujets différents les uns des autres à l'égard de la constitution physique et des dispositions morales, cependant il n'en est pas moins vrai qu'une loi éternelle et immuable de la nature a mis en lui la tendance à exciter ces symptômes chez tous les hommes (V. 110). De là vient qu'il opère tous ses effets, même ceux qu'on le voit rarement produire chez les personnes en santé, quand on le donne à un malade atteint de maux semblables à ceux qui naissent de lui. Administré même alors aux doses les plus faibles, il provoque chez le malade, s'il a été choisi homœopathiquement, un état artificiel voisin de la maladie naturelle, qui guérit celle-ci d'une manière rapide et durable).

 

§ 137.

Plus la dose du médicament qu'on veut essayer sera modérée, sans cependant dépasser certaines bornes, plus aussi les effets primitifs, ceux qu'il importe surtout de connaître, seront saillants ; on n'apercevra même qu'eux, et il n'y aura aucune trace de réaction de la force vitale. Nous supposons d'ailleurs que la personne à laquelle l'expérience se trouve confiée, aime la vérité, qu'elle est modérée à tous égards, qu'elle a une sensibilité bien développée, et qu'elle s'observe avec toute l'attention dont elle est capable. Au contraire, si la dose est excessive, non-seulement il se montrera plusieurs réactions parmi les symptômes, mais encore les effets primitifs se manifesteront d'une manière si précipitée, si violente et si confuse, qu'il sera impossible de faire aucune observation précise. Ajoutons encore le danger qui peut résulter de là pour l'expérimentateur, danger que ne saurait envisager avec indifférence celui qui respecte ses semblables et voit un frère jusque dans le dernier homme du peuple.

 

§ 138.

En supposant que toutes les conditions assignées précédemment à une expérience pure pour qu'elle soit valable (V. 124-127), aient été remplies, les incommodités, les accidents et les altérations de la santé qui se montrent tant que dure l'action d'un médicament, dépendent de cette substance seule, et doivent être notés comme lui appartenant en propre, quand bien même la personne aurait longtemps auparavant éprouvé spontanément des symptômes semblables. La réapparition de ces symptômes dans le cours de l'expérience, prouve seulement qu'en vertu de sa constitution propre, cette personne a une prédisposition toute spéciale à ce qu'ils se manifestent en elle. Dans le cas présent, ils sont des effets du médicament, car on ne peut admettre qu'ils soient venus d'eux-mêmes dans un moment où un puissant agent médicinal domine l'économie entière.

 

§ 139.

Quand le médecin n'a pas éprouvé le remède sur lui-même, et qu'on l'a fait essayer par une autre personne, il faut que celle-ci écrive les sensations, incommodités, accidents et changements qu'elle éprouve, à l'instant même où elle les ressent. Il faut aussi qu'elle indique le temps écoulé depuis qu'elle a pris le médicament jusqu'à la manifestation de chaque symptôme, et qu'elle fasse connaître la durée de celui-ci, s'il se prolonge beaucoup. Le médecin lit ce rapport en présence de celui qui a fait l'expérience, immédiatement après qu'elle est terminée ; ou si elle dure plusieurs jours, il fait la lecture chaque jour, afin que l'expérimentateur, ayant la mémoire fraîche encore, puisse répondre aux questions qu'il sera dans le cas de lui adresser relativement à la nature précise de chaque symptôme, et le mette en état soit d'ajouter les nouveaux détails qu'il recueille, soit d'opérer les rectifications et modifications nécessaires (1).

 

(1) Celui qui communique au public médical les résultats de pareilles expériences est responsable du caractère de la personne qui s'y est soumise et des assertions qu'il émet d'après elle. Cette responsabilité est de droit, puisqu'il s'agit du bien-être de l'humanité souffrante.

 

§ 140.

Si la personne ne sait point écrire, il faudra que chaque jour le médecin l'interroge pour apprendre d'elle ce qu'elle a éprouvé. Mais cet examen doit se borner en grande partie à entendre la narration qu'elle lui fait d'elle-même. Le médecin se gardera soigneusement de chercher à rien deviner ou conjecturer : il questionnera le moins possible, ou, s'il le fait, ce devra être avec la même prudence et la même réserve que j'ai recommandées plus haut (V. 84-99) comme autant de précautions indispensables dont on a besoin pour former le tableau des maladies naturelles.

 

§ 141.

Mais, de toutes les expériences pures relatives aux changements que les médicaments simples produisent dans la santé de l'homme et aux symptômes morbides dont ils peuvent provoquer la manifestation chez les personnes bien portantes, les meilleures seront toujours celles qu'un médecin doué d'une bonne santé, exempt de préjugés, et capable d'analyser ses sensations, fera sur lui-même, avec les précautions qui viennent d'être prescrites. On n'est jamais plus certain d'une chose que lorsqu'on l'a éprouvée soi-même.

Note : Les expériences faites sur soi-même ont encore un avantage qu'il est impossible d'obtenir autrement. D'abord, elles procurent la conviction de cette grande vérité, que la vertu curative des remèdes se fonde uniquement sur la faculté dont ils jouissent de provoquer des changements dans l'état physique et moral de l'homme. En second lieu, elles apprennent à comprendre ses propres sensations, ses pensées, son moral, source de toute véritable sagesse (γνôθι σεαυτòν), et font acquérir le talent de l'observation, dont un médecin ne peut se passer. Les observations faites sur autrui n'ont point le même attrait que celles faites sur soi-même. Celui qui observe les autres doit toujours craindre qu'ils n'éprouvent pas précisément ce qu'ils disent, ou n'expriment pas d'une manière convenable ce qu'ils ressentent. Il n'est jamais certain de n'avoir point été trompé, du moins en partie. Cet obstacle à la connaissance de la vérité, qu'on ne peut jamais écarter entièrement lorsqu'on s'informe des symptômes morbides provoqués chez un autre par l'action des médicaments, n'existe point dans les essais qu'on fait sur soi-même. Celui qui se met en expérience sait au juste ce qu'il sent, et chaque nouvel essai qu'il tente sur sa propre personne est pour lui un motif d'étendre davantage ses recherches, en les portant sur d'autres médicaments. Certain, comme il l'est, de ne point se tromper, il n'en sera que plus habile dans l'art si important d'observer, et son zèle redouble en même temps, parce qu'il lui apprend à connaître la véritable valeur des ressources de l'art, dont la pénurie est encore si grande. Qu'il ne croie pas d'ailleurs que les petites incommodités qu'il contracte en essayant des médicaments soient préjudiciables à sa santé.

L'expérience prouve, au contraire, qu'elles ne font que rendre l'organisme plus apte à repousser toutes les causes morbides, naturelles ou artificielles, et qu'elles endurcissent contre leur influence. La santé en devient plus solide, et le corps plus robuste, comme toutes les expériences le prouvent.

 

§ 142.

Quant à savoir comment s'y prendre, surtout dans les maladies chroniques, qui la plupart restent semblables, à elles-mêmes, pour découvrir, parmi les symptômes de l'affection primitive, quelques-uns de ceux qui appartiennent au médicament simple appliqué à la guérison (1), c'est là un sujet de recherches qui exige une grande capacité de jugement, et qu'il faut abandonner aux maîtres dans l'art d'observer.

 

(1) Les symptômes qui, dans le cours de la maladie entière, ne se sont fait remarquer que longtemps auparavant, ou même n'ont jamais été observés, qui par conséquent sont nouveaux, appartiennent au remède.

 

§ 143.

Lorsque, après avoir éprouvé de cette manière un grand nombre de médicaments simples sur l'homme bien portant, on aura noté soigneusement et fidèlement tous les éléments de maladie, tous les symptômes qu'ils peuvent produire d'eux-mêmes, comme puissances morbifiques artificielles, alors seulement on aura une véritable matière médicale, c'est-à-dire un tableau des effets purs et infaillibles (1) des substances médicinales simples.

On possédera ainsi un codex de la nature, dans lequel seront inscrits un nombre considérable de symptômes propres à chacun des agents qui auront été mis en expérience en suivant cette méthode et qui auront été ainsi révélés à l'attention de l'observateur. Or, ces symptômes sont les éléments homœopathiques des maladies artificielles avec le secours desquelles on guérira un jour ou l'autre ces maladies naturelles semblables. Ce sont les seuls vrais instruments homœopathiques, c'est-à-dire spécifiques, capables de procurer des guérisons certaines et durables.

 

(1) Dans ces derniers temps, on a confié le soin d'expérimenter les médicaments à des personnes inconnues et éloignées, qui se faisaient payer pour remplir cette tâche, et dont on publiait ensuite les observations. Mais cette méthode semble dépouiller de garantie morale, de certitude et de toute valeur réelle, cet important travail sur lequel doivent reposer les bases de la seule vraie médecine.

 

§ 144.

Que tout ce qui est conjecture, assertion gratuite ou fiction, soit sévèrement exclu de cette matière médicale. On n'y doit trouver que le langage pur de la nature interrogée avec soin et bonne foi.

 

§ 145.

Il faudrait assurément un nombre très considérable de médicaments dont on connaît bien l'action pure sur les personnes en santé, pour que nous fussions en état de trouver contre chacune des innombrables maladies naturelles qui assiègent l'homme, contre chaque diathèse un remède homœopathique, c'est-à-dire une puissance morbifique artificielle (curative) qui lui fût analogue (1). Cependant, grâce à la multitude d'éléments (3) morbides (4) que chacun des médicaments énergiques dont on a fait l'essai jusqu'à présent sur des sujets sains, a déjà permis d'observer, il ne reste plus dès aujourd'hui que peu de maladies contre lesquelles on ne puisse trouver, parmi ces substances, un remède homœopathique passable (2), suffisamment éprouvé quant à ses effets purs ; qui rétablisse la santé d'une manière douce, sûre et durable, sans développer d'accidents particuliers, c'est-à-dire avec infiniment plus de certitude qu'on n'en aurait en recourant aux thérapeutiques générales et spéciales de la médecine allopathique, dont les mélanges de médicaments inconnus ne font que dénaturer et aggraver les maladies chroniques, et retardent plutôt qu'ils n'accélèrent la guérison des maladies aiguës.

 

(1) Je fus d'abord seul à faire de l'étude des effets purs des médicaments la principale et la plus importante de mes occupations. Depuis, j'ai été aidé par quelques jeunes médecins, dont j'ai scrupuleusement examiné les observations. Mais que ne parviendra-t-on pas à opérer, en fait de guérisons, dans l'immense domaine des maladies, quand de nombreux observateurs, sur l'exactitude desquels on pourra compter, auront contribué de leurs recherches sur eux-mêmes à enrichir cette matière médicale, la seule qui soit vraie ! L'art de guérir se rapprochera alors des sciences mathématiques, sous le rapport de la certitude.

 

(2) Voyez ci-dessus, § 109, la note N° 2.

 

(3) Texte original : grâce à l'exactitude des symptômes et à la multitude ... (Note de l'éditeur.)

 

(4) Krankheits-Elemente = éléments de maladie -voir ci-dessus le § 108 (Note de l'éditeur.)

 

§ 146.

Le troisième point de la tâche d'un véritable médecin est d'employer les puissances morbifiques artificielles (médicaments) dont on a constaté les effets purs sur l'homme sain, de la manière la plus convenable pour opérer la guérison homœopathique des maladies naturelles.

 

§ 147.

Celui d'entre ces médicaments dont les symptômes connus ont le plus de ressemblance avec la totalité de ceux qui caractérisent une maladie naturelle donnée, celui-là doit être le remède le mieux approprié, le plus certainement homœopathique, qu'on puisse employer contre cette maladie ; il en est le remède spécifique.

 

§ 148.

Un médicament qui possède l'aptitude et la tendance à produire des symptômes le plus semblables possible à ceux de la maladie qu'il faut guérir, et par conséquent une maladie artificielle aussi semblable que possible à la maladie naturelle contre laquelle on l'emploie, et qu'on administre à juste dose, affecte précisément, dans son action dynamique sur la force vitale morbidement désaccordée, les parties de l'organisme qui avaient été jusqu'alors en proie à la maladie naturelle, et excite en elles la maladie artificielle qu'il peut produire de sa nature. Or, celle-ci, en raison de sa similitude et de sa prépondérance, se substitue à la maladie naturelle. Il suit de là, qu'à dater de ce moment, la force vitale instinctive et automatique ne souffre plus de cette dernière, mais seulement de la maladie naturelle médicinale qui lui est semblable, mais plus forte. Mais, la dose du remède ayant été très faible, la maladie médicinale disparaît bientôt d'elle-même. Vaincue, comme l'est toute affection médicinale modérée, par l'énergie développée de la force vitale, elle laisse le corps libre de toute souffrance, c'est-à-dire dans un état de santé parfaite et durable.

 

§ 149.

Quand l'application du médicament choisi de manière à ce qu'il soit parfaitement homœopathique (1) a été bien faite, la maladie naturelle aiguë dont on veut se débarrasser, quelque maligne et douloureuse qu'elle puisse être, se dissipe en peu d'heures, si elle est récente, et en un petit nombre de jours, si elle est un peu plus ancienne ; sans qu'il reste aucune trace de malaise. On n'aperçoit alors aucun ou presque aucun vestige de la maladie artificielle ou médicinale, et la santé se rétablit par une transition rapide, insensible. Pour ce qui est des maux chroniques, et principalement de ceux qui sont compliqués, ils exigent plus de temps pour guérir. Les maladies médicinales chroniques que la médecine allopathique engendre si souvent à côté de la maladie naturelle qu'elle n'a pu détruire, en demandent surtout un très long, et sont même fréquemment rendues incurables par les soustractions de force et de sucs vitaux qui sont le résultat des prétendus moyens de traitement dont les partisans de cette médecine affectionnent l'emploi.

 

(1) Malgré les nombreux ouvrages destinés à diminuer les difficultés de cette recherche, parfois très laborieuse, du remède sous tous les rapports le mieux approprié homœopathiquement à chaque cas spécial de maladie, elle exige encore qu'on étudie les sources elles-mêmes, qu'on procède avec beaucoup de circonspection, et qu'on ne prenne enfin son parti qu'après avoir sérieusement pesé une multitude de circonstances diverses. La plus belle récompense de celui qui s'y livre est le repos d'une conscience assurée d'avoir rempli fidèlement ses devoirs. Comment un travail si minutieux, si pénible, et cependant seul apte à mettre en état de guérir sûrement les maladies, pourrait-il plaire aux partisans de la nouvelle secte bâtarde qui prennent le noble titre d'homœopathes, paraissent donner leurs médicaments sous la forme que prescrit l'homœopathie et à son point de vue, mais qui en réalité prescrivent les médicaments pour ainsi dire à la volée (quidquid in buccam venit), et qui, lorsque le remède choisi à faux ne soulage pas sur-le-champ, s'en prennent non à leur impardonnable incurie, à leur négligence, à leur mépris des intérêts les plus grands de l'homme, mais à la doctrine elle-même, qu'ils accusent d'imperfection ? (Celle-ci, il est vrai, ne leur enseigne pas, sans qu'ils se donnent quelque peine, quel est le remède réellement homœopathique à un cas donné de maladie.) Ces habiles gens se consolent bientôt de l'insuccès des moyens à peine à demi homœopathiques qu'ils emploient, en recourant de suite aux procédés de l'allopathie, qui leur sont plus familiers, à quelques douzaines de sangsues, à d'innocentes saignées de huit onces, etc. Si le malade survit, ils prennent l'air tout à fait important, vantent leurs sangsues, leurs saignées, etc. ; s'écrient qu'on n'aurait pu le sauver par aucune autre méthode, donnant clairement à entendre que ces moyens empruntés, sans grand travail de tête, à la routine de l'ancienne école, ont eu au fond tout l'honneur de la cure. S'il succombe, ce qui n'est pas rare, ils consolent de leur mieux les proches, en disant qu'on n'a rien négligé de ce qu'il était humainement possible de faire pour le sauver. Qui voudrait faire à ces hommes inconsidérés et dangereux l'honneur de les admettre parmi les adeptes de l'art pénible, mais salutaire, auquel on donne le nom de médecine homœopathique ? Ils mériteraient, pour leur châtiment, qu'on les traitât de même, quand ils sont malades.

 

§ 150.

Si quelqu'un se plaint d'un ou deux symptômes peu saillants, dont il ne se soit aperçu que depuis peu, le médecin ne doit pas voir en cela une maladie parfaite, qui réclame sérieusement les secours de l'art. Une petite modification apportée au régime et au genre de vie suffit ordinairement pour dissiper de si légères indispositions.

 

§ 151.

Mais quand les symptômes peu nombreux dont se plaint le malade ont beaucoup de violence, le médecin observateur en découvre ordinairement plusieurs autres encore, qui sont moins bien dessinés, et qui lui donnent une image complète de la maladie.

 

§ 152.

Plus la maladie aiguë est intense, plus les symptômes qui la composent sont ordinairement nombreux et saillants, et plus aussi il est facile de trouver un remède qui lui convienne, pourvu que les médicaments connus dans leur action positive, entre lesquels on doit choisir, soient en nombre suffisant. Parmi les séries de symptômes d'un grand nombre de médicaments, il n'est pas difficile d'en trouver un qui contienne des éléments morbides dont on puisse composer un ensemble de caractères très analogue à la totalité des symptômes de la maladie naturelle qu'on a sous les yeux. Or, c'est justement ce médicament qui est le remède désirable.

 

§ 153.

Quand on cherche un remède homœopathique spécifique, c'est-à-dire quand on compare l'ensemble des signes de la maladie naturelle avec les séries de symptômes des médicaments bien connus, pour trouver parmi ces derniers une puissance morbifique artificielle semblable au mal naturel dont la guérison est en problème, il faut surtout et presque exclusivement s'attacher aux symptômes frappants, singuliers, extraordinaires et caractéristiques (1), car c'est à ceux-là principalement que doivent répondre des symptômes semblables dans la série de ceux qui naissent du médicament qu'on cherche, pour que ce dernier soit le remède à l'aide duquel il convient le mieux d'entreprendre la guérison. Au contraire, les symptômes généraux et vagues, comme le manque d'appétit, le mal de tête, la langueur, le sommeil agité, le malaise, etc., méritent peu d'attention, parce que presque toutes les maladies et presque tous les médicaments produisent quelque chose d'analogue.

 

(1) M. de Bœnninghausen a rendu un grand service à l'homœopathie, par la publication de ses ouvrages : Tableau de la principale sphère d'action et des propriétés caractéristiques des remèdes antipsoriques, trad. de l'allemand, Paris, 1834, in-8. -L'Appendice à la dernière édition de son Répertoire systématique et alphabétique des médicaments antipsoriques comprend aussi les médicaments antisyphilitiques et antisycosiques. [-Manuel de thérapeutique médicale homœopathique pour servir de guide au lit des malades et à l'étude de la matière médicale pure, traduit de l'allemand par le docteur Roth, Paris, 1846, in-12. -Les côtés du corps, ainsi que les affinités des médicaments. Études homœopathiques, trad. de l'allemand par Ph. de Molinari, Bruxelles, 1857, in-8.] (2)

 

(2) Ce qui est entre [ ] ne figure pas dans le texte original allemand. (Note de l'éditeur.).

 

§ 154.

Plus la contre-image formée avec la série des symptômes du médicament qui paraît mériter la préférence, en renfermera de semblables à ces symptômes extraordinaires, marquants et caractéristiques de la maladie naturelle, plus la ressemblance sera grande de part et d'autre, et plus aussi ce médicament sera convenable, homœopathique, spécifique dans la circonstance. Une maladie qui n'existe pas de très longue date cède ordinairement, sans de graves incommodités, à la première dose de ce remède.

 

§ 155.

Je dis sans de graves incommodités ; parce que, quand un remède parfaitement homœopathique agit sur le corps, il n'y a que les symptômes correspondants à ceux de la maladie qui soient efficaces, qui travaillent à anéantir ces derniers en prenant leur place. Les autres symptômes, souvent nombreux, que la substance médicinale fait naître, et qui ne correspondent à rien dans la maladie présente, ne se montrent presque pas, et le malade va mieux d'heure en heure. La raison en est que la dose d'un médicament dont on veut faire une application homœopathique n'ayant besoin que d'être très exiguë, la substance se trouve beaucoup trop faible pour manifester ceux de ses symptômes qui ne sont point homœopathiques dans les parties du corps exemptes de la maladie. Elle ne laisse donc agir que ses symptômes homœopathiques sur les points de l'organisme qui sont déjà en proie à l'irritation résultant des symptômes analogues de la maladie naturelle, afin d'y provoquer la force vitale malade à faire naître une affection médicinale analogue, mais plus forte, qui éteint la maladie naturelle.

 

§ 156.

Cependant il n'y a presque pas de remède homœopathique, quelque bien choisi qu'il ait été, qui, surtout à dose trop peu atténuée, ne produise au moins, pendant la durée de son action, des incommodités légères, ou quelque petit symptôme nouveau, chez des malades fort irritables et très sensibles. Il est presque impossible, en effet, que les symptômes du médicament couvrent aussi exactement ceux de la maladie qu'un triangle peut le faire à l'égard d'un autre qui a des angles et des côtés égaux aux siens. Mais cette anomalie, insignifiante dans un cas favorable, est effacée sans peine par l'énergie propre de l'organisme vivant, et le malade ne s'en aperçoit même pas, à moins qu'il ne soit d'une délicatesse excessive. Le rétablissement de la santé n'en marche pas moins, s'il n'est entravé par des influences médicinales étrangères, des erreurs de régime, ou des passions.

 

§ 157.

Mais, quoiqu'il soit certain qu'un remède homœopathique administré à petite dose anéantit tranquillement la maladie aiguë qui lui est analogue, sans manifester ses autres symptômes non homœopathiques, c'est-à-dire sans exciter de nouvelles et graves incommodités, cependant il lui arrive presque toujours de produire, peu de temps après avoir été pris par le malade, au bout d'une ou plusieurs heures, une sorte de petite aggravation (mais qui dure plus longtemps, si la dose a été trop forte), qui ressemble tellement à l'affection primitive que le sujet lui-même la prend pour un redoublement de sa propre maladie. Mais ce n'est en réalité qu'une maladie médicinale fort analogue au mal primitif et le surpassant un peu en intensité.

 

§ 158.

Cette petite aggravation homœopathique du mal durant les premières heures, heureux présage qui la plupart du temps annonce que la maladie aiguë cédera à la première dose, est tout à fait dans la règle : car la maladie médicinale doit naturellement être un peu plus forte que le mal à l'extinction duquel on la destine, si l'on veut qu'elle le surmonte et le guérisse, comme aussi une maladie naturelle ne peut en détruire et faire cesser une autre qui lui ressemble que quand elle a plus de force et d'intensité qu'elle (§ 43-48).

 

§ 159.

Plus la dose du remède homœopathique est faible, plus aussi l'augmentation apparente de la maladie, dans les premières heures, est légère et de courte durée.

 

§ 160.

Cependant, comme il est presque impossible d'atténuer assez la dose d'un remède homœopathique pour que celui-ci ne soit plus susceptible d'amender, de surmonter et de guérir parfaitement la maladie naturelle qui lui est analogue, pourvu que celle-ci n'existe pas depuis longtemps, et qu'elle ne soit pas sans ressources (V. la note 249) ; on conçoit sans peine que toute dose de ce médicament qui n'est pas le plus petite possible, puisse encore occasionner une aggravation homœopathique durant la première heure qui s'écoule après que le malade l'a prise.

Note : Cette prépondérance des symptômes médicamenteux sur les symptômes morbides naturels, qui ressemble à une exaspération de la maladie, a été remarquée aussi par d'autres médecins, quand le hasard les mettait sur la voie d'un remède homœopathique. Lorsqu'après avoir pris du soufre, le galeux se plaint de ce que l'éruption augmente, le médecin, qui n'en sait point la cause, le console en lui disant qu'il faut que la gale sorte tout entière avant de pouvoir guérir ; mais il ignore que c'est un exanthème provoqué par le soufre qui prend l'apparence d'une exaspération de la gale. Leroy (Médecine maternelle, ou l'Art d'élever les enfants, page 376) nous assure que la pensée (viola tricolor) commença par faire empirer une éruption à la face dont elle procura plus tard la guérison ; mais il ne savait pas que ce redoublement apparent du mal provenait uniquement de ce qu'on avait administré à trop forte dose le médicament qui, dans ce cas, se trouvait homœopathique. Lysons (Med. Trans., vol. II, Londres, 1772) dit que les maladies de peau qui cèdent le plus sûrement à l'écorce d'orme, sont celles que cette substance fait augmenter au commencement. S'il n'avait pas, suivant l'usage de la médecine allopathique, administré l'écorce d'orme à des doses énormes, mais que, comme l'exigeait son caractère homœopathique, il l'eût fait prendre à des doses extrêmement faibles, les exanthèmes contre lesquels il la prescrivait auraient guéri sans éprouver cet accroissement d'intensité (aggravation homœopathique), ou du moins n'en auraient subi qu'un très peu prononcé.

 

§ 161.

Si je rapporte à la première ou aux premières heures l'aggravation homœopathique ou plutôt l'action primitive du remède homœopathique paraissant accroître un peu les symptômes de la maladie naturelle, ce délai s'applique aux affections aiguës et survenues depuis peu (1). Mais quand des médicaments dont l'action se prolonge beaucoup ont à combattre une diathèse ancienne et très ancienne, que par conséquent une dose doit continuer à agir pendant plusieurs jours de suite, alors on voit saillir de temps en temps, durant les six, huit ou dix premiers jours, quelques-uns des effets primitifs de ces médicaments, quelques-unes de ces exaspérations apparentes des symptômes du mal primordial, qui durent une ou plusieurs heures, tandis que l'amendement général se prononce d'une manière sensible dans les intervalles. Ce petit nombre de jours une fois écoulé, l'amélioration produite par les effets primitifs du médicament continue encore pendant plusieurs jours, presque sans que rien la trouble.

 

(1) Quoique l'effet des médicaments qui sont doués par eux-mêmes de l'action la plus prolongée, se dissipe rapidement dans les maladies aiguës, et très rapidement dans les maladies sur-aiguës, il dure longtemps dans les affections chroniques (provenant de la psore), et de là vient que les médicaments antipsoriques ne produisent souvent pas cette exaspération homœopathique dans les premières heures, mais la déterminent plus tard et à des heures différentes des huit ou dix premiers jours.

 

§ 162.

Le nombre des médicaments dont on connaît exactement l'action véritable et pure étant très limité encore, il arrive quelquefois qu'il n'y a qu'une portion des symptômes de la maladie à guérir qui se rencontre dans la série des symptômes du médicament le plus homœopathique, et que, par conséquent, on est obligé d'employer cette puissance morbifique artificielle imparfaitement connue, à défaut d'une autre qui le soit davantage.

 

§ 163.

Dans ce cas, il ne faut pas espérer du remède dont on se sert une guérison complète et exempte d'inconvénients. On voit survenir pendant son emploi quelques accidents qui ne se remarquaient point auparavant dans la maladie, et qui sont des symptômes accessoires dépendants d'un médicament imparfaitement approprié. Cet inconvénient n'empêche pas, il est vrai, que le remède n'anéantisse une grande partie du mal, c'est-à-dire les symptômes morbides semblables aux symptômes médicinaux, et qu'il ne résulte de là un commencement bien prononcé de guérison ; mais on n'en observe pas moins la provocation de quelques maux accessoires, qui seulement sont toujours très modérés quand on a soin d'atténuer assez la dose.

 

§ 164.

Le petit nombre des symptômes homœopathiques qu'on rencontre parmi ceux du médicament auquel l'absence d'un autre mieux approprié oblige de recourir, ne nuit jamais à la guérison, quand il se compose en grande partie des symptômes extraordinaires qui distinguent et caractérisent la maladie ; la guérison ne s'ensuit pas moins, sans de grandes incommodités.

 

§ 165.

Mais quand, parmi les symptômes du médicament choisi, il ne s'en trouve aucun qui ressemble parfaitement aux symptômes saillants et caractéristiques de la maladie, que le médicament ne correspond à cette dernière qu'à l'égard d'accidents généraux et vagues (mal de cœur, langueur, mal de tête, etc.), et que, parmi les médicaments connus, il n'y en a pas de plus homœopathique dont on puisse faire choix, le médecin ne doit pas s'attendre à un résultat avantageux immédiat de l'administration d'un remède si peu homœopathique.

 

§ 166.

Ce cas est cependant fort rare, parce que le nombre des médicaments dont on connaît les effets purs a beaucoup augmenté dans ces derniers temps, et quand il se rencontre, les inconvénients qui en découlent diminuent dès qu'on peut employer ensuite un remède dont les symptômes ressemblent davantage à ceux de la maladie.

 

§ 167.

En effet, si l'usage du remède imparfaitement homœopathique, dont on se sert d'abord, entraîne des maux accessoires de quelque gravité, on ne permet pas, dans les maladies aiguës, que la première dose accomplisse son action tout entière ; avant qu'elle l'ait épuisée, on examine de nouveau l'état modifié du malade, et l'on joint ce qui reste des symptômes primitifs aux symptômes récemment apparus, pour former du tout une nouvelle image de la maladie.

 

§ 168.

On trouve plus aisément alors, parmi les médicaments connus, un remède analogue, dont il suffira de faire usage une seule fois, sinon pour détruire tout à fait la maladie, du moins pour rendre la guérison bien plus prochaine. Si ce nouveau médicament ne suffit pas pour ramener complètement la santé, on recommence à examiner ce qui reste encore de l'état maladif, et l'on choisit ensuite le remède homœopathique le mieux approprié à la nouvelle image qu'on obtient. On continue de même jusqu'à ce qu'on soit arrivé au but, c'est-à-dire à rendre au malade la pleine jouissance de la santé.

 

§ 169.

II peut arriver qu'en examinant une maladie pour la première fois, et choisissant pour la première fois aussi le remède, on trouve que la totalité des symptômes n'est pas suffisamment couverte par les éléments morbifiques d'un seul médicament, ce qui tient au petit nombre de ceux dont l'action pure est bien connue, et que deux remèdes rivalisent de convenance, l'un étant homœopathique pour telle partie des symptômes de la maladie, le second l'étant davantage pour telle autre. Cependant il n'est pas proposable d'employer d'abord celui de ces deux remèdes qu'on jugerait être le plus convenable, puis de donner aussitôt après le second, parce que, les circonstances ayant changé, celui-ci ne conviendrait plus au reste des symptômes encore subsistants. En pareil cas, il faudrait examiner de nouveau l'état de la maladie, pour juger, d'après l'image qu'on s'en formerait, le remède qui homœopathiquement conviendrait alors le mieux à son nouvel état.

 

§ 170.

Ici, comme toutes les fois qu'un changement a eu lieu dans l'état de la maladie, il faut donc rechercher ce qui reste encore actuellement des symptômes, et choisir un remède aussi convenable, aussi homœopathique que possible au nouvel état présent du mal, sans avoir nul égard au médicament qui, dans l'origine, avait paru être le meilleur après celui dont on s'est réellement servi. Il n'arrivera pas souvent que le second des deux remèdes qu'on avait d'abord jugés convenables, le soit encore à ce moment. Mais si, après un nouvel examen de l'état du malade, on trouvait qu'alors encore il lui convînt, ce serait un motif de plus pour lui accorder la préférence.

 

§ 171.

Dans les maladies chroniques non vénériennes, celles qui par conséquent proviennent de la psore, on a souvent besoin, pour guérir, d'employer l'un après l'autre plusieurs remèdes, dont chacun, soit qu'on n'en donne qu'une seule dose, soit qu'on le répète plusieurs fois de suite, doit être choisi homœopathique au groupe de symptômes qui subsiste encore après que le précédent a épuisé son action.

 

§ 172.

Une difficulté semblable naît du trop petit nombre des symptômes de la maladie, circonstance qui mérite également de fixer l'attention, puisqu'en parvenant à l'écarter, on lève presque toutes les difficultés qu'à part la pénurie de remèdes homœopathiques connus, peut présenter cette médecine, la plus parfaite de toutes les méthodes curatives.

 

§ 173.

Les seules maladies qui paraissent avoir peu de symptômes, et par là se prêter plus difficilement à la guérison, sont celles qu'on pourrait appeler partielles, parce qu'elles n'ont qu'un ou deux symptômes principaux et saillants, qui masquent presque tous les autres. Ces maladies sont la plupart chroniques.

 

§ 174.

Leur symptôme principal peut être ou une douleur interne, par exemple une céphalalgie datant de plusieurs années, une diarrhée invétérée, une ancienne cardialgie, etc., ou une lésion externe. Ces dernières affections sont celles qu'on appelle plus particulièrement maladies locales.

 

§ 175.

Pour ce qui est des maladies partielles de la première espèce, le défaut d'attention de la part du médecin est souvent la seule cause qui l'empêche d'apercevoir complètement les symptômes à l'aide desquels il pourrait compléter le tableau de la maladie.

 

§ 176.

Il est cependant quelques maladies, en petit nombre, qui, malgré tout le soin avec lequel on les examine dans le principe (§ 84-98), ne montrent qu'un ou deux symptômes forts et violents ; tous les autres n'existant qu'à un degré peu prononcé.

 

§ 177.

Pour traiter avec succès ce cas, qui d'ailleurs se présente fort rarement, on commence par choisir, d'après l'indication des symptômes peu nombreux qu'on aperçoit, le médicament qui parait être le plus homœopathique.

 

§ 178.

Il pourra se faire quelquefois, à la vérité, que ce remède ; choisi en observant avec soin la loi homœopathique, offre la maladie artificielle que son analogie avec la maladie naturelle rend propre à opérer la destruction de cette dernière, et cela sera d'autant plus possible, que les rares symptômes de la maladie seront plus saillants, plus prononcés, plus caractéristiques. (1)

 

(1) Texte original : "plus frappants, précis, extraordinaires et spécialement distinctifs (caractéristiques)". -(Note de l'éditeur.).

 

§ 179.

Mais ce qui arrive bien plus fréquemment, c'est que ce médicament ne conviendra qu'en partie à la maladie, et qu'il ne s'y adaptera pas d'une manière exacte, parce que le choix n'aura pu être fait d'après un nombre suffisant de symptômes.

 

§ 180.

Alors, ce médicament, qui avait été choisi aussi exactement que possible, mais qui n'était pas complètement homœopathique, n'étant pas, dans ses effets purs, tout à a fait analogue à la maladie, cela pour les motifs que j'ai indiqués plus haut, provoquera des maux accessoires, comme dans le cas (V. § 962 et suivants) où le choix est rendu imparfait par la pénurie de remèdes homœopathiques. Il fera donc naître plusieurs accidents appartenant à la série de ses propres symptômes. Mais ces accidents sont également propres à la maladie elle-même, bien que le malade ne s'en soit point aperçu jusqu'à ce moment, ou qu'il ne les ait encore éprouvés que rarement. Ce sont ou des symptômes nouveaux qui viennent à se développer ; ou d'autres qui acquièrent une intensité plus grande, après avoir échappé au malade qui les avait jusque-là méconnus ou à peine remarqués.

 

§ 181.

On objectera peut-être que les maux accessoires et les nouveaux symptômes de maladie qui paraissent alors, doivent être mis sur le compte du remède qui vient d'être administré. Telle est leur source en effet (1). Sans doute ils proviennent de ce remède (V. § 105) ; mais ils n'en sont pas moins des symptômes que la maladie était apte, par elle-même, à produire chez le sujet ; et le médicament, en sa qualité de provocateur d'accidents semblables, les a seulement fait éclore, les a déterminés à paraître. En un mot, la totalité des symptômes qui se montrent alors doit être considérée comme appartenant à la maladie même, comme étant son véritable état actuel, et c'est sous ce point de vue qu'il faut l'envisager aussi en la traitant.

 

(1) A moins qu'ils ne soient dus à un grand écart de régime, à une passion violente, ou à un mouvement tumultueux dans l'organisme, comme l'établissement ou la cessation des règles, la conception, l'accouchement, etc.

 

§ 182.

C'est ainsi que le choix des médicaments, presque inévitablement imparfait à cause du très petit nombre de symptômes présents, rend cependant le service de compléter l'ensemble des symptômes de la maladie, et facilite de cette manière la recherche d'un second remède plus homœopathique.

 

§ 183.

A moins donc que la violence des accidents nouvellement développés n'exige de prompts secours, ce qui doit être rare, à cause de l'exiguïté des doses homœopathiques, et l'est surtout dans les maladies très chroniques, il faut, quand le premier médicament n'opère plus rien d'avantageux, tracer un tableau nouveau de la maladie, décrire avec exactitude le status morbi, d'après lequel on choisit un second remède homœopathique qui soit justement conforme à son état actuel. Ce choix sera d'autant plus facile que le groupe des symptômes est devenu plus nombreux et plus complet (1).

 

(1) Un cas très rare dans les maladies chroniques, mais qui se rencontre assez souvent dans les affections aiguës, est celui où, malgré l'exiguïté des symptômes, le malade se sent néanmoins fort mal, de manière qu'on peut attribuer cet état à l'engourdissement de la sensibilité, qui ne permet pas au sujet de percevoir nettement ses douleurs. En pareil cas, l'opium fait cesser cet état de stupeur du système nerveux, et les symptômes de la maladie se dessinent clairement pendant la réaction de l'organisme.

 

§ 184.

On continue de même, après l'effet complet de chaque dose, à noter l'état de ce qui reste de la maladie, en signalant les symptômes encore subsistants, et l'image qui résulte de là sert à trouver un nouveau remède aussi homœopathique que possible. Cette marche est celle qu'il faut suivre jusqu'à la guérison.

 

§ 185.

Parmi les maladies partielles, celles qui sont appelées locales tiennent une place importante. On entend par là les changements et les souffrances qui surviennent aux parties extérieures du corps. L'école a enseigné jusqu'ici qu'il n'y avait que ces parties extérieures qui fussent affectées en pareil cas, et que le reste du corps ne prenait point part à la maladie, proposition absurde en théorie, et qui a conduit aux applications thérapeutiques les plus pernicieuses.

 

§ 186.

Celles des maladies dites locales dont l'origine est récente, et qui proviennent uniquement d'une blessure extérieure, semblent être les seules qui aient des titres réels à ce nom. Mais il faut alors que la lésion soit fort peu grave et sans importance ; car, quand elle est plus profonde, l'organisme vivant tout entier s'en ressent, la fièvre se déclare, etc. C'est à la chirurgie qu'il appartient de traiter ces maux, en tant qu'il faut porter des secours mécaniques aux parties souffrantes pour écarter et anéantir les obstacles également mécaniques à la guérison, qu'elle-même ne doit attendre que de la force vitale. Ici se rangent, par exemple, les réductions, la réunion des plaies, l'extraction des corps étrangers qui ont pénétré dans les parties vivantes, l'ouverture des cavités splanchniques, soit pour enlever un corps qui est à charge à l'économie, soit pour procurer issue à des épanchements ou collections de liquides, la coaptation des bouts d'un os fracturé, la consolidation d'une fracture, au moyen d'un bandage approprié, etc. Mais quand, à l'occasion de pareilles lésions, l'organisme entier réclame des secours dynamiques actifs pour être mis en état d'accomplir l'œuvre de la guérison, ce qui arrive presque toujours quand, par exemple, on a besoin de recourir à des médicaments internes pour mettre fin à une fièvre violente provenant d'une grande meurtrissure, d'une dilacération des parties molles, chairs, tendons et vaisseaux, quand il faut combattre la douleur causée par une brûlure ou par une cautérisation, alors commencent les fonctions du médecin dynamiste, et les secours de l'homœopathie deviennent nécessaires.

 

§ 187.

Mais il en est tout autrement des maux, changements et souffrances qui surviennent à la surface du corps sans avoir pour cause une violence exercée du dehors, ou du moins à la suite d'une lésion extérieure presque insignifiante. Ces maladies ont leur source dans une affection intérieure. Il est donc aussi absurde que dangereux de les donner pour des symptômes purement locaux, et de les traiter exclusivement, ou à peu près, par des applications topiques, comme s'il s'agissait d'un cas chirurgical, ainsi que l'ont fait jusqu'à présent les médecins de tous les siècles.

 

§ 188.

On donne à ces maladies l'épithète de locales parce qu'on les croit des affections exclusivement fixées aux parties extérieures ; on pense que l'organisme y prend peu ou point de part, en quelque sorte comme s'il en ignorait l'existence (1).

 

(1) C'est là une des nombreuses et pernicieuses absurdités de l'ancienne école.

 

§ 189.

Cependant, il suffit de la moindre réflexion pour concevoir qu'un mal externe qui n'a point été occasionné par une grave violence exercée du dehors, ne peut ni naître, ni persister, ni moins encore empirer, sans une cause interne, sans la coopération de l'organisme entier, sans, par conséquent, que ce dernier soit malade. Il ne saurait se manifester si la santé générale n'était désaccordée, si la force vitale dominante, toutes les parties sensibles et irritables, tous les organes vivants du corps n'y prenaient part. Sa production ne serait même pas concevable, si elle n'était le résultat d'une altération de la vie entière, tant les parties du corps sont intimement liées les unes aux autres et forment un tout indivisible, eu égard à la sensibilité et à l'activité. Il ne peut pas survenir une éruption aux lèvres, un panaris, sans que, précédemment et simultanément, il y ait quelque dérangement intérieur chez le sujet.

 

§ 190.

Tout véritable traitement médical d'un mal survenu aux parties extérieures du corps sans violence exercée du dehors qui y ait donné lieu, doit donc avoir pour but l'anéantissement et la guérison, par des remèdes internes, du mal général dont l'organisme entier souffre. C'est de cette manière seulement qu'il peut être rationnel, sûr, heureux et radical.

 

§ 191.

Cette proposition est mise hors de doute par l'expérience, qui montre que dans ces soi-disant maladies locales tout remède interne énergique produit, immédiatement après avoir été administré, des changements considérables dans l'état général du malade, et en particulier dans celui des parties extérieures affectées (que la médecine vulgaire regarde comme isolées), lors même que ces parties sont situées aux extrémités du corps. Et ces changements sont de la nature la plus salutaire : ils consistent dans la guérison de l'homme tout entier, laquelle fait disparaître en même temps le mal local, sans qu'il soit nécessaire d'employer aucun remède extérieur, pourvu que le remède intérieur qu'on dirige contre l'ensemble de la maladie ait été bien choisi et soit parfaitement homœopathique.

 

§ 192.

La meilleure manière d'arriver à ce but consiste, quand on examine le cas de maladie, à prendre en considération non-seulement le caractère exact de l'affection locale, mais encore toutes les autres altérations qui se remarquent dans l'état du malade sans qu'on puisse les attribuer à l'action des médicaments. Tous ces symptômes doivent être réunis en une image complète, afin qu'on procède à la recherche d'un remède homœopathique convenable parmi les médicaments dont on connaît les symptômes morbides artificiels.

 

§ 193.

Ce remède, donné uniquement à l'intérieur, et dont une seule dose suffira, si le mal est d'origine récente, guérit simultanément la maladie générale du corps et l'affection locale. Un pareil effet de sa part doit nous prouver que le mal local dépendait uniquement d'une maladie du corps entier, et qu'il faut le considérer comme une partie inséparable du tout, comme un des symptômes les plus considérables et les plus saillants de la maladie générale.

 

§ 194.

Il ne convient ni dans les affections locales aiguës qui se sont développées rapidement, ni dans celles qui existent déjà de longue date, de faire l'application sur la partie malade d'aucun topique quelconque, fût-ce même la substance qui, prise intérieurement, serait homœopathique ou spécifique, et quand bien même on administrerait simultanément cet agent médicinal à l'intérieur. Car les affections locales aiguës, comme inflammations, érysipèles, etc., qui ont été produites non par des lésions externes d'une violence proportionnée à la leur, mais par des causes dynamiques ou internes, cèdent d'ordinaire aux remèdes intérieurs susceptibles de faire naître un état de choses interne et externe semblable à celui qui existe actuellement (1). Si elles ne disparaissent pas tout à fait par là, si, malgré la régularité du genre de vie, il reste encore quelque trace de maladie que la force vitale n'ait point le pouvoir de ramener aux conditions de l'état normal, alors l'affection locale aiguë était, ce qui arrive assez souvent, le produit du réveil d'une psore jusqu'alors comme assoupie dans l'intérieur de l'organisme, et qui est sur le point de se manifester sous la forme d'une maladie chronique.

 

(1) Par exemple l'aconit, le rhus, la belladone, le mercure, etc. -[voyez A. Teste, Systématisation pratique de la matière médicale homœopathique, Paris, 185, in-8.] (2)

 

(2) La partie entre [] ne se trouve pas dans l'original. (Note de l'éditeur.)

 

§ 195.

Dans ces cas, qui ne sont point rares, il faut, pour obtenir une guérison radicale, diriger un traitement antipsorique approprié à la fois et contre les affections qui persistent encore, et contre les symptômes que le malade éprouvait ordinairement par le passé, comme je l'ai indiqué dans mon Traité des maladies chroniques. Du reste, le traitement antipsorique interne est seul nécessaire dans les affections locales chroniques qui ne sont pas manifestement vénériennes.

 

§ 196.

On pourrait croire que la guérison de ces maladies s'effectuerait d'une manière plus prompte, si le moyen reconnu homœopathique pour la totalité des symptômes était employé non-seulement à l'intérieur, mais encore à l'extérieur, et qu'un médicament appliqué sur le point malade même y devrait produire un changement plus rapide.

 

§ 197.

Mais cette méthode doit être rejetée non-seulement dans les affections locales qui dépendent du miasme de la psore, mais encore dans celles qui proviennent du miasme de la syphilis ou de celui de la sycose. Car l'application simultanée d'un médicament à l'intérieur et à l'extérieur, dans des maladies qui ont pour symptôme principal un mal local fixe, a l'inconvénient grave que l'affection extérieure (1) disparaît d'ordinaire plus vite que la maladie interne ; ce qui peut faire croire à tort que la guérison est complète, ou du moins rend difficile et parfois même impossible de juger si la maladie totale a été anéantie par le remède donné intérieurement.

 

(1) L'éruption psorique récente, les chancres, les fics.

 

§ 198.

Le même motif doit faire rejeter l'application purement locale aux symptômes extérieurs d'une maladie miasmatique, des médicaments qui ont le pouvoir de guérir cette dernière, quand on les donne à l'intérieur. Car, si l'on se borne à supprimer localement ces symptômes, une obscurité impénétrable se répand ensuite sur le traitement interne nécessaire au rétablissement parfait de la santé : le symptôme principal, l'affection locale, a disparu, et il ne reste plus que les autres symptômes, beaucoup moins significatifs et constants, qui souvent sont trop peu caractéristiques pour qu'on puisse en tirer une image claire et complète de la maladie.

 

§ 199.

Si le remède homœopathique à la maladie n'était point encore trouvé (1) lorsque le symptôme local a été détruit par la cautérisation, l'excision ou des applications dessiccatives, le cas devient beaucoup plus embarrassant, à cause de l'incertitude et de l'inconstance des symptômes qui restent encore ; car le symptôme externe, qui, mieux qu'aucune autre circonstance, aurait pu guider dans le choix du remède et indiquer combien de temps on devait l'employer à l'intérieur pour anéantir entièrement la maladie, se trouve soustrait à l'observation.

 

(1) Comme c'était le cas avant moi pour les remèdes antisycosiques et antipsoriques.

 

§ 200.

Si ce symptôme existait encore après un traitement interne, on aurait pu trouver le remède homœopathique convenable à l'ensemble de la maladie ; ce remède une fois découvert, la persistance de l'affection locale annoncerait que la cure n'est point encore parfaite, tandis que sa disparition prouverait qu'on a extirpé le mal jusqu'aux racines, et que la guérison est absolue, avantage qu'on ne saurait apprécier.

 

§ 201.

Il est évident que la force vitale chargée d'une maladie chronique dont elle ne peut triompher par sa propre énergie, ne se décide à faire naître une affection locale dans une partie extérieure quelconque, qu'afin d'apaiser, en lui abandonnant des organes dont l'intégrité n'est pas absolument nécessaire à l'existence, un mal interne qui menace de briser les rouages essentiels de la vie et de détruire la vie elle-même. Son but est de transporter en quelque sorte la maladie d'un lieu dans un autre, et de substituer un mal externe à un mal interne. L'affection locale fait taire de cette façon la maladie intérieure, mais sans pouvoir la guérir ni la diminuer essentiellement (1). Le mal local n'est cependant jamais autre chose qu'une partie de la maladie générale, mais une partie que la force vitale organique a fort agrandie, et qu'elle a reportée sur la surface extérieure du corps, où le danger est moindre, afin de diminuer d'autant l'affection intérieure. Mais cette dernière n'est rien moins que guérie pour cela : au contraire, elle fait peu à peu des progrès, de sorte que la nature est forcée de grossir et d'aggraver le symptôme local, afin qu'il continue à pouvoir la remplacer jusqu'à un certain point, et lui procurer une sorte de soulagement. Ainsi, les vieux ulcères aux jambes s'agrandissent tant que la psore interne n'est point guérie, et les chancres augmentent d'étendue tant que la syphilis interne reste sans guérison, à mesure que, par les progrès du temps, la maladie totale prend plus de développement et acquiert d'elle-même plus d'intensité.

 

(1) Les cautères des médecins de l'ancienne école produisent quelque chose d'analogue. Ces ulcères que l'art fait naître à l'extérieur apaisent bien plusieurs maladies chroniques intérieures, mais ne les réduisent au silence que pour un laps de temps très court, sans pouvoir les guérir ; d'un autre côté, ils affaiblissent l'organisme, et lui portent une atteinte bien plus profonde que ne le feraient la plupart des métastases provoquées instinctivement par la force vitale.

 

§ 202.

Si le médecin, imbu des préceptes de l'école ordinaire, détruit le mal local par des remèdes extérieurs, dans la persuasion où il est de guérir ainsi la maladie tout entière ; la nature remplace ce symptôme en donnant l'éveil aux souffrances intérieures et aux autres symptômes qui, bien qu'existant déjà, semblaient n'avoir fait que sommeiller jusqu'alors, c'est-à-dire en exaspérant la maladie interne. Il est donc faux que, comme on a coutume de s'exprimer, les remèdes extérieurs aient fait alors rentrer le mal local dans le corps, ou qu'ils l'aient jeté sur les nerfs.

 

§ 203.

Tout traitement externe d'un symptôme local qui a pour but de l'éteindre à la surface du corps sans guérir la maladie miasmatique interne, qui, par exemple, se propose d'effacer l'éruption galeuse de la peau au moyen d'onctions, de faire cicatriser un chancre en le cautérisant, de détruire un fic par la ligature ou l'application d'un fer rouge, cette pernicieuse méthode, si généralement employée aujourd'hui, est la principale source des innombrables maladies chroniques, portant des noms ou n'en ayant point, sous le poids desquelles gémit l'humanité entière. C'est une des actions les plus criminelles dont la médecine ait pu se rendre coupable. Cependant, on a généralement agi ainsi jusqu'à ce jour, et l'on n'enseigne même pas d'autre règle de conduite dans les écoles.

Note : Car tous les médicaments qu'on prescrivait de donner à l'intérieur en pareil cas, ne servaient qu'à aggraver le mal ; puisqu'ils ne possédaient point la vertu spécifique de le guérir dans sa totalité, mais que cependant ils attaquaient l'organisme, l'affaiblissaient et lui attiraient d'autres maladies médicamenteuses chroniques.

 

§ 204.

Si l'on excepte les maux chroniques qui tiennent à l'insalubrité du genre de vie habituel, et ces innombrables maladies médicamenteuses (V. 74) qui sont produites par les fausses et dangereuses méthodes de traitement dont les médecins de l'ancienne école aiment tant à prolonger l'emploi dans des affections souvent légères, toutes les autres maladies chroniques, sans exception, dépendent d'un miasme chronique, de la syphilis, de la sycose, mais bien plus souvent de la psore. Ces virus se trouvaient en possession de l'organisme entier et en pénétraient toutes les parties dès avant même l'apparition du symptôme local primitif, l'éruption de la gale pour la psore, le chancre et le bubon pour la syphilis, le fic pour la sycose, et qui, lorsqu'on lui enlève ce symptôme, éclate inévitablement tôt ou tard, en faisant naître une multitude d'affections spécifiques de leur nature, une foule de maux chroniques, lesquels se répandent sur l'humanité et la tourmentent depuis un si grand nombre de siècles, mais qui ne seraient pas aussi fréquents si les médecins s'étaient toujours attachés à guérir radicalement ces trois miasmes eux-mêmes, et à les anéantir dans l'organisme, par des remèdes homœopathiques internes, sans attaquer leurs symptômes locaux par des topiques.

 

§ 205.

Le médecin homœopathiste ne traite jamais les symptômes primitifs des miasmes chroniques, non plus que les maux secondaires résultant de leur développement, par des moyens locaux agissant d'une manière soit dynamique, soit mécanique.

Note : En conséquence, je ne puis conseiller, par exemple, la destruction locale du cancer aux lèvres ou à la face (fruit d'une psore très développée ?) par la pommade arsénicale du frère Côme, non-seulement parce que cette méthode est extrêmement douloureuse et échoue souvent, mais encore et surtout parce qu'un pareil moyen dynamique, bien qu'il débarrasse localement le corps de l'ulcère cancéreux, ne diminue pas le moins du monde la maladie fondamentale, de sorte que la force conservatrice de la vie est obligée de reporter le foyer du grand mal qui existe à l'intérieur sur une partie plus essentielle (comme il arrive dans toutes les métastases), et de provoquer ainsi la cécité, la surdité, la démence, l'asthme suffoquant, l'hydropisie, l'apoplexie, etc. Mais la pommade arsénicale ne parvient même à détruire l'ulcération locale que quand cette dernière n'est point très étendue et que la force vitale conserve une grande énergie : or, dans un tel état de choses, il est encore possible de guérir le mal primitif tout entier. L'extirpation du cancer, soit à la face, soit au sein, et celle des tumeurs enkystées, donnent absolument le même résultat. L'opération est suivie d'un état un peu plus fâcheux encore, ou du moins l'époque de la mort se trouve avancée. Ces effets ont eu lieu dans une quantité innombrable de cas, mais l'ancienne école n'en persiste pas moins toujours dans son aveuglement (2).

Quand les uns on les autres viennent à paraître, l'homœopathe s'attache uniquement à détruire le grand miasme qui en est la base ; de cette manière les symptômes primitifs et les symptômes secondaires disparaissent d'eux-mêmes. Mais, comme cette méthode n'était pas celle qu'on suivait avant lui, et que malheureusement il trouve la plupart du temps les symptômes primitifs (1) déjà effacés à l'extérieur par les médecins qui l'ont précédé, il a le plus souvent à s'occuper des symptômes secondaires, des maux provoqués par le développement des miasmes, et surtout des maladies chroniques nées d'une psore interne. Je renvoie sur ce point à mon Traité des maladies chroniques, dans lequel j'ai indiqué la marche à suivre pour le traitement interne de ces affections, et cela d'une manière aussi rigoureuse qu'il était possible à un seul homme de le faire après de longues années d'expérience, d'observation et de méditation.

 

(1) Éruption psorique, chancres (bubons), fics.

 

(2) Fin de la note (Note de l'éditeur.)

 

§ 206.

Avant d'entreprendre la cure d'une maladie chronique, il est nécessaire de rechercher avec le plus grand soin (1) si le malade a été infecté de la syphilis ou de la gonorrhée sycosique ; car s'il en était ainsi, le traitement devrait recevoir une impulsion spéciale en ce sens, et même ne point avoir d'autre but, s'il n'existait que des signes de syphilis, ou ce qui est plus rare, de sycose, encore ces deux affections ne se rencontrent-elles seules que fort rarement aujourd'hui. Mais dans le cas même où l'on aurait à guérir la psore, il faut également chercher à savoir si une infection de ce genre a eu lieu, parce qu'alors il y aurait complication des deux maladies, ce qui a lieu quand les signes de chacune d'elles ne sont pas purs ; car toujours, ou presque toujours, lorsque le médecin croit avoir sous les yeux une ancienne maladie vénérienne, c'est principalement une complication de syphilis et de psore qui s'offre à lui, le miasme psorique interne étant la cause fondamentale la plus fréquente des maladies chroniques. Ce miasme se présente donc ou compliqué avec la syphilis ou la sycose, dont le malade aura été infecté autrefois, ou, ce qui est bien plus fréquent, comme la cause unique fondamentale des autres maladies chroniques, quel que soit leur nom ; maladies que les aventureuses manœuvres de l'allopathie viennent trop souvent encore défigurer et monstrueusement exaspérer.

 

(1) Quand on prend des informations de ce genre, il ne faut pas s'en laisser imposer par les assertions des malades et de leurs parents qui assignent pour causes aux maladies chroniques, même les plus graves et les plus invétérées, un refroidissement subi de longues années auparavant pour avoir été mouillé ou pour avoir bu, le corps étant en sueur, une frayeur éprouvée jadis, un effort, un chagrin, etc. Ces causes occasionnelles sont beaucoup trop faibles pour engendrer une maladie chronique dans un corps sain, l'y entretenir pendant des années entières, et la rendre plus grave d'année en année, comme il arrive à toutes les affections chroniques provenant d'une psore développée. Des causes bien autrement importantes que celles-ci doivent avoir présidé à la naissance et aux progrès d'un mal chronique grave et opiniâtre, et ces prétendues causes occasionnelles sont propres tout au plus à tirer un miasme chronique de son assoupissement léthargique.

 

§ 207.

Si ce qui précède est vrai, le médecin homœopathiste doit encore s'informer des traitements allopathiques auxquels la personne atteinte de maladie chronique a pu être soumise jusqu'alors, des médicaments qui ont été mis en usage de préférence et le plus fréquemment, des eaux minérales auxquelles on a eu recours et des effets qu'en a produit l'usage. Ces renseignements lui sont nécessaires pour concevoir jusqu'à quel point la maladie a dégénéré de son état primitif, corriger en partie ces altérations artificielles, s'il est possible d'y parvenir, ou du moins éviter les médicaments dont on a fait abus jusqu'à ce moment.

 

§ 208.

La première chose à faire ensuite, c'est de s'enquérir de l'âge du malade, de son genre de vie, de son régime, de ses occupations, de sa situation domestique, de ses rapports sociaux, etc. On examine si ces diverses circonstances contribuent à accroître le mal, et jusqu'à quel point elles peuvent favoriser le traitement ou lui être défavorables. On ne négligera pas non plus de rechercher si la disposition d'esprit et la manière de penser du malade mettent obstacle à la guérison, s'il faut leur imprimer une autre direction, les favoriser ou les modifier.

 

§ 209.

C'est seulement à la suite de plusieurs entretiens consacrés à se procurer tous ces renseignements préalables, que le médecin cherche à tracer, d'après les règles exposées précédemment, un tableau aussi complet que possible de la maladie, afin de pouvoir noter les symptômes saillants et caractéristiques d'après lesquels il choisit le premier remède antipsorique ou autre, en prenant pour guide, au début du traitement, l'analogie aussi grande que possible des symptômes.

 

§ 210.

A la psore se rapportent presque toutes les maladies que j'ai appelées autrefois partielles, et qui paraissent plus difficiles à guérir en raison de ce caractère même, consistant en ce que tous leurs autres accidents disparaissent devant un grand symptôme prédominant. Ici se rangent les prétendues maladies de l'esprit et du moral. Ces affections ne forment cependant point une classe à part et tout à fait séparée des autres ; car l'état du moral et de l'esprit change dans toutes les maladies appelées corporelles (1), et l'on doit le comprendre parmi les symptômes principaux qu'il importe de noter, quand on veut tracer une image fidèle de la maladie, d'après laquelle on puisse ensuite la combattre homœopathiquement avec succès.

 

(1) Combien de fois ne rencontre-t-on pas des malades qui, bien qu'en proie depuis plusieurs années à des affections très douloureuses, ont conservé néanmoins une humeur douce et paisible, de sorte qu'on se sent pénétré de respect et de compassion pour eux ! Mais, quand on a triomphé du mal, ce qui est souvent possible par la méthode homœopathique, on voit parfois éclater le changement de caractère le plus affreux, et reparaître l'ingratitude, la dureté de cœur, la méchanceté raffinée, les caprices révoltants, qui étaient le lot du sujet avant qu'il ne tombât malade. Souvent un homme, patient quand il se portait bien, devient emporté, violent, capricieux, insupportable, ou impatient et désespéré, lorsqu'il tombe malade. Il n'est pas rare que la maladie hébète l'homme d'esprit, qu'elle fasse d'un esprit faible une tête plus capable, et d'un être apathique un homme plein de présence d'esprit et de résolution, etc.

 

§ 211.

Cela va si loin que l'état moral du malade est souvent ce qui décide surtout dans le choix à faire du remède homœopathique : car cet état est un symptôme caractéristique, un de ceux que doit le moins laisser échapper un médecin habitué à faire des observations exactes.

 

§ 212.

Le créateur des puissances médicinales a eu singulièrement égard aussi à cet élément principal de toutes les maladies, le changement de l'état du moral et de l'esprit : car il n'existe pas un seul médicament héroïque qui n'opère un changement notable dans l'humeur et la manière de penser du sujet sain auquel on l'administre, et chaque substance médicinale en produit un différent.

 

§ 213.

On ne guérira donc jamais d'une manière conforme à la nature, c'est-à-dire d'une manière homœopathique, tant qu'à chaque cas individuel de maladie, même aiguë, on n'aura pas simultanément égard au symptôme du changement survenu dans l'esprit et le moral, et qu'on ne choisira point pour remède un médicament susceptible de provoquer par lui-même, non seulement des symptômes pareils à ceux de la maladie, mais encore un état moral et une disposition d'esprit semblables (1).

 

(1) L'aconit produit rarement, jamais même, une guérison rapide et durable, quand l'humeur du malade est égale et paisible ; ni la noix vomique, quand le caractère est doux et flegmatique ; ni la pulsatille, quand il est gai, serein et opiniâtre ; ni la fève de Saint-Ignace, quand l'humeur est invariable et peu sujette à se ressentir soit du chagrin, soit de la frayeur.

 

§ 214.

Ce que j'ai à dire du traitement des affections de l'esprit et du moral se réduira donc à peu de chose : car on ne peut pas les guérir autrement que toutes les autres maladies, c'est-à-dire que, dans chaque cas individuel, il faut leur opposer un remède ayant une puissance morbifique aussi semblable que possible à celle de la maladie elle-même, eu égard à l'effet qu'il produit sur le corps et sur l'âme des personnes en santé.

 

§ 215.

Presque toutes les maladies qu'on appelle affections de l'esprit et du moral ne sont autre chose que des maladies du corps dans lesquelles l'altération des facultés morales et intellectuelles est devenue tellement prédominante sur les autres symptômes, dont la diminution a lieu plus ou moins rapidement, qu'elle finit par prendre le caractère d'une maladie partielle et presque d'une affection locale ayant son siège dans les organes de la pensée.

 

§ 216.

Les cas ne sont point rares, dans les maladies dites corporelles qui menacent l'existence, comme la suppuration du poumon, l'altération de tout autre viscère essentiel, dans les maladies fort aiguës, comme la fièvre puerpérale, etc., où, le symptôme moral augmentant rapidement d'intensité, la maladie dégénère en une espèce de manie, de mélancolie ou du fureur, ce qui éloigne le danger de mort résultant jusque-là des symptômes physiques. Ceux-ci s'amendent au point d'en revenir presque à l'état de santé, ou plutôt ils diminuent tellement qu'on ne peut plus s'apercevoir de leur présence qu'en mettant beaucoup de persévérance et de finesse dans ses observations. De cette manière, ils dégénèrent en une maladie partielle et pour ainsi dire locale, dans laquelle le symptôme moral, auparavant très léger, a pris une prépondérance telle qu'il est devenu le plus saillant de tous, qu'il tient en grande partie la place des autres, et qu'il apaise leur violence en agissant sur eux à la manière d'un palliatif. En un mot, le mal des organes grossiers du corps a été transporté aux organes presque spirituels de l'âme, qu'aucun anatomiste n'a pu atteindre encore et n'atteindra jamais de son scalpel.

 

§ 217.

Dans les affections de ce genre, il faut procéder avec un soin tout particulier à la recherche de l'ensemble des signes, tant sous le rapport des symptômes corporels que notamment sous celui du symptôme principal et caractéristique, l'état de l'esprit et du moral. C'est le seul moyen de parvenir ensuite à trouver, dans le nombre des médicaments dont les effets purs sont connus, un remède homœopathique ayant la puissance d'éteindre la totalité du mal à la fois, c'est-à-dire dont la série des symptômes propres en contienne qui ressemblent le plus possible non-seulement aux symptômes corporels du cas présent de maladie, mais encore, et surtout, à ses symptômes moraux.

 

§ 218.

Pour arriver à posséder la totalité des symptômes, il faut en premier lieu décrire exactement tous ceux que la maladie corporelle offrait avant le moment où, par la prédominance du symptôme moral, elle a dégénéré en affection de l'esprit et de l'âme. Ces renseignements seront fournis par les personnes qui entourent le malade.

 

§ 219.

En comparant ces précédents symptômes de maladie corporelle avec les traces qui en subsistent encore aujourd'hui, mais presque effacées, et qui, même à cette époque, redeviennent parfois assez sensibles quand il y a quelque moment lucide, ou que la maladie mentale éprouve une diminution passagère, on se convaincra pleinement que, quoique voilés, ils n'ont jamais cessé d'exister.

 

§ 220.

Si l'on ajoute à tout cela l'état du moral et de l'esprit que les personnes placées autour du malade et le médecin lui-même ont observé avec le plus grand soin, on a une image complète de la maladie, et l'on peut ensuite procéder à la recherche du médicament propre à la guérir, c'est-à-dire, si l'affection mentale dure déjà depuis quelque temps, de celui des moyens antipsoriques qui a la propriété de produire des symptômes semblables et principalement un désordre analogue dans les facultés morales.

 

§ 221.

Cependant, si l'état de calme et de tranquillité ordinaire au malade a été subitement remplacé, sous l'influence de la peur, du chagrin, des boissons spiritueuses, etc., par la démence ou par la fureur, offrant ainsi le caractère d'une maladie aiguë, on ne peut pas, quoique l'affection provienne presque toujours d'une psore interne, chercher à la combattre sous cette forme par l'emploi des remèdes antipsoriques. Il faut d'abord lui opposer les médicaments apsoriques, par exemple l'aconit, la belladonne, la pomme épineuse, la jusquiame, le mercure, etc., à des doses extrêmement faibles, afin de l'abattre assez pour ramener la psore à la précédente condition latente, ce qui fait paraître le malade rétabli.

 

§ 222.

Mais qu'on se garde bien de regarder comme guéri le sujet qu'on a ainsi délivré d'une maladie aiguë du moral ou de l'esprit par des remèdes apsoriques. Loin de là, il faut se hâter de lui faire subir un traitement antipsorique prolongé, pour le débarrasser du miasme chronique, qui est redevenu latent à la vérité, mais qui n'en est pas moins tout prêt à reparaître de nouveau (1), bien qu'il n'y ait point à redouter d'accès pareil à celui qu'on a fait cesser, quand le malade demeure fidèle au genre de vie qui lui a été prescrit.

 

(1) II arrive très rarement qu'une affection de l'esprit ou du moral qui dure déjà depuis quelque temps, cesse d'elle-même (par le transport de la maladie interne sur les organes plus grossiers du corps). C'est dans ces cas peu communs qu'on voit des hommes quitter une maison d'aliénés, en apparence guéris. Hors de là, les établissements demeurent encombrés, et les nouveaux aliénés n'y trouvent de place qu'autant que la mort y établit des vacances. Nul n'en sort guéri d'une manière réelle et durable ! Preuve éclatante, entre tant d'autres, du néant de la médecine à laquelle on a ridiculement donné l'épithète de rationnelle. Combien de fois, au contraire, la pure et vraie médecine, l'homœopathie, n'a-t-elle pas réussi à remettre de malheureux aliénés en possession de la santé du corps et de l'esprit, à les rendre à leurs parents et au monde pour lequel ils étaient perdus !

 

 

§ 223.

Mais si l'on s'abstient de recourir au traitement antipsorique, on peut être presque certain qu'il suffira d'une cause bien plus légère encore que celle qui a provoqué la première apparition de la manie, pour en ramener un second accès plus grave et plus long, durant lequel la psore se développera presque toujours d'une manière complète ; et dégénérera en une aliénation mentale périodique ou continue, dont ensuite il sera plus difficile d'obtenir la guérison par les antipsoriques.

 

§ 224.

Dans le cas où la maladie mentale ne serait point encore tout à fait formée, et où l'on serait en doute de savoir si elle résulte réellement d'une affection corporelle, ou si elle n'est pas plutôt la suite d'une éducation mal dirigée, de mauvaises habitudes, d'une moralité pervertie, d'un esprit négligé, de la superstition ou de l'ignorance, le moyen suivant pourra tirer d'embarras. On fera au malade des exhortations amicales, on lui présentera des motifs de consolation, on lui adressera des remontrances sérieuses, on lui proposera des raisonnements solides : si le désordre de l'esprit ne provient pas d'une maladie corporelle, il cédera bientôt ; mais si le contraire a lieu, le mal empirera rapidement, le mélancolique deviendra encore plus sombre, plus abattu et plus inconsolable, le maniaque plus malicieux et plus exaspéré, l'homme en démence plus imbécile (1).

 

(1) Il semble que l'esprit sente à regret la vérité de ces représentations, et agisse sur le corps comme s'il voulait rétablir l'harmonie détruite ; mais celui-ci réagit par sa maladie sur les organes de l'esprit et de l'âme, et augmente le désordre qui y règne déjà en rejetant ses propres souffrances sur eux.

 

§ 225.

Mais il y a aussi, comme on vient de le voir, quelques maladies mentales, en petit nombre, qui ne proviennent pas uniquement de la dégénérescence d'une maladie corporelle, et qui, par un procédé inverse du premier, le corps lui-même étant fort peu atteint, tirent leur source d'affections morales, telles qu'un chagrin prolongé, des mortifications, le dépit, des offenses graves, et surtout la crainte et la frayeur. Celles-là, aussi, influent avec le temps sur la santé du corps, et la compromettent souvent à un haut degré.

 

§ 226.

Ce n'est que dans les maladies mentales ainsi engendrées et alimentées par l'âme elle-même, qu'on peut compter sur les remèdes moraux, mais seulement aussi longtemps qu'elles sont encore récentes et qu'elles n'ont pas trop altéré l'état du corps. Dans ce cas, il est possible que la confiance qu'on témoigne au malade, les exhortations bienveillantes qu'on lui prodigue, les discours sensés qu'on lui tient, et souvent une déception masquée avec art, rétablissent promptement la santé de l'âme, et, avec l'assistance d'un régime convenable, ramènent aussi le corps aux conditions de l'état normal.

 

§ 227.

Mais ces maladies ont souvent aussi pour source un miasme psorique, qui seulement n'était pas encore développé d'une manière complète, et la prudence exige qu'on soumette le sujet à un traitement antipsorique radical, si l'on veut éviter qu'il retombe dans la même affection mentale, ce qui n'arrive que trop aisément.

 

§ 228.

Dans les maladies de l'esprit et du moral produites par une affection du corps dont la guérison s'obtient uniquement par un médicament homœopathique antipsorique, aidé d'un genre de vie sagement calculé, il est bon cependant de joindre à ces moyens un certain régime auquel l'âme doit être assujettie. Il faut que, sous ce rapport, le médecin et ceux qui entourent le malade tiennent scrupuleusement envers lui la conduite qui aura été jugée convenable. Au maniaque furieux on oppose le calme et le sang-froid d'une volonté ferme et inaccessible à la crainte ; à celui qui exhale ses souffrances en plaintes et en lamentations, on témoigne une muette compassion par l'expression des traits du visage et le caractère des gestes ; on écoute en silence le bavardage de l'insensé, sans cependant avoir l'air de n'y porter aucune attention, comme on le fait, au contraire, envers celui dont les actes ou les discours sont révoltants. Pour ce qui est des dégâts qu'un maniaque pourrait commettre, on se borne à les prévenir et à les empêcher, sans jamais lui en faire reproche, et il faut tout disposer de manière à ne jamais recourir aux châtiments et tourments corporels (1). Cette dernière condition est d'autant plus facile à remplir que l'usage des moyens coercitifs ne trouve même pas son excuse dans la répugnance des malades à prendre les remèdes, ce qui est le seul prétexte qui puisse permettre d'y recourir ; car, avec la méthode homœopathique, les doses sont si faibles que jamais les substances médicinales ne se décèlent au goût, et qu'on peut les faire avaler au malade, dans sa boisson, sans qu'il s'en doute.

 

(1) On ne saurait trop s'étonner de la dureté et de l'absurdité que déploient, dans plusieurs maisons de fous, en Angleterre et en Allemagne, des médecins qui, sans connaître la seule vraie méthode de guérir les maladies mentales, l'emploi contre elles des médicaments homœopathiques antipsoriques, se contentent de torturer et d'accabler de coups les êtres les plus dignes de compassion parmi tous les infortunés. En usant de moyens aussi révoltants, ils se rabaissent bien au-dessous des geôliers dans les maisons de correction ; car c'est en raison de la mission qu'ils en ont reçue, et sur des criminels, que ceux-ci agissent, tandis que ceux-là, trop ignorants ou trop paresseux pour chercher une méthode convenable de traitement, semblent n'exercer tant de cruauté sur d'innocents malades que par dépit de ne pouvoir les guérir.

 

§ 229.

La contradiction, les admonitions trop vives, les remontrances trop acerbes et la violence conviennent aussi peu qu'une condescendance faible et timide, et ne nuisent pas moins dans le traitement des maladies mentales. Mais c'est surtout l'ironie et la déception dont ils peuvent s'apercevoir qui irritent les maniaques et aggravent leur état. Le médecin et celui qui les surveille doivent toujours avoir l'air de croire qu'ils jouissent de leur raison. On s'attache aussi à éloigner d'eux tous les objets extérieurs qui pourraient porter le trouble dans leurs sens ou leur âme. Il n'y a point de distractions pour leur esprit entouré d'un nuage. Pour leur âme révoltée ou languissante dans les chaînes d'un corps malade, il n'y a ni récréations salutaires, ni moyens de s'éclairer, ni possibilité de se calmer par des paroles, des lectures ou autrement. Rien ne peut leur procurer du calme, si ce n'est la guérison. La tranquillité et le bien-être ne rentrent dans leur âme que quand leur corps est revenu à la santé.

 

§ 230.

Si le remède antipsorique dont on a fait choix pour un cas donné d'aliénation mentale, affection qu'on sait être diversifiée à l'infini, est parfaitement homœopathique à l'image fidèle de l'état de la maladie, conformité d'autant plus facile à trouver, quand le nombre des médicaments bien connus est assez grand, que le symptôme principal, c'est-à-dire l'état moral du malade, se prononce hautement, alors la plus petite dose suffit souvent pour produire en peu de temps une amélioration très prononcée, qu'on n'avait pu obtenir de tous les autres moyens allopathiques administrés aux doses les plus fortes et prodigués presque jusqu'au point d'amener la mort. Je puis même affirmer, d'après une longue expérience, que la supériorité de l'homœopathie sur toutes les autres méthodes curatives imaginables, ne se montre nulle part avec plus d'éclat que dans les maladies mentales anciennes qui doivent leur origine à des affections corporelles, ou qui se sont développées en même temps qu'elles.

 

§ 231.

Il est encore une classe de maladies qui méritent un examen particulier ; ce sont les maladies intermittentes. Non-seulement celles qui reviennent à des époques fixes, comme les innombrables fièvres intermittentes et les affections en apparence non fébriles affectant la même forme, mais encore celles dans lesquelles certains états morbides alternent avec d'autres à des époques irrégulières.

 

§ 232.

Ces dernières, les maladies alternantes, sont également très diversifiées, mais elles appartiennent toutes à la grande série des maladies chroniques. La plupart sont un résultat du développement de la psore, quelquefois, mais rarement, compliquée avec un miasme syphilitique. C'est pourquoi on les guérit, dans le premier cas ; par des médicaments antipsoriques alternant avec des antisyphilitiques, comme je l'ai déjà enseigné (1).

 

Note : Il est possible que deux ou trois états différents alternent ensemble. Il peut se faire, par exemple, en ce qui concerne l'alternance de deux états divers, que certaines douleurs se manifestent aux extrémités inférieures dès qu'une ophthalmie disparaît, et qu'ensuite celle-ci revienne aussitôt que les douleurs cessent ; ou que des spasmes et des convulsions alternent immédiatement avec une autre affection quelconque, soit du corps entier, soit de quelqu'une de ses parties. Mais il est possible aussi, en cas d'une triple alliance d'états alternatifs dans une maladie continue, qu'à une surabondance apparente de santé, une exaltation des facultés du corps et de l'esprit (gaieté inaccoutumée, vivacité excessive, sentiment exagéré de bien-être, appétit immodéré, etc.), on voie succéder brusquement une humeur sombre et mélancolique, une insupportable disposition à l'hypochondrie, avec trouble de plusieurs fonctions vitales, de la digestion, du sommeil, etc., et que ce second état fasse place d'une manière plus ou moins prompte, au sentiment de malaise que le sujet éprouve dans les temps ordinaires. Souvent, il n'y a plus aucune trace de l'état antérieur quand le nouveau s'établit. Souvent, aussi, il en reste encore quelques vestiges. Dans certaines circonstances, les états morbides qui alternent ensemble sont, de leur nature, entièrement opposés l'un à l'autre, comme, par exemple, la mélancolie et la folie gaie ou la fureur.

 

(1) Texte original : "comme je l'ai enseigné dans le Traité des maladies chroniques". (Note de l'éditeur.)

 

§ 233.

Les maladies intermittentes proprement dites ou typiques sont celles dans lesquelles un état morbide semblable à celui qui existait antérieurement, reparaît à la suite d'un intervalle assez régulier de bien-être apparent, et s'éteint de nouveau après avoir duré un laps de temps également déterminé. Ce phénomène a lieu, non-seulement dans les nombreuses variétés de fièvres intermittentes, mais encore dans les maladies en apparence apyrétiques qui paraissent et disparaissent à des époques fixes.

 

§ 234.

Les états morbides en apparence apyrétiques qui affectent un type bien prononcé, c'est-à-dire qui reviennent à des époques fixes chez un même sujet, et qui, en général, ne se manifestent point d'une manière sporadique ou épidémique, appartiennent tous à la classe des maladies chroniques. La plupart tiennent à une affection psorique pure, rarement compliquée avec la syphilis, et on les combat avec succès par le genre de traitement que réclame cette maladie. Cependant, il est quelquefois nécessaire d'employer comme moyen intercurrent une très petite dose homœopathique de quinquina, pour éteindre complètement leur type intermittent.

 

§ 235.

A l'égard des fièvres intermittentes (1) qui règnent d'une manière sporadique ou épidémique, et non de celles qui sont endémiques dans les contrées marécageuses, nous trouvons souvent que chacun de leurs accès ou paroxysmes est également composé de deux états alternants contraires, froid et chaleur, ou chaleur et froid ; mais le plus fréquemment il l'est de trois, froid, chaleur et sueur. C'est pourquoi aussi, il faut que le remède qu'on choisit contre elles, et qu'on prend en général dans la classe des apsoriques éprouvés, puisse également, ce qui est le plus sûr, exciter, chez les personnes en santé, deux de ces états alternants semblables (ou tous les trois), ou du moins qu'il ait la faculté de provoquer par lui-même, avec tous ses symptômes accessoires, celui de ces deux ou trois états alternants, froid, chaleur et sueur, qui est le plus fort et le plus prononcé. Cependant, c'est principalement d'après les symptômes de l'état du malade pendant l'apyrexie qu'on doit se guider pour choisir le médicament homœopathique (2).

 

(1) Jusqu'à présent, la pathologie, qui n'est point encore sortie de l'état d'enfance, ne connaît qu'une seule fièvre intermittente, quelle appelle aussi fièvre froide. Elle n'admet non plus d'autre différence que celle du temps dans lequel reviennent les accès, et c'est là-dessus que sont fondées les dénominations de fièvre quotidienne, fièvre tierce, fièvre quarte, etc. Mais, outre la diversité qu'elles offrent relativement à leurs époques de retour, les fièvres intermittentes présentent encore d'autres différences plus importantes. Parmi ces fièvres, il en est une foule auxquelles on ne peut donner le nom de froides, parce que leurs accès consistent uniquement en chaleur ; d'autres ne sont caractérisées que par du froid, suivi ou non de sueur ; d'autres encore glacent tout le corps du malade, et lui font cependant éprouver une sensation de chaleur, ou bien excitent en lui la sensation du froid, quoique son corps paraisse très chaud à la main qui y touche : dans plusieurs, l'un des paroxysmes se borne à des frissons ou à du froid, que remplace immédiatement le bien-être, et celui qui vient après ne consiste qu'en chaleur, suivie ou non de sueur ; là, c'est la chaleur qui paraît d'abord, et le froid se déclare ensuite ; ici, le froid et la chaleur font place à une apyrexie complète, tandis que le paroxysme suivant, qui n'a souvent lieu qu'au bout de plusieurs heures, est marqué uniquement par des sueurs ; dans certains cas, on n'observe aucune trace de sueur ; dans certains autres, l'accès se composé uniquement de sueur, sans froid ou sans chaleur, ou de sueur coulant seulement pendant la chaleur. Il existe de même une infinité de différences relatives surtout aux symptômes accessoires, au caractère particulier du mal de tête, au mauvais goût dans la bouche, au mal de cœur, au vomissement, à la diarrhée, à l'absence ou au degré de la soif, au genre des douleurs qui se font sentir dans le corps et les membres, au sommeil, au délire, aux altérations de l'humeur, aux spasmes, etc., qui se manifestent pendant ou après le froid, pendant ou après la chaleur, pendant ou après la sueur, sans compter une multitude d'autres diversités encore. Ce sont là assurément des fièvres intermittentes bien différentes les unes des autres, dont chacune réclame naturellement un mode de traitement homœopathique qui lui soit propre. Il est vrai, on doit l'avouer, que presque toutes elles peuvent être supprimées (ce qui arrive souvent) par de grandes, par d'énormes doses de quinquina ou de sulfate de quinine, c'est-à-dire que ces substances empêchent leur retour périodique et détruisent leur type ; mais quand le médicament a été mis en usage contre les fièvres intermittentes auxquelles il ne convenait point, le malade n'est point guéri parce qu'on a éteint le type de son affection, il est malade d'une autre manière, et souvent il l'est beaucoup plus qu'auparavant ; il est en proie à une maladie quinique spéciale et chronique, que la véritable médecine a souvent bien de la peine à guérir dans un court espace de temps. Et c'est là ce qu'on voudrait appeler guérir !

 

(2) M. de Bœninghausen, celui de mes élèves qui a le plus contribué aux progrès de notre nouvelle et bienfaisante doctrine, a le premier discuté ce sujet si vaste, et facilité par ses recherches le choix du médicament qui convient dans les diverses épidémies de fièvres intermittentes. (Essai d'une thérapie homœopathique des fièvres intermittentes. Paris, 1833, in-8.)

 

§ 236.

La méthode qui convient le mieux et qui est la plus utile dans ces maladies, consiste à donner le remède immédiatement, ou du moins très peu de temps après la fin de l'accès. Administré de cette manière, il a le temps de produire dans l'organisme tous les effets qui dépendent de lui pour rétablir la santé sans violence et sans orage ; tandis que, si on le faisait prendre immédiatement avant le paroxysme, fût il même homœopathique ou spécifique au plus haut degré, son effet coïnciderait avec le renouvellement naturel de la maladie, et provoquerait dans l'organisme un tel combat, une réaction si vive, que le malade perdrait au moins beaucoup de ses forces, et que sa vie pourrait même courir des dangers (1). Mais quand on donne le médicament aussitôt après la fin de l'accès, au moment où l'apyrexie est le plus complète et avant que le paroxysme prochain se prépare, même de loin, à paraître, la force vitale est dans la meilleure disposition possible pour se laisser tranquillement modifier par le remède et ramener ainsi à l'état de santé.

 

(1) On en a la preuve dans les cas, malheureusement trop peu rares, où une dose modérée d'opium, administrée pendant le froid de la fièvre, a causé d'une manière prompte la mort du malade.

 

§ 237.

Si le temps de l'apyrexie est très court, comme dans quelques fièvres graves, ou s'il est marqué par des accidents qui se rattachent au paroxysme précédent, alors il faut administrer le remède homœopathique dès que la sueur ou les autres symptômes indiquant la fin de l'accès, commencent à diminuer.

 

§ 238.

Ce n'est que quand le médicament convenable a, par une seule dose, anéanti plusieurs paroxysmes et ramené manifestement la santé, mais que cependant on voit reparaître au bout de quelque temps des indices d'un nouvel accès, qu'on peut et qu'on doit répéter le même remède, pourvu que la totalité des symptômes soit encore la même. Mais ce retour de la même fièvre, après un intervalle de santé, n'est possible que quand la cause qui a provoqué la maladie pour la première fois continue encore à exercer son influence sur le sujet, comme il arrive dans les contrées marécageuses. En pareil cas, on ne parvient souvent à obtenir une guérison durable qu'en éloignant le sujet de cette cause occasionnelle ; par exemple, en lui conseillant d'aller habiter un pays montagneux, si la fièvre dont il était atteint a été produite par des effluves de marais.

 

§ 239.

Comme presque tous les médicaments, dans l'exercice de leur action pure, excitent une fièvre particulière, et même une sorte de fièvre intermittente, qui diffère de toutes les fièvres provoquées par d'autres médicaments, l'immense liste des substances médicinales nous offre les moyens de combattre homœopathiquement toutes les fièvres intermittentes naturelles. Déjà même nous en trouvons d'efficaces contre une foule de ces affections dans le petit nombre de médicaments qui ont été essayés jusqu'à présent sur des personnes bien portantes.

 

§ 240.

Lorsqu'on a reconnu qu'un remède est homœopathique ou spécifique dans une épidémie régnante de fièvres intermittentes, qu'on rencontre, cependant, un malade qui ne guérit pas d'une manière complète, et que ce n'est pas l'influence d'une contrée marécageuse qui s'oppose à la guérison, l'obstacle vient constamment alors d'un miasme psorique occulte, et l'on doit par conséquent mettre les médicaments antipsoriques en usage jusqu'à ce que la santé soit parfaitement rétablie.

 

§ 241.

Les fièvres intermittentes qui se déclarent épidémiquement dans les contrées où d'ailleurs elles ne sont point endémiques, sont des maladies chroniques composées d'accès aigus isolés. Chaque épidémie spéciale a son caractère propre, commun à tous les individus qu'elle attaque, et qui, lorsqu'on l'a reconnu d'après l'ensemble des symptômes communs à tous les malades, indique le remède homœopathique ou spécifique convenable aussi dans la totalité des cas. En effet, ce remède guérit presque généralement les malades qui, avant l'épidémie, jouissaient d'une santé supportable, c'est-à-dire n'étaient point atteints d'une affection chronique due au développement de la psore.

 

§ 242.

Mais si, dans une épidémie de fièvres intermittentes, on a laissé passer les premiers accès sans les guérir, ou si les malades ont été affaiblis par de faux traitements allopathiques, alors la psore, qui malheureusement existe chez un si grand nombre d'individus, quoiqu'à l'état de sommeil, se développe, revêt ici le type intermittent, et joue en apparence le rôle de la fièvre intermittente épidémique, de sorte que le médicament qui aurait été salutaire dans les premiers paroxysmes, et qui rarement appartient à la classe des antipsoriques, cesse de convenir, et ne peut plus être d'aucun secours. Dès lors, on n'a plus sous les yeux qu'une fièvre intermittente psorique, dont on triomphe ordinairement avec une très petite dose de soufre ou de foie de soufre, donné à une dynamisation élevée, qu'on est rarement obligé de répéter.

 

§ 243.

Dans les fièvres intermittentes, souvent fort graves, qui affectent un individu isolé, hors de toute influence des émanations marécageuses, on doit bien, comme dans les maladies aiguës en général, dont elles se rapprochent sous le point de vue de leur origine psorique, commencer par essayer, pendant quelques jours, un remède non antipsorique, homœopathique au cas qui se présente ; mais, si la guérison se fait attendre, on saura qu'il s'agit d'une psore qui est au moment de se développer, et que les antipsoriques sont dès lors les seuls moyens dont on puisse attendre un secours efficace.

 

§ 244.

Les fièvres intermittentes endémiques dans les contrées marécageuses et dans les pays sujets aux inondations, embarrassent beaucoup les médecins de l'école régnante. Cependant, un homme peut s'accoutumer dans sa jeunesse à l'influence d'un pays couvert de marais, et y vivre en santé, pourvu qu'il s'astreigne à un genre de vie régulier, et qu'il ne soit pas assailli par la misère, les fatigues ou des passions destructives. Les fièvres intermittentes endémiques l'attaqueront tout au plus à son arrivée dans le pays ; mais une ou deux petites doses de quinquina préparé selon la méthode homœopathique, c'est-à-dire dynamisées, suffiront pour l'en délivrer promptement, si, du reste, il ne s'écarte point de la régularité dans sa manière de vivre. Mais quand un homme qui prend assez d'exercice et qui suit un régime convenable dans tout ce qui a rapport à l'esprit et au corps, ne guérit point d'une fièvre intermittente des marais par l'influence de ce seul moyen, on doit être certain qu'il existe chez lui une psore sur le point de se développer, et que sa fièvre intermittente ne cédera qu'à un traitement antipsorique (1). II arrive quelquefois, si cet homme quitte sans délai la contrée marécageuse pour en aller habiter une autre sèche et montueuse, qu'il semble renaître à la santé, que la fièvre l'abandonne, quand elle n'avait pas encore jeté de profondes racines, c'est-à-dire que la psore repasse à l'état latent, parce qu'elle n'était point encore arrivée à son dernier degré de développement ; mais jamais il ne guérit, jamais il ne jouit d'une santé parfaite, s'il ne se soumet à l'usage des remèdes antipsoriques.

 

(1) Des doses considérables et souvent répétées de quinquina, et le sulfate de quinine, peuvent bien délivrer le malade des accès typiques de la fièvre intermittente des marais, mais il n'en demeure pas moins malade d'une autre manière, tant qu'on ne lui administre pas de remèdes antipsoriques.

 

§ 245.

Après avoir vu quel égard on doit avoir, dans les traitements homœopathiques, aux diversités principales des maladies et aux circonstances particulières qu'elles peuvent offrir, nous passons aux remèdes eux-mêmes, à la manière de s'en servir, et au genre de vie que le malade doit observer pendant qu'il est soumis à leur action.

Toute amélioration, dans les maladies aiguës ou chroniques, qui se dessine franchement, et fait des progrès continuels, est un état qui, aussi longtemps qu'il dure, interdit formellement la répétition d'un médicament quelconque, parce que celui dont le malade a fait usage continue encore à produire le bien qui peut en résulter. Toute nouvelle dose d'un remède quelconque, même de celui qui a été donné en dernier lieu, et qui jusqu'à ce moment s'est montré salutaire, n'aboutirait alors qu'à troubler l'œuvre de la guérison.

 

§ 246.

Il arrive bien quelquefois, quand la dose du médicament homœopathique est très exiguë, que, si rien ne trouble ce remède dans son action, il continue lentement à améliorer l'état du malade, et accomplit, en quarante, cinquante, cent jours, tout le bien qu'on peut attendre de lui dans la circonstance où on l'emploie. Mais, d'un côté, ce cas est rare, et de l'autre, il importe beaucoup au médecin comme au malade que cette longue période soit raccourcie de moitié, des trois quarts ou même plus, si faire se peut, afin d'obtenir une guérison beaucoup plus prompte. Des observations faites depuis peu, et répétées un grand nombre de fois, nous ont appris qu'on peut arriver à ce résultat, sous trois conditions cependant : d'abord que le choix du médicament ait été parfaitement homœopathique à tous égards ; en second lieu, qu'on le donne à la dose la plus exiguë, celle qui est la moins susceptible de révolter la force vitale, tout en conservant assez d'énergie pour la modifier convenablement ; enfin que cette faible mais efficace dose du médicament choisi avec un soin scrupuleux soit répétée aux intervalles (1) que l'expérience enseigne convenir le mieux pour accélérer autant que possible la guérison, sans que néanmoins la force vitale, qui doit créer par là une affection médicinale analogue à la maladie naturelle, puisse se sentir poussée à des réactions contraires au but qu'on veut atteindre.

 

(1) Le texte complet de cette note se trouve à la fin du livre, sous le titre "Sur la répétition d'un médicament homœopathique." (Note de l'éditeur.).

 

§ 247.

Sous ces conditions, les doses minimes d'un remède parfaitement homœopathique peuvent être répétées, avec un succès marqué, souvent incroyable, à des distances de quatorze, douze, dix, huit et sept jours. On peut même les rapprocher davantage dans les maladies chroniques qui diffèrent peu des affections aiguës et qui demandent qu'on se hâte. Les intervalles peuvent diminuer encore dans les maladies aiguës, et se réduire à vingt-quatre, douze, huit et quatre heures. Enfin, ils peuvent être d'une heure et même de cinq minutes seulement dans les affections extrêmement aiguës. Le tout est réglé d'après la rapidité plus ou moins grande du cours de la maladie et de l'action du médicament qu'on emploie.

 

§ 248.

La dose d'un même médicament est répétée à plusieurs reprises en raison des circonstances. Mais on ne la réitère que jusqu'à la guérison, ou jusqu'à ce que, le remède cessant de produire aucune amélioration, le reste de la maladie offre un groupe différent de symptômes, qui réclame le choix d'un autre remède homœopathique.

 

§ 249.

Tout médicament prescrit pour un cas de maladie qui, dans le cours de son action, provoque des symptômes nouveaux, non inhérents à l'affection qu'on veut guérir et graves, n'est point habile à procurer une véritable guérison (1). On ne peut pas le regarder comme homœopathique. En pareil cas, il faut, si l'aggravation est considérable, s'empresser de recourir à l'antidote, pour l'éteindre en partie, avant de choisir un médicament dont les symptômes ressemblent davantage à ceux de la maladie, ou si les accidents ne sont pas trop graves, donner de suite un autre remède qui ait plus de conformité avec l'état actuel du mal.

 

(1) L'expérience ayant prouvé qu'il est presque impossible d'atténuer assez la dose d'un remède parfaitement homœopathique pour qu'elle ne suffise point à produire une amélioration prononcée dans la maladie contre laquelle on la dirige (V. §§ 161, 279), (2) ce serait agir en sens inverse du but qu'on se propose, et vouloir nuire au malade, que d'imiter la médecine vulgaire, qui, lorsqu'elle n'obtient pas d'amendement, ou voit même les choses empirer, répète le même médicament, en redouble même la dose, dans la persuasion où elle est qu'il n'a pu servir parce qu'on l'avait donné en trop petite quantité. Si le malade n'a commis aucun écart, soit au physique, soit au moral, toute augmentation qui s'annonce par de nouveaux symptômes atteste seulement que le remède dont on a fait choix n'était point adapté au cas, mais elle ne prouve jamais que la dose en ait été trop faible.

 

(2) §§ 255 et 275 à 279 (Note de l'éditeur.)

 

§ 250.

Cette conduite sera prescrite plus impérieusement encore si, dans un cas pressant, le médecin observateur, qui épie avec soin les événements, s'aperçoit, au bout de six, huit ou douze heures, qu'il s'est trompé dans le choix du dernier remède, parce que l'état du malade empire un peu d'heure en heure et qu'il se manifeste de nouveaux symptômes. En pareille occurrence, il lui est permis, il est même de son devoir de réparer la faute qu'il a faite, en choisissant un autre remède homœopathique qui ne convienne pas seulement d'une manière passable à l'état présent, de la maladie, mais qui y soit aussi approprié que possible (V. 467).

 

§ 251.

Il est quelques médicaments, par exemple la fève Saint-Ignace, la bryone, le sumac vénéneux, et peut-être aussi la belladone, dont la faculté de modifier l'état de l'homme consiste principalement en effets alternants, sorte de symptômes d'action primitive qui sont en partie opposés les uns aux autres. Si, après avoir prescrit une de ces substances, en conséquence d'un choix rigoureusement homœopathique, le médecin ne voyait survenir aucune amélioration, une seconde dose, tout aussi exiguë que la première, et qu'il pourrait faire prendre au bout de quelques heures déjà, si la maladie était aiguë, le conduirait promptement au but, dans la plupart des cas (1).

 

(1) Comme je l'ai développé dans les Prolégomènes de l'article consacré à la fève Saint-Ignace. (Traité de matière médicale pure. Paris, 1834, t. II, p. 378.)

 

§ 252.

Mais si, en ce qui concerne les autres médicaments, on voyait, dans une maladie chronique (psorique), le remède le mieux homœopathique (antipsorique), administré à la dose convenable (le plus petite possible), ne pas procurer d'amélioration, ce serait un signe certain que la cause qui entretient